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Faut-il fabriquer le vivant ?

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Par publié le à 11h42

Faut-il fabriquer le vivant ?

Bernadette Bensaude-Vincent est professeure de philosophie des sciences et des techniques à l'université Paris 1, membre de l'Académie des technologies et présidente de l'association Vivagora.

Biocarburants, médicaments, diagnostics, intermédiaires chimiques... La biologie de synthèse part du postulat que l'ingéniérie du vivant sera demain capable de fournir à l'humanité toutes les molécules qui lui sont vitales, avec des superorganismes mieux maitrisés que les OGM. Réalité ou utopie ? Quel que soit l'avenir économique de cette science, il est nécessaire d'en débattre dès aujourd'hui, défend la philosophe Bernadette Bensaude-Vincent.  

I&T : La biologie de synthèse sera au centre des Assises du vivant, le 24 novembre 2012 à l’Unesco. Pourquoi vouloir mettre cette discipline en débat dans la société civile ?

Bernadette Bensaude-Vincent : Parce que la biologie de synthèse est déjà dans la sphère publique. On en parle lors de coups médiatiques, comme la création par la communauté scientifique d’une bactérie ou d’un supervirus. Bientôt, c’est par l’acte de consommation que les citoyens seront concernés, puisqu’ils utiliseront des carburants ou des médicaments issus d’organismes synthétiques. Les enjeux de la biologie de synthèse sont faciles à comprendre de tous. C’est pourquoi notre cycle de conférences est ouvert à des non-spécialistes. Au-delà du débat sociétal, il est important de disposer d’une régulation à l’échelle européenne. Les procédures d’autorisation de mise sur le marché des produits de la biologie de synthèse, que ce soit des biocarburants ou des bactéries dépolluantes, doivent être adaptées.

I&T : Le sujet ne se limite donc plus aux laboratoires de recherche académiques ?  

B.B-V : Le mouvement prend de l’ampleur aux Etats-Unis comme en France. En 2010, en partenariat avec le Genopole, la première formation a vu le jour pour enseigner la discipline à des étudiants universitaires. Les politiques publiques s’en emparent aussi : l’Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques a mené une enquête en 2011, avec comme rapporteuse la députée Geneviève Fioraso. Nul doute que la discipline recevra un soutien favorable, du fait de ses nouvelles fonctions de ministre.

La biologie de synthèse suscite-t-elle l’intérêt des industriels ?

B.B-V : Les grands groupes de la chimie s’y intéressent indirectement, par le biais du rachat de start-up ou de procédés technologiques. Mais il faut voir que la discipline est encore tiraillée entre deux modèles de développement. On peut opposer le courant open source venu de l’informatique, ouvert à la créativité, au partage d’informations, et qui se veut libre de toute régulation, à celui qui s’inspire de la chimie synthétique, qui impose une feuille de route pour les recherches. Cette deuxième voie implique de déposer des brevets, ce qui est beaucoup plus contraignant vis-à-vis des recherches.

Faut-il distinguer clairement la biologie de synthèse du génie génétique et la création d’OGM ?

B.B-V : La principale différence vient du fait que les défenseurs de la biologie de synthèse, en particulier aux Etats-Unis, ne sont pas des biologistes mais des ingénieurs informaticiens ou électroniciens. Ils remettent totalement en cause les OGM, qu’ils considèrent comme du bricolage : ils voient au contraire les cellules vivantes comme un programme qu’on peut entièrement concevoir, pour produire des molécules à façon et sur mesure. Reste que l’analogie avec les OGM n’est pas totalement injustifiée. En 2009, pour un cycle de conférences publiques sur le sujet, le terme de nouveaux OGM ou d’« organismes génétiquement fabriqués » avait été évoqué. Le Genopole, qui était alors invité, avait refusé de participer si l’on maintenait cet intitulé.

Dans votre livre Fabriquer la vie, où va la biologie de synthèse ?, paru en 2011, vous regrettez que l’éthique soit trop peu prise en charge. Que faut-il changer ?

B.B-V : Il est regrettable que l'engagement éthique dans la biologie de synthèse se résume à la prise en compte du risque. Pour couper court au débat, des scientifiques ont mis en avant la solution de l’autorégulation : le risque est ramené à son niveau minimum grâce à différentes stratégies techniques. Cette approche a l’inconvénient d’éluder totalement les questions non-techniques mais fondamentales, comme le droit à manipuler le vivant, le fait de savoir si la biologie de synthèse est encore de la biologie. Des chercheurs en sciences humaines peuvent soulever ce type de questions cruciales. Et c'est aux citoyens d'en débattre et de privilégier certaines orientations des recherche, quitte à en bannir d'autres.

Propos recueillis par Ludovic Fery

Le cycle de conférences organisé par l'association Vivagora sur la biologie de synthèse :
www.vivagora.fr



 

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