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Une pluie de contrats

CHARLES FOUCAULT

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481 millions d'euros ! Le chiffre d'affaires issu des contrats passés par les labos des cent premières écoles d'ingénieurs continue de grimper. Il a presque doublé en 5 ans et quadruplé de 15 ans ! Un développement alimenté par les diverses mesures gouvernementales visant à rapprocher la recherche des entreprises. Ces collaborations subventionnées entraînent dans leur sillage un flux de fonds industriels prometteur.

Quelle est l'origine de cette effervescence dans les laboratoires d'écoles d'ingénieurs ? Leur recherche contractuelle a doublé en 5 ans pour atteindre 481 millions d'euros en 2009. La création depuis 2005 de différentes structures favorisant la collaboration en est la cause principale. La plupart sont financées par l'État mais suscitent, facilitent ou renforcent une dynamique de rencontre entre écoles et entreprises.

Au premier rang de ces structures de financement figure l'Agence nationale de la recherche (ANR). Née en 2005, elle développe une nouvelle manière de financer les laboratoires. S'il est aussi tiré des caisses de l'État, l'argent distribué par cette agence n'est pas saupoudré automatiquement sur les établissements (universités, grandes écoles...) en fonction du nombre de chercheurs qu'ils contiennent comme le sont les subventions publiques. Il est attribué dans le cadre d'appels à projets et fait l'objet de contrats. Les écoles d'ingénieurs ont réussi à glaner près de 25 % des 300 millions d'euros mis par l'ANR à la disposition de projets émanant de l'enseignement supérieur en 2009. Si elles parviennent à obtenir un tel pourcentage, alors qu'elles ne représentent que 3,5 % des étudiants et enseignants-chercheurs, c'est qu'elles sont mieux armées pour répondre aux appels à projets que les universités. « Les grandes écoles font preuve de professionnalisme dans leurs réponses aux appels d'offres. Préparer des dossiers de projets est dans leur culture », analyse Alain Stork, président de la commission recherche et transferts de la Conférence des grandes écoles (CGE). Présenter, dans la proposition à l'ANR, un partenaire industriel, qui bénéficiera des résultats de recherche et pourra apporter des moyens supplémentaires au projet, augmente aussi les chances d'être retenu. Enfin, l'agence abonde les laboratoires au prorata de leur chiffre d'affaires partenarial direct avec les entreprises, ce qui n'est pas pour déplaire aux directeurs des grandes écoles. Ces établissements, historiquement créés pour apporter des solutions techniques à des problèmes posés, ont davantage l'habitude des partenariats avec les milieux économiques que les universités, originellement lieux de production de savoirs. Ils ont ainsi su tirer avantageusement partie de cette nouvelle ressource.

Moins directement, les instituts Carnot pèsent également dans la balance. Ces 33 rassemblements de laboratoires autour de thèmes communs ont, dès 2005, impliqué les écoles d'ingénieurs qui en dirigent près de la moitié. Le label Carnot est un gage de qualité qui porte ses fruits : un groupement ainsi estampillé a un grand pouvoir de séduction sur l'ANR et sur les entreprises. Les instituts drainent quasiment la moitié des efforts de recherche financés par les sociétés directement aux laboratoires de recherche publics. « Le rapprochement récent (février 2008) des instituts Carnot avec les instituts Fraunhofer, leurs grands frères d'outre-Rhin, ne peut que renforcer leur capacité à se lier à l'industrie, pour le plus grand bien de leur portefeuille.

Les projets labellisés par un pôle de compétitivité ont un bonus

L'apparition quasi simultanée de 71 pôles de compétitivité joue dans le même sens. L'esprit est similaire à celui des Carnot si ce n'est qu'ils sont pilotés par les acteurs économiques : ils regroupent des industriels enclins à monter des projets de recherche. « Leur but est de dégager une logique territoriale portée par les entreprises tout en impliquant l'enseignement supérieur », résume Christian Lerminiaux, vice-président de la Conférence des directeurs d'écoles françaises d'ingénieurs (CDEFI), chargé de la recherche. Les pôles se sont donc naturellement tournés vers les écoles d'ingénieurs. Les projets de collaboration retenus par l'ANR et labellisés par un pôle reçoivent un bonus de 10 %. C'est bien... mais il y a mieux. Les pôles de compétitivité ont vu naître avec eux une nouvelle source de financement : le FUI (fonds unique interministériel) doté de 600 millions d'euros sur la période 2009-2011, dont les écoles bénéficient via les entreprises partenaires.

Jusqu'à 60% de réduction d'impôt pour une entreprise

Autre source de financement : le crédit impôt recherche (CIR) encourage les industriels à placer des billes dans les écoles d'ingénieurs, surtout depuis qu'il a été déplafonné (2008) et s'applique à l'intégralité de l'effort de recherche. Si cette dépense est effectuée sur un projet réalisé dans un établissement public, la réduction d'impôt passe de 30 à 60 %. Aujourd'hui, une entreprise qui donne 100 euros à une école publique obtient une réduction de 60 euros sur ses impôts. « C'est un fantastique outil pour la compétitivité de la France » affirme Marko Erman, directeur général recherche et technologie de Thales, fier de ses 200 collaborations avec le milieu académique. Une aide indirecte qui a évité à la recherche des écoles d'ingénieurs de subir la crise, les entreprises y voyant un investissement rentable et tourné vers l'avenir. L'Université de technologie de Troyes (UTT) a même vu l'implication de l'industrie dans son budget recherche augmenter de 12 % entre 2008 et 2009 !

