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Rencontre avec Hervé Gallaire, directeur de la recherche et de la technologie de Xerox (page 22)

Rédaction Industrie et Technologies

Voici la version intégrale de l'interview publiée dans le numéro 855 d'Industrie et technologies. De quoi approfondir la connaissance de la R&D chez Xerox

Industrie et Technologies : Xerox a été un extraordinaire vivier d'innovations. On a l'impression que ce n'est plus le cas aujourd'hui. Qu'est-ce qui a changé ?

Hervé Gallaire : L'innovation tout azimuts du passé était liée à une période de très forte croissance à la fois pour la société et dans le monde. Il n'existait alors rien ou presque de l'informatique personnelle. Xerox a créé une vision du bureau du futur, qui lui a servi de fil conducteur à ses travaux de recherches. Pour cela, la société a développé une vision de l'informatique, une vision des télécoms et une vision de notre industrie. Cette vision du bureau du futur s'est développée depuis 25 ans, à des rythmes plus rapides et plus prolifiques au début.

Si on regarde la période récente, nos travaux ont néanmoins donné naissances à des innovations majeures comme l'impression laser, l'impression à la demande en réseau ou la couleur. L'impression laser a eu une portée considérable. Elle a complètement transformé notre industrie. Aujourd'hui, l'impression au jet d'encre se cantonne aux machines de faible capacité. L'impression laser a pris tout le reste. L'impression à la demande, qui permet de produire des documents à la demande selon le concept Docutech lancé il y a 12 ans, génère un marché annuel de 25 à 30 milliards de dollars. Pour nous, cela représente un revenu annuel de 3 milliards de dollars, ce qui est considérable compte tenu de la taille de notre industrie.

 On a ensuite créé l'impression personnalisée, qui permet de produire des documents différents selon les catégories de destinataires. Puis il a eu la couleur, une évolution considérable, dont l'impact majeur reste à venir. Aujourd'hui, la couleur occupe une place encore marginale dans les bureaux. Mais son adoption va se généraliser à fur et mesure que les produits vont devenir moins cher et plus fiables. Tout cela engendre un énorme courant d'innovations. La seule différence par rapport à la période de naissance de l'informatique personnelle, les innovations de Xerox deviennent graduelles.

I.T : On a l'impression que Xerox se recentre sur son domaine, alors qu'avant ses innovations se répercutaient sur toute l'industrie. Est-ce vrai ?

H.G : Oui c'est vrai. Les difficultés financières rencontrées par notre société nous ont amenés à recentrer nos travaux de recherche sur les domaines liés à l'activité de Xerox. Il portent aujourd'hui en priorité sur la couleur, l'évolution de l'impression vers l'impression à la demande ou l'impression personnalisée, l'évolution du bureau même... C'est le cœur de notre  métier sur lequel nous recentrons notre stratégie d'expansion. En soi, cette industrie, dont on prévoyait la mort, reste plus dynamique. Contrairement au slogans et prédictions de certains, le papier comme support de l'information n'est pas prêt de disparaître. Au contraire, le développement de l'électronique a tendance à augmenter son volume. C'est le grand paradoxe. Nous ne sommes pas inquiets sur l'avenir du papier classique, même si par ailleurs nous travaillons sur le futur papier électronique.

I.T : Le nombre d'innovations sorties des labos de Xerox est impressionnant. Pouvez vous en rappeler les plus marquantes ?

H.G : Dans l'ordinateur personnel, tout ce qui interface graphique à base de fenêtres, baptisée Wysiwyg (what you see is what you get, vous avez ce que vous voyez), a été entièrement développé chez nous. Après avoir été commercialisé par Apple sur ses Macintosh, il se retrouve aujourd'hui aussi dans Windows de Microsoft.

Tous les concepts de logiciels d'aide au bureau trouvent également leur origine chez nous. On peut citer ensuite le système de gestion de la souris, la première station de travail basée sur microprocesseur, l'impression au laser, le laser semi-conducteur, le laser émettant dans le bleu ou encore le bus de réseau informatique Ethernet.

