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Deux insecticides proches des néonicotinoïdes autorisés en France

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Par publié le à 15h42

Deux insecticides proches des néonicotinoïdes autorisés en France

Les formulations de TRANSFORM et CLOSER sont à base d'Isoclast Active, dont la matière active est le sulfoxaflor.

Deux nouveaux insecticides de la firme Dow AgroSciences ont été autorisés par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses) le 27 septembre dernier. Baptisés Transform et Closer, les deux possèdent la même matière active : le sulfoxaflor. La molécule a le même mode d'action que les néonicotinoïdes, dont l'utilisation est suspendue en Europe car dangereuse pour les abeilles et les pollinisateurs. Le nouveau produit est autorisé mais l'Anses poursuit l'étude de nouvelles données pour évaluer ses risques encore méconnus.

L’argument nous rappelle un vieux slogan : « Ça y ressemble, mais ça n’en est pas. » Autorisés par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses) le 27 septembre dernier, les phytosanitaires Transform et Closer sont vendus comme ayant le même mode d’action que les néonicotinoïdes sur l'appareil neurologique des insectes. Or, ceux-ci ont été interdits en Europe en 2013 à cause de leur impact sur les populations d'abeilles méllifères - qui produisent du miel. 

Fabriqués par la firme américaine Dow AgroSciences, les deux nouveaux insecticides se basent sur une autre matière active : le sulfoxaflor. Ils sont destinés à éliminer les insectes piqueurs-suceurs. Le premier dans les cultures céréalières. Le second sur les pommes de terre, fruits et légumes. Mais les preuves de leur innocuité pour l’environnement manquent à l’appel.

Leurs autorisations avaient déjà été délivrées au niveau européen le 18 août 2015 et pour une durée de 10 ans. La Commission européenne avait alors demandé à la firme de fournir des données complémentaires pour préciser le risque sur les abeilles mellifères et les autres pollinisateurs. Ces données viennent d’être transmises à l’Anses qui a annoncé le 20 octobre, soit un peu moins d'un mois après avoir publié sa décision d'autoriser ces produits, s’en saisir pour les évaluer. L’autorisation, délivrée sur la base de données partielles, surprend Jean-Marc Bonmatin, chargé de recherche au centre de biophysique moléculaire au CNRS à Orléans : « En général quand l'Anses autorise un produit, un avis scientifique détaillé est émis. On attend toujours cet argumentaire. C'est très étonnant car complètement inhabituel. »

Même mode d'action

Comme un néonicotinoïde, le sulfoxaflor s’attaque au système nerveux des insectes. La molécule se fixe sur une même cible au niveau des neurones : le récepteur nicotinique de l’acétylcholine (nAChR). Une fois excité, ce récepteur transmet un signal qui tue l’insecte. Le mode d’action étant le même, la structure de la molécule semblable, l’Insecticide Resistance Action Committee (IRAC) classe sulfoxaflor et néonicotinoides dans le même groupe (tableau ci-dessous).

Néonicotinoïdes et sulfoxaflor apparaissent néanmoins dans deux sous-groupes différents : celui des néonicotinoïdes d’une part, celui des sulfoximines d’autre part. Le sulfoxaflor y est bien seul. Raison avancée par Dow AgroSciences : l’endroit auquel la molécule se fixe sur sa cible nAChR n’est pas le même. Pour l’entreprise, sulfoxaflor et néonicotinoïdes sont donc différents. Mais quel que soit l’endroit précis où se fixe la molécule, l’action est la même. Jean-Marc Bonmatin est formel : « C'est la même chose qui est créée : un influx de l'extérieur qui arrive par une molécule toxique sur une même cible. » Les molécules arriveraient juste par deux portes d’entrée différentes.

Rien ne se perd, tout se transforme

Le communiqué de l’Anses évoque également « la très faible persistance (du sulfoxaflor) dans les sols (1 à 4 jours contre 120 à 520 jours pour les néonicotinoïdes) et dans les plantes. » Jean-Marc Bonmatin, de son côté, est sceptique : « On nous avait dit la même chose avec les néonicotinoïdes. Que leurs durées de vie étaient courtes. En fait elles sont très longues. Elles peuvent dépasser des années. Jusqu’à 30 ans dans le sol pour certains. » De plus, les informations sur leur dégradation restent vagues. Si la firme et l’Anses assurent que les molécules issues de la dégradation de la matière active initiale « ne sont pas toxiques pour les pollinisateurs », leur nature, biodisponibilité et toxicité n’ont pas été communiquées.

En guise d’exemple, M. Bonmatin relève le cas d'un autre néonicotinoïde, le thiaméthoxame qui se transforme rapidement en clothianidine. Pour la protection des abeilles, l’utilisation de ces deux néonicotinoïdes est suspendue depuis le 1er décembre 2013 par la Commission européenne.

Une utilisation différente

Ordinairement utilisés en préventif, les néonicotinoïdes enrobent les semences et se diffusent par la sève lorsque la plante germe et grandit. La propriété de la molécule à migrer est appelée systémie ascendante. Dow AgroSciences affirme que le sulfoxaflor sera utilisé en traitement curatif, et non en préventif. C’est-à-dire pulvérisé sur la plante une fois qu'elle sera attaquée par des insectes. Et pour cause : « Le Sulfoxaflor a essentiellement une action translaminaire, confie Benoît Dattin, responsable de la communication chez Dow AgroSciences. Il migre de la surface externe vers la surface interne de la feuille. » Mais si sa systémie est limitée, comme l’affirme le fabriquant, elle existe tout de même. « Il a aussi une légère action diffusante ascendante, qui va lui permettre de protéger une nouvelle feuille », poursuit-il.

Même s’il s’avère que leur durée de vie est courte et qu’ils seront bien utilisés en curatif, ces produits restent « dangereux pour les abeilles », comme indiqué dans les fiches d’autorisation. L’Anses a donc restreint les conditions d’utilisation. Il est notamment interdit de les utiliser 5 jours avant et pendant la floraison.

« La catastrophe continue »

Malgré ça, Jean-Marc Bonmatin craint que les erreurs du passé ne se reproduisent à nouveau. « Je cesserai de penser ça le jour où on nous amènera des faits qui démontrent le contraire, précise-t-il. Ce dont j'ai peur c'est que les scientifiques se mettent à chercher, comme ils l’ont fait pour les autres néonicotinoïdes, pour découvrir des effets délétaires sur les pollinisateurs et les abeilles. Il leur faudra une bonne dizaine d'années avant de trouver. Pendant ce temps-là, la catastrophe continue. »

Un délai dont il devient difficile de se payer le luxe si l’on en croit l’étude parue le 18 octobre dans la revue PLoS One. Les insecticides y sont soupçonnés dans la disparition de 76% des insectes volants en Allemagne en 27 ans. Autant de proies en moins pour leurs prédateurs. Autant de dommages à ce qui fait la structure même de la biodiversité, comme le conclut Jean-Marc Bonmatin : « C’est pourtant la base de la chaîne alimentaire. »

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