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SEXE, POUVOIR ET TECHNOLOGIE

CHRISTELLE DIDIER CHERCHEUSE AU CENTRE D'ÉTHIQUE TECHNOLOGIQUE

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Les hommes et les femmes ingénieurs ne portent pas le même regard sur les techniques et leurs enjeux, mais l'explication de cette différence de sensibilité ne repose pas uniquement sur le genre.

Hommes et femmes ne portent pas le même regard sur le monde. L'enquête sur les ingénieurs, les sciences et la société, que j'ai eu l'occasion de réaliser récemment dans le cadre de ma thèse de sociologie, m'a permis d'observer que ces différences de représentations restaient présentes même lorsque l'on s'intéressait à un groupe relativement homogène du point de vue de la formation : celui des ingénieurs. Les propos qui suivent prennent appui sur une enquête par questionnaires menée auprès d'ingénieurs diplômés issus de douze écoles de la région Nord-Pas-de-Calais : 3 900 ingénieurs y ont participé dont plus de cinq cents femmes.

Des femmes plus préoccupées par les risques techniques que les hommes ?

Selon l'analyse des résultats de l'enquête, les femmes se montrent plus souvent préoccupées (plutôt ou très) que les hommes par l'épuisement des ressources naturelles, la pollution atmosphérique, les marées noires, le réchauffement climatique, la maladie de la vache folle et les violations de la vie privée par les nouvelles technologies de l'information et de la communication (70 % des femmes contre 62 % des hommes sont préoccupées par au moins quatre de ces risques). Elles considèrent par ailleurs, plus souvent que les hommes, que la population française est mal informée (plutôt ou très mal) des dangers que présentent le stockage des déchets chimiques et nucléaires, le transport de matières dangereuses et les manipulations génétiques (85 % des femmes contre 78 % des hommes citent au moins trois de ces dangers).

La jeunesse témoigne plus de réticence à l'égard des techniques

Si la majorité d'entre elles considère que le progrès technique apporte « plus de bien que de mal » à l'humanité en général, cette tendance est moins nette chez elles que parmi leurs collègues masculins (55 % des femmes contre 70 %). Elles ne se montrent pourtant pas fondamentalement pessimistes puisqu'elles sont moins nombreuses que les hommes à penser que le progrès apporte « plus de mal que de bien ». En revanche, 40 % d'entre elles pensent que le progrès technique apporte « à peu près autant de mal que de bien », contre 26 % des hommes.

À quoi tiennent ces différences ? Le premier constat que l'on peut faire au sujet de la population des femmes est qu'elle est jeune : les moins de 40 ans représentent en effet 85 % des femmes de l'échantillon et, selon la 14e enquête socio-économique du Conseil national des ingénieurs et scientifiques de France, 81 % des femmes ingénieurs avaient moins de 40 ans en 2001. Or, on note par ailleurs que les réponses données par les jeunes ingénieurs (indépendamment du sexe) sont significativement différentes de celles de leurs aînés et témoignent d'un moindre optimisme à l'égard des techniques. En effet, les ingénieurs de moins de 40 ans considèrent plus souvent que les plus âgés que le progrès technique apporte « autant de mal que de bien » (31 % contre 26 %). Ils se montrent plus préoccupés par les risques liés au développement des techniques proposés dans le questionnaire (65 % des moins de 40 ans contre 60 % des plus de 40 ans se disent préoccupés par au moins quatre sur les six risques cités). Enfin, les jeunes sont plus nombreux à considérer que les informations données au public au sujet des dangers cités dans l'enquête sont insuffisantes (82 % des moins de 40 ans contre 75 % des plus de 40 ans citent au moins trois de ces dangers sur quatre proposés). L'âge semble donc jouer un rôle sur les attitudes à l'égard des techniques, néanmoins cette explication n'est que partielle. En effet, même parmi les moins de 40 ans, les femmes semblent plus critiques à l'égard des techniques et de leurs impacts sociaux et sociétaux que les hommes.

La réussite sociale nourrit l'optimisme technique

Si un effet de l'âge des ingénieurs sur les réponses existe, une analyse plus fouillée de l'ensemble des réponses montre que c'est aussi la position sociale qui est déterminante. Il apparaît entre autres, au vu des résultats de l'enquête, que les ingénieurs occupant un poste de direction sont plus optimistes que les autres : 56 % se disent préoccupés par au moins quatre des six risques cités, contre 63 % de l'ensemble de l'échantillon ; 73 % considèrent l'information publique insuffisante pour au moins trois des quatre dangers proposés, contre 79 % de l'échantillon ; 19 % pensent que le progrès technique apporte « à peu près autant de mal que de bien », contre 28 % de l'échantillon.