Tout récemment (novembre 2003), nous avons annoncé le premier transistor polymère imprimé. D'autres labos ont fait des annonces similaires. Mais notre première réside dans le développement d'une matrice de 64 x 64 totalement fabriquée par impression de précision, sans lithographie. Notre centre de recherche au Canada, spécialisé dans les matériaux, a mis au point ce polymère, le plus conducteur que nous connaissons actuellement, très proche en conductivité du silicium amorphe utilisé dans les matrices de commande d'écrans LCD. Cette innovation devrait réduire significativement le coût des écrans plats de grandes tailles.

I.T : N'est-ce pas dommage d'avoir laissé les autres commercialiser vos innovations ?

H.G : On nous pose souvent cette question. La réponse est compliquée. Sous la pression du gouvernement américain, Xerox comme d'autres leaders dans leurs domaines (AT&T, IBM...) a été poussé dans les années 80 à partager ses brevets avec le reste de son industrie. Les Japonais se sont engouffrés dans la brèche et il s'en est suivi une concurrence féroce. Pour rester compétitif, Xerox a du remettre en cause ses choix stratégiques et se recentrer sur le cœur de son métier.

 C'est pourquoi certains développements, jugés alors en dehors de son
Périmètre stratégique, n'ont pas été poursuivies et ont été commercialisés par d'autres. Mais Xerox a continué à travailler sur les lasers. La technologie d'impression, qui a découlé de ce développement, a généré sur 20 ans des revenus de l'ordre de 150  milliards de dollars pour Xerox. Ce n'est pas rien.

Avec le recul, quand on voit que la plupart des acteurs historiques de l'informatique (Digital, Compaq...) ont disparu, on peut se demander si Xerox n'avait pas finalement fait le bon choix. Si on avait décidé d'entrer en informatique, est-ce qu'on aurait disparu ou serait devenu un peu comme Microsoft ou HP? Ce n'est pas évident. Des acteurs historiques de l'informatique, il ne reste plus aujourd'hui que HP, IBM et Microsoft. C'est presque tout.

I.T : Qu'est ce que vous faites pour valoriser ce grand réservoir d'innovations ?

H.G : Nous avons mis récemment en place une politique active de cession de licences qu'on n'avait pas avant. Aujourd'hui nous avons un département de valorisation des brevets dont je m'occupe. Parfois on concède des licences, et parfois on en prend. Nous avons opté pour une démarche offensive de protection et de valorisation de nos brevets. Nous ne publions pas de chiffres sur les revenus tirés de cette activité, parce qu'elle génère un courant d'affaires très irrégulier. Pour un seul accord de licence en 2003, nous avons récolté 50 millions de dollars. Nous restons cependant très loin derrière des sociétés comme Thomson qui font de la valorisation de leurs brevets une activité à part entière.

 En comparaison à l'électronique grand public par exemple, nous opérons dans un secteur bien plus limité en volume. Nous cherchons à élargir la diffusion de nos technologies à d'autres industries. Pour nous aider dans cette nouvelle politique, nous avons fait appel aux services de IP Value, spécialisée dans la valorisation des résultats de recherche. Cette société, basée en Californie, est présente en Angleterre où elle aide l'opérateur de télécoms historique BT à mieux valoriser ses inventions.

I.T : Quelles sont les technologies clés sur lesquelles vous travaillez et qui pourraient modifier radicalement notre façon de travailler?

