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Nanotechnologies, maxirisques ?

Par publié le à 00h00

Les nanos nous fascinent autant qu'elles nous inquiètent. Elles promettent des avancées technologiques majeures dans de multiples domaines de production... mais on peine encore à identifier les effets qu'elles pourraient avoir sur notre santé ou sur notre environnement. Nous avons fait le point avec toutes les parties prenantes de ce débat. L'enjeu : parvenir à concilier principe de précaution et avancées technologiques.

Des batteries à l'autonomie inégalée qui feraient passer la voiture électrique à la vitesse supérieure. Des médicaments capables de se diriger vers les cellules malades au lieu de se répandre dans tout l'organisme. Des matériaux mille fois plus résistants que l'acier... Les promesses des nanotechnologies, avancées par les industriels, semblent sans fin. Pourtant, la déferlante nanotechnologique ne suscite pas un enthousiasme unanime. Les associations de citoyens appellent sans relâche à la vigilance, à l'image de Pièces et Main d'?uvre à Grenoble (Isère) ou encore de VivAgora, coorganisatrice d'un forum de réflexion sur le sujet. Même les experts ne se risquent jamais à évoquer ce sujet sans parler de gestion des risques et de dialogue avec la société. C'est d'ailleurs une particularité des interrogations sur les nanotechnologies : contrairement aux précédents débats autour du nucléaire ou des biotechnologies, le questionnement sur leurs impacts surgit en amont. Une façon pour les industriels de tenter de conjurer le spectre de "l'effet OGM". Autrement dit, de se prémunir d'un rejet en bloc de l'ensemble de leurs travaux, avec moratoire à la clé. Reste que l'inquiétude du public n'a pas disparu pour autant. Pourquoi ? Explication en trois points.

LES FRONTIÈRES

DU NANOMONDE SONT FLOUES

Nano ? A priori, rien de plus précis que ce préfixe. Toutefois, « si on inclut tout ce qui est compris entre 1 et 100 nanomètres (10-9 mètre), on doit alors parler de toute la chimie ! », note Alexeï Grinbaum, spécialiste de l'éthique au laboratoire des recherches sur les sciences de la matière du CEA à Saclay (Essonne). Une difficulté que connaissent bien les fabricants de pneus. Les propriétés du noir de carbone et de la silice, utilisés dans cette industrie, sont considérées par la plupart des experts comme relevant des nanotechnologies, même si leur intégration dans les procédés industriels ne doit rien à ce champ de recherche. Une ambiguïté que les promoteurs des nanotechnologies se font fort de souligner. « Une nano-émulsion comme la mayonnaise n'a encore fait de mal à personne », ironisait début mai Jean Therme, le directeur du CEA à Grenoble, lors de la présentation à la presse du plan de soutien à la recherche appliquée NanoInnov. Reste que comparer l'impact des nano-objets manufacturés à celui de leurs cousins "naturels" est peu convaincant, tant les propriétés de chaque nanoparticule sont spécifiques.

Autre difficulté : « Sur les 803 produits grand public issus des nanotechnologies recensés par le centre de recherche américain Woodrow Wilson en août 2008, 502 sont des produits de beauté ou de santé. Autant dire que dans la majorité des secteurs dans lesquels on espère une révolution grâce aux nanotechnologies, on n'en est pas encore au stade industriel ! », relève Alexeï Grinbaum. Conséquence : la vigilance citoyenne doit aussi porter sur des applications qui sont encore dans les cartons... sans pour autant tomber dans l'écueil qui consisterait à légiférer sur des fantasmes.

Entre les promesses mirifiques de formidables économies, grâce à une gestion de la matière atome par atome ou de la mise au point de nanomédicaments capables de réparer nos organes en permanence, et le tableau apocalyptique d'un essor des nano-armements, des mouchards invisibles, voire d'implants cérébraux destinés à nous contrôler, difficile de s'y retrouver. Dans un premier temps, l'élaboration d'un cadre juridique passe donc modestement par un effort pour distinguer ce qui serait ou non nano. L'Iso s'y est attelée et a établi, en août dernier, un document visant à arrêter un vocabulaire commun. Une première étape indispensable à la rédaction de textes réglementaires.