Portant l'estocade aux derniers irréductibles enseignants-chercheurs qui voient tout lien avec le privé comme un pacte avec le diable, la Commission des titres d'ingénieurs y va aussi de son coup de pression en faveur de la coopération. Les 6 et 7 janvier 2009, lors du réexamen de ses objectifs et priorités, elle a placé en deuxième sur sa liste d'orientations stratégiques de « veiller à l'ouverture des formations à l'innovation et à la recherche, à leur ouverture aux entreprises et à l'international ».

Toutes ces initiatives, arrivées à maturité, sont de véritables points de rencontre entre les mondes académique et économique. Les associations qui en naissent font des petits : « Certains partenaires industriels rencontrés sur un projet ANR ou FUI deviennent sources de contrats bilatéraux par la suite », constate Jean-Marie Reynouard, directeur de la recherche de l'Insa Lyon, dont le montant des contrats a doublé depuis 2006. De quoi laisser penser que le mariage entre les écoles et l'industrie sera durable et fructueux.

D'autant que l'opération Campus, lancée en 2008, donnera aux écoles et universités retenues une attractivité qui devrait leur permettre de voir affluer les investissements. « Ces campus d'excellence bénéficieront de 30 millions par an issus du grand emprunt, explique Alain Stork. On y verra pousser des laboratoires d'excellence et des sociétés de transferts de technologies. Il s'agit de développer l'enseignement supérieur à l'aide de la croissance et de développer l'innovation dans les PME/PMI. » Un système gagnant-gagnant favorable au développement régional. À l'instar du modèle développé à Grenoble depuis quelques années. C'est d'ailleurs Grenoble INP qui sort comme la grande gagnante de notre classement. CQFD.

IL FAUT DÉVELOPPER L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR À L'AIDE DE LA CROISSANCE ET FAVORISER L'INNOVATION DANS LES PME/PMI.

VIVIER

300 laboratoires internes et 233 laboratoires mixtes sont les lieux des nombreuses innovations émanant des écoles d'ingénieurs.

Trois instituts sur le podium

Collaborer pour mieux régner sur la recherche semble être la stratégie la plus payante de ces dernières années. En tout cas, les écoles regroupées sous le sigle INP à Grenoble et à Toulouse montrent leur attractivité en s'offrant les deux premières places de notre classement. Sur la troisième marche du podium, l'Insa Lyon ne démérite pas malgré une petite faiblesse dans la gestion des brevets.

GRENOBLE INP L'EXCELLENCE DANS LES NANOTECHNOLOGIES ET L'ÉNERGIE Depuis sa cuvette au milieu des montagnes, Grenoble INP, groupement de six écoles d'ingénieurs se place premier, deuxième et troisième selon chacun des trois critères retenus pour notre classement. Il a su faire les bons paris. D'abord en créant Minatec en 2002 avec le CEA. Premier centre européen d'innovation dans les micro et nanotechnologies et l'un des trois premiers mondiaux dans le domaine, ce campus rapporte un tiers des contrats de recherche signés par l'école. Toujours tourné vers l'innovation, Grenoble INP dirige aussi, depuis 2007, l'institut Carnot Énergies du futur qui a vu sa recherche partenariale avec les industriels croître de 33 % par an depuis sa naissance. Comme stagner c'est reculer, l'école va profiter du plan Campus pour mettre en place Green : un centre d'innovation sur les énergies du futur, sur le modèle de Minatec. De quoi augmenter de 25 % la capacité d'accueil de chercheurs et attirer d'autres entreprises dans le sillage de Schneider Electric, EdF out STMicroelectronics, déjà partenaires. INP TOULOUSE LA CARTE DE LA MULTIDISCIPLINARITÉ La recherche est la raison d'être des trois écoles d'ingénieurs regroupées sous l'enseigne INPT. Chacune garde la gestion de sa formation mais elles mutualisent leurs laboratoires, la valorisation de ce qui en sort et la négociation des partenariats. Un point de vue global qui offre une transdisciplinarité devenue le cheval de bataille local et qui plaît. Total, par exemple, a profité de la synergie possible entre le savoir-faire en informatique et les connaissances en génie des procédés pour faire améliorer la simulation numérique de ses procédés. Profitant de la croissance douce du nombre de ses doctorants et de ses contrats de recherche, l'institut toulousain est venu se placer dans les six premiers sur chacun de nos critères. INSA LYON LA MANNE DES PÔLES DE COMPÉTITIVITÉ Deuxième pour le chiffre d'affaires généré et troisième pour le nombre de doctorants, l'Insa Lyon est à la hauteur de sa réputation. L'institut est présent au sein de neuf pôles de compétitivité, en tant que membre de la gouvernance pour sept d'entre eux. Autant dire que l'établissement ne manque pas de contrats : un projet pour deux chercheurs en moyenne, ce qui est proche de la saturation. Seule marge d'amélioration possible : les dépôts de brevets, critère sur lequel l'école se place douzième. En cause des chercheurs dont la notoriété et l'évolution de carrière dépendent encore tropdes publications et présentations dans les conférences internationales.

FRANÇOIS MUDRY DIRECTEUR SCIENTIFIQUE D'ARCELORMITTALLa coopération, une étape dans la pré-embauche

« Nos collaborations avec les Écoles des mines, des ponts, Centrale, Grenoble INP, entre autres, offrent trois intérêts principaux. Elles nous servent à approfondir certains sujets que nous n'avons pas le temps ou les moyens de creuser en interne. Ainsi des équipes compétentes nous apportent la compréhension de difficultés ou de phénomènes que l'on peut rencontrer, par exemple au cours d'une phase de développement d'un acier. Ensuite, elles nous permettent de suivre des doctorants pendant plusieurs années et de les sélectionner avant embauche. Enfin, il y a l'élément image : développer des collaborations avec les écoles montre l'implication de l'entreprise dans une région, ce qui concourt au dynamisme de cette dernière et améliore les relations avec les institutions territoriales. »

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