H.G : Difficile d'être exhaustif. Je vais citer trois domaines importants. Le premier est le moteur d'impression. La mécanique dominait jusqu'ici le système, même s'il y a un peu d'électronique (avec le laser) et beaucoup de chimie (avec le toner...). Elle constitue le frein majeur à l'augmentation de la vitesse d'impression. Depuis 10 ans, on mène une révolution silencieuse avec moins de mécanique et plus d'électronique. Petit à petit, on remplace la matière, qui assure la précision, par de l'électronique sous forme de capteurs et de commande. L'enjeu pour demain est de combiner ces trois éléments - moteur, capteurs et électronique de décision - dans des dispositifs intégrés de type MEMs, ce qui implique un changement radical dans la façon de concevoir nos produits.

Deuxième domaine : on veut changer la façon de travailler des gens en leur apportant des solutions complètes. Par exemple dans des secteurs comme l'administration, l'assurance ou la banque, où le papier joue encore un rôle important, nous travaillons à simplifier le processus de numérisation des dossiers en papier apportés par les clients (déclaration de sinistre, déclaration de revenus, demande de crédit...). On développe des solutions logicielles et matérielles avec des fonctions de numérisation de documents, mais aussi de l'intelligence pour l'analyse de texte, de langue, d'annotations ou de marquage. On en est qu'au début d'une révolution qui va bouleverser le poste de travail dans 10 ans.

Le troisième domaine concerne le document lui-même. On parle beaucoup du papier électronique. Mais le papier classique ne va pas disparaître. D'autres médias (électroniques) émergent comme des supports de document : PDA, tablette numérique, téléphone mobile... Demain, on aura en plus le papier électronique, ce plastique propre car réinscriptible à volonté. On pourra l'utiliser pour des panneaux d'affichages dynamiques moins chers que les écrans électroniques actuels et plus faciles à mettre à jour que les tableaux classiques. On pourra aussi l'utiliser pour récupérer sur le réseau un journal personnalisé puis l'imprimer afin de le lire sur du vrai papier. Il sera le support privilégié à toute information transitoire, qui a besoin d'être rafraîchie très vite et à moindre coût.

Nous avons créé en 2000 la société Gyricon Media Inc pour commercialiser un tableau de présentation de ce type, qui s'efface et se réécrit instantanément par action électrique. Cet afficheur d'environ 20 x 12 pouces se limite au noir et blanc et à une résolution de 75 dpi, contre 200 à 600 dpi pour les documents en papier. Nous travaillons sur la prochaine génération de papier qui s'efface tout seul au bout d'une semaine. Cette technologie est intéressante pour des journaux ou tableaux à affichage hebdomadaire. Elle devrait déboucher dans 3 à 5 ans. Elle pourrait générer à terme une industrie de plusieurs milliards de dollars. Nous ne sommes pas les seuls acteurs sur le sujet. Mais nous y travaillons depuis 20 ans et détenons des brevets essentiels.

I.T : En janvier 2002, PARC est transformé en société à part entière, filiale à 100% de Xerox. Pourquoi ?

H.G : Ce changement vise à rendre PARC plus rentable en travaillant avec d'autres industriels même concurrents de Xerox. Dans le laser par exemple, il est intéressant de collaborer avec des spécialistes du sujet ou d'autres utilisateurs potentiels. Ceci apporterait un éclairage utile sur les besoins de ces gens.

Dans la biologie, la technologie d'impression de Xerox peut être appliquée à l'étude de protéines et de leurs réactions sur certaines bactéries ou microbes. Une tâche qui demande des milliers de tests et qui nécessite la déposition d'autant de gouttelettes de sang et d'éléments réactifs sur un tissu. Nous voulons rendre cette opération plus efficace grâce à une technologie d'impression très précise, capable de déposer des gouttelettes inférieures à 2 picolitres. Cette technologie a besoin d'être affinée en collaboration avec les acteurs du secteur avant son industrialisation.

Autre exemple : la mesure de réaction moléculaire thermique. Dans ce domaine, les industriels ont besoin de capteurs qui réagissent à la lumière et donc à la chaleur. Sur nos machines d'impression, nous utilisons ce principe pour mesurer avec précision la couleur déposée ou le mouvement du papier. La iGEN3, la machine de reproduction nec plus ultra du marché lancée par Xerox après un développement de 1 milliard de dollar, intègre ainsi 90 moteurs, 110 capteurs, 85 microprocesseurs et 5 km de câblage électrique.