LA RÉGLEMENTATION

EST INADAPTÉE

Plus de 2 000 nanoparticules déjà commercialisées dans le monde et presque aucune réglementation spécifique ! Si l'instauration du débat a été plutôt précoce, l'encadrement législatif, lui, est à la traîne. Or les textes existants peinent à couvrir les particularités des nanotechnologies. Dans le cadre de Reach, la déclaration des nanoparticules n'est par exemple soumise à aucune règle spéciale. Elle n'est donc obligatoire qu'au-delà de 1 tonne produite ou importée par an. Quant à l'étude de sécurité chimique, elle n'est requise qu'au-delà de 10 tonnes. Des seuils très élevés pour un marché de niche... et des composants poids plume. « À partir du moment où ces objets possèdent des spécificités que l'on veut saisir, je considère que c'est un problème qu'il n'y ait pas de référence à leur échelle nanométrique », tranche Sonia Desmoulin, qui s'intéresse à l'adéquation des solutions juridiques aux enjeux sanitaires et environnementaux des nanoparticules au sein du CNRS. Le Parlement européen a d'ailleurs voté, le 24 avril dernier, un texte suggérant de réviser la directive Reach. Objectif ? Que le texte fasse référence explicitement aux nanomatériaux. Une évolution qui irait dans le sens de la traçabilité, essentielle pour limiter les risques.

« La maîtrise de l'exposition passe par une certaine traçabilité pour qu'au moins, l'intégrateur sache qu'il utilise des nanotechnologies ! », martèle Éric Gaffet, directeur de recherche au CNRS et membre du comité de l'Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail (Afsset), qui a présidé à la rédaction d'un rapport sur les effets sanitaires et environnementaux des nanomatériaux (voir Industrie et Technologies n°906, décembre 2008). Au niveau français, la traçabilité devrait également progresser suite au Grenelle de l'environnement.

Concernant la protection des scientifiques et des industriels, l'apparition de lois spécifiques se fera vraisemblablement attendre plus longtemps. « On n'en est pas encore à élaborer des normes dans ce domaine, mais des guides de bonnes pratiques, qui sont des documents prénormatifs. Or le législateur attend le résultat de ces travaux pour se lancer », estime Daniel Bernard, conseiller pour la science et la technologie d'Arkema et président de la commission Afnor qui travaille à l'élaboration de normes. Pour l'heure, ce sont donc les dispositions réglementaires existantes qui s'appliquent. Pour la protection des professionnels comme pour celle du grand public (on attend sur ce sujet un rapport de l'Afsset avant la fin de l'année). « Pour l'instant, on est dans une situation où les experts reconnaissent que les risques sont incertains. C'est donc le principe de précaution qui s'applique : pour moi, cette situation est une mise à l'épreuve de ce principe... à grande échelle ! », conclut Sonia Desmoulin.

LES RISQUES SONT DIFFICILES

À CERNER

« Ce qui caractérise les nanoparticules, c'est qu'on ne sait rien », résume abruptement l'épistémologue Bernadette Bensaude-Vincent de l'université Paris X. De fait, l'évaluation de la dangerosité des nanoparticules se révèle un vrai casse-tête. Premier écueil : si la dimension nanométrique des objets change bien leurs propriétés - toxicité en tête -, l'uniformité ne règne pas pour autant dans le nanomonde. Chaque substance a sa propre dangerosité. « La toxicité dépend du cycle de vie, puisque certains nanomatériaux changent de structure en fonction du pH. Il conviendrait donc de se demander, par exemple, ce qu'il advient de chaussettes utilisant des nanoparticules d'argent comme antiseptique lorsqu'elles passent à la machine. Ou d'un frigo contenant, pour les mêmes raisons, ces nanoparticules lorsqu'il arrive à la déchetterie. Le CEA a commencé à réaliser ce genre de tests mais pour l'instant, on manque d'éléments », précise Éric Gaffet, du CNRS.