Les ingénieurs occupant des postes d'administration dans les entreprises privées (finance, juridique, communication, ressources humaines) partagent l'optimisme des cadres dirigeants, et cette attitude semble indépendante de l'âge. En revanche, les ingénieurs dont l'activité dominante est consacrée à des études, de la recherche et des projets se montrent nettement plus pessimistes que la moyenne : ils apparaissent plus préoccupés par les risques techniques et les insuffisances dans le partage de l'information que la plupart des répondants. Ainsi, l'accroissement des responsabilités semble aller de pair avec l'optimisme à l'égard des techniques.

Or, on sait par ailleurs que les femmes progressent dans leur carrière moins vite que les hommes. Ainsi, si l'influence de la position hiérarchique sur les représentations des risques techniques se confirmait, on peut penser que les femmes continueront d'avoir une attitude différente des hommes à l'égard des techniques. Cette différence ne s'expliquerait plus par l'âge mais par la position dans la hiérarchie des entreprises.

L'enquête ISS n'a malheureusement pas permis de tester l'influence de la position hiérarchique des répondants sur les représentations des techniques. En revanche, elle a mis en évidence un lien net entre l'optimisme technique et l'optimisme professionnel des répondants. Plus les ingénieurs se déclarent « libre de prendre des décisions dans leur travail », plus ils se montrent optimistes à l'égard des techniques et de leurs impacts. Par ailleurs, les ingénieurs qui ont le sentiment de « faire partie de l'élite du pays », de même que ceux qui pensent que le métier d'ingénieur sera l'un des plus utiles dans l'avenir, se montrent également plus optimistes que les autres.

Une identité professionnelle moins affirmée

En ce qui concerne la perception subjective de l'identité professionnelle, hommes et femmes marquent aussi leur différence. De façon générale, les femmes sont souvent moins confiantes, moins sûres d'elles que les hommes. C'est d'ailleurs la raison principale pour laquelle, alors que les étudiantes en école d'ingénieurs sont plus souvent bachelières scientifiques que les garçons (69 % des filles élèves-ingénieurs du Nord-Pas-de-Calais en 1987-1988, contre 59 % des garçons), et qu'elles ont plus souvent obtenu une mention très bien au bac (47 % des filles contre 38 % des garçons en 1987-1988), elles choisissent moins souvent la voie des concours et lui préfèrent les filières universitaires.

Elles sont également moins nombreuses que les hommes à considérer que le métier d'ingénieur fera partie des trois métiers les plus utiles dans dix ans (parmi une liste de huit proposée). Quels que soient la raison et le bien-fondé de cette modestie, ou de ce manque d'estime de soi, cette attitude semble corrélée à la prudence que les femmes affichent à l'égard des techniques et de leurs impacts sociaux et sociétaux.

Un regard plus "féminin" ?

Enfin, il serait difficile de conclure cet article sans évoquer l'argument qui consiste à dire que, par nature, les femmes et la technique ne feraient pas bon ménage, que la vocation de "la" femme est de toute façon ailleurs et qu'il n'est pas étonnant qu'elle fasse preuve d'une grande prudence vis-à-vis des nuisances qui pourraient découler d'un développement technique mal maîtrisé.

La nature et la culture, l'éducation aux rôles sexués surtout, conduisent certainement les femmes à poser un regard spécifique sur le monde qui les entoure. Il me semblait néanmoins important de montrer que l'attitude des femmes semble dépendre aussi du statut social objectif de l'individu, ainsi que de son identité professionnelle subjective.

« LES FEMMES ET LA TECHNIQUE NE FERAIENT-ELLES PAS BON MÉNAGE ? »

BIBLIOGRAPHIELes ouvrages à consulter sur le sujet

Catherine MARRY Les femmes ingénieurs : une révolution respectueuse Perspectives sociologiques, Belin, 2004 - Jacqueline LAUFER et Annie FOUQUET Effet de plafonnement de carrière des femmes cadres et accès à la décision économique groupe HEC-Centre d'étude de l'emploi, service droit des femmes, 1997 - Christelle DIDIER Éthique et identité professionnelle des ingénieurs, thèse de doctorat en sociologie décembre 2002, École des hautes études en sciences sociales, Paris - Insee Les femmes, contours et caractères 1991, Insee

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