Les capteurs constituent un domaine d'excellence pour Xerox. Pour les nouveaux réseaux connectant des milliers d'objets communicants  (PDA, voitures, frigos, chauffage...etc), nous travaillons sur les capteurs distribués et la façon d'en extraire l'information.
A ce stade, PARC a concrétisé une dizaine d'applications différentes à ses technologies et une vingtaine de sociétés ont acquis des licences de ses brevets. Ce mouvement va s'amplifier, augmentant du coup les moyens que nous injectons dans la R&D.

I.T : Pourquoi cette nouvelle stratégie de valorisation se concentre sur PARC ?

H.G : Parce que PARC offre le spectre le plus large de technologies. Les cinq autres centres, créés plus tard dans une optique de spécialisation, se recentrent sur des problématiques spécifiques.

Le centre au Canada se spécialise ainsi sur les matériaux. Il se penche sur le toner, les encres, les conducteurs polymères ou le futur papier électronique.

Le centre de New York se spécialise sur les technologies d'impression. Il travaille sur la façon de déposer le toner et la couleur sur papier, la mécanique du papier ou les MEMs. La technologie d'impression de la machine iGEN3 a été développée dans ce labo. Les quatre images couleur de base du document sont développées sur la même photo réception et non sur quatre comme avant, puis elles sont imprimées en une seule fois sur le papier. Ce procédé permet d'atteindre la vitesse de 100 pages par minute.

Le labo de Grenoble se spécialise dans l'analyse de contenu en fonction de critères sémantiques et linguistiques. Ses travaux visent à simplifier la recherche d'information sur le réseau sans mots clés en permettant par exemple de trouver les documents dont le contenu est proche de celui scanné.

I.T : Vous vous intéressez aux écrans OLED, pourquoi ?

H.G : Avant de nous pencher sur le papier électronique, nous nous sommes intéressés aux écrans OLED pour la photo réception au cœur de nos machines d'impression. En fait, un écran OLED fonctionne sur le principe inverse de la photo réception. Mais pour nous, c'est la même chose.

Contrairement à Canon, nous n'avons pas l'ambition de devenir un acteur majeur dans les écrans plats. Au regard de l'avance prise par Kodak ou Philips dans ce domaine, nos prétentions restent modestes. Mais avons néanmoins des choses à offrir comme des diodes électroluminescentes à limite élevée de température. Une technologie intéressante dans des applications comme l'automobile. Notre stratégie est de valoriser notre travail sur le sujet par cession de licences.

Propos recueillis par Ridah Loukil

Les chiffres clés de la R&D chez Xerox
? 6000 personnes, dont 1000 en recherche et technologie
? Sep centres de recherche et technologie dans le monde, dont le célèbre Xerox Palo Alto Research Center (PARC), 240 personnes, indépendant depuis janvier 2002
? Budget annuel : 1 milliard de dollars (5 à 6% du chiffre d'affaires), dont 180 millions de dollars en recherche et technologie
? 700 brevets déposés en moyenne par an aux Etats-Unis
? Un portefeuille de plus de 15 000 brevets actifs dans le monde

Hervé Gallaire
Ingénieur Arts & Métiers et Docteur de l'université de Berkeley, en Californie, Hervé Gallaire, 59 ans, dirige depuis décembre 1999 l'activité recherche et technologie de Xerox. Egalement vice-président senior de l'entreprise, il est l'un des rares Français à occuper un poste aussi élevé outre-Atlantique. Avant de rejoindre Xerox en 1992, il a notamment créé et dirigé des labos de recherche à Supaéro (Toulouse), l'ex-CGE (Marcoussis) et Bull-ICL-Siemens (Munich).

 


 

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