Deuxième frein : on ignore si les outils actuels de mesure du risque sont pertinents. « On peut se demander si les protocoles qui servent à évaluer la toxicité de la silice sont applicables aux nanoparticules de silice », note Daniel Bernard, de la commission Afnor. « Classiquement, l'exposition à des poussières est mesurée en masse et l'on s'intéresse à toutes les poussières en dessous d'une certaine taille. Or pour les nanos, mesurer la masse n'est peut-être pas le plus important, le nombre ou la surface étant probablement des paramètres plus pertinents. De plus, les modes de dépôt des nanoparticules dans l'appareil respiratoire diffèrent selon la taille », complète Daniel Bloch, conseiller médical au CEA. Dans un tel contexte d'incertitude, l'unique conduite raisonnable consiste, de l'avis général, à prendre un maximum de précautions pour limiter l'exposition. Daniel Bloch se veut optimiste : « D'après les études dont on dispose, il semble que les moyens de prévention utilisés classiquement pour limiter l'exposition sont efficaces. »

Mais ils ne concernent que les professionnels. Quid du grand public ? « Très peu d'études d'impact environnemental sont disponibles. On ne sait pas, par exemple, si un composite qui contient des nanoparticules les émet. Ni si une telle émission a un impact », avertit Éric Gaffet. Au nom du progrès technologique, faut-il ignorer un risque qu'on ne sait pas quantifier ? Au nom de la prudence, faut-il passer à côté d'une révolution annoncée ? L'Etat peine à trancher ce débat... et espère faire émerger un nanoconsensus lors de la concertation organisée par la commission nationale du débat public à l'automne.

LES ENJEUX

2 229 nanoparticules sont commercialisées dans le monde par 144 fabricants, d'après la base de données américaine Nanowerk. 147 milliards de dollars : c'est le revenu généré en 2007 par les nanotechnologies, selon le cabinet d'études Lux Research, qui anticipe que ce chiffre d'affaires devrait atteindre 3 100 milliards de dollars en 2015. Entre 210 000 et plusieurs millions d'opérateurs dans le monde pourraient être exposés au risque "nano", selon une compilation des publications sur le sujet effectuée par l'Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail (Afsset).

Les nanotechnologies, c'est quoi au juste ?

-Les nanotechnologies ne sont pas un simple rêve d'ingénieur. Au contraire, loin d'être cantonnées dans les laboratoires, elles ont déjà investi la rue. Témoin : le projet initié par le centre américain Woodrow Wilson. Objectif : recenser les produits disponibles sur le marché dont les constructeurs affirment avoir fait appel aux nanotechnologies. -En dehors des médicaments, comme l'anticancéreux Doxil, l'inventaire comprend 803 produits grand public commercialisés en août 2008. On y rencontre des lave-linge de Daewoo, LG Electronics ou Samsung, la X-Box 360 de Microsoft, des produits cosmétiques des marques Dior, Lancôme ou Chanel, des réfrigérateurs de Daewoo, LG Electronics, Haier, Samsung, Sharp ou Hitachi, mais aussi des peluches, des accessoires de cuisine, des cadres de vélo, des valises, des raquettes de tennis. Et la liste ne cesse de s'allonger : en mars 2006, elle ne comptait que 212 entrées. Source : www.nanotechproject.org

Industrie et Technologies, décembre 2008, n°906

« NANOPARTICULES : LA PRUDENCE RESTE DE MISE », un article de notre pigiste Martine Lochouarn qui fait le point sur les impacts des nanotechnologies sur la santé des "ouvriers".

Industrie et Technologies, février 2005, n°865

« LES NANOMATÉRIAUX... SANS LES RISQUES ». Entretien toujours d'actualité avec Christian Colette, le directeur de la R et D d'un des acteurs majeurs des nanotechnologies en France, Arkema.

Industrie et Technologies, janvier 2002, n°833

« LES NANOTECHNOLOGIES : UNE ÈRE COMMENCE ». Le premier dossier complet mené par Industrie et Technologies sur la "nanorévolution".

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