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REMPLACEMENT DES LAMPES À INCANDESCENCE : UN DÉFI INDUSTRIEL

Ridha Loukil

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Insuffisance des solutions économes en énergie, incertitude sur la pérennité des investissements, concurrence chinoise... la reconversion de l'industrie de l'éclairage est tout sauf évidente.

Le 17 octobre dernier, l'usine d'Osram à Molsheim, en Alsace, la dernière en Europe de l'Ouest à produire encore des lampes à incandescence, est prise d'assaut par une vingtaine de militants de Greenpeace. Objectif de la visite : protester contre la fabrication de ces produits énergivores et demander à la direction la reconversion de la production aux lampes à économie d'énergie. Loin d'être anecdotique, cette opération s'inscrit dans un mouvement général visant à mettre à la retraite la vieille ampoule à filament. Après plus de 130 ans de bons et loyaux services, la vénérable invention de Thomas Edison, à l'origine de géants industriels comme General Electric, Philips, Osram ou Toshiba, devient aujourd'hui maudite. Par les organisations écologistes qui lui reprochent sa mauvaise efficacité énergétique. Mais aussi et de plus en plus par les États soucieux de baisser la consommation d'électricité et les émissions de gaz à effet de serre.

Une économie d'énergie de 11 TWh par an

Ainsi, l'Australie a décidé d'interdire les lampes à incandescence de son marché à partir de 2010. La Californie, l'Alaska, l'Ontario ainsi que la Grande-Bretagne vont le faire à partir de 2011. Des mesures similaires sont prises par des pays en développement comme le Ghana, Cuba ou le Venezuela. La France n'est pas en reste. Au Grenelle de l'environnement, le gouvernement s'est engagé sur une interdiction en 2010. Une position qui pourrait faire tache d'huile dans l'Union européenne.

Cette perspective n'enchante guère Philips, Osram et General Electric, les trois ténors de l'éclairage dans le monde. Pour eux, elle représente un colossal défi industriel. Ils préféreraient nettement une interdiction dans l'Union européenne... mais à l'horizon 2015.

Selon le Syndicat de l'éclairage, il se vend chaque année 2,1 milliards de lampes à incandescence en Europe et 280 millions en France. D'après Greenpeace, leur interdiction générerait dans l'Hexagone une économie d'énergie de 11 TWh par an, équivalente à la production d'un réacteur nucléaire EPR de 1 600 MW. À l'échelle européenne, elle rendrait possible la fermeture de 25 centrales électriques, la réduction des émissions de CO2 de 32 millions de tonnes par an et une économie annuelle de quelque 3 à 5 milliards d'euros.

La bonne vieille ampoule représente encore 80 % du parc d'éclairage en fonctionnement. « L'interdire d'un seul coup n'est pas réaliste. Sinon comment continuer à s'éclairer ? » interpelle Philippe Dramard, directeur marketing de GE Lighting en France. Les solutions de remplacement se limitent aujourd'hui à deux produits : la lampe halogène dite "à économie d'énergie" et la lampe fluocompacte. À l'horizon 2010, de nouvelles sources lumineuses efficaces verront le jour, comme les lampes HEI (High Efficiency Incandescent), les lampes à diodes électroluminescentes (LED en anglais pour Light Emitting Diode) ou les panneaux électroluminescents organiques (OLED en anglais pour organic LED).

Une reconversion problématique

La lampe halogène à économie d'énergie se destine naturellement à remplacer l'halogène standard. La lampe HEI, monopole d'un seul fabricant, General Electric, sera disponible en quantité limitée. Les technologies LED et OLED seront, au départ, trop onéreuses pour être diffusées à grande échelle. Pendant longtemps, la lampe fluocompacte restera donc la principale candidate de remplacement de la lampe à incandescence. Mais sa disponibilité demeurera trop faible pour assurer une substitution à 100 %.

Thierry Braunecker-Becker, directeur général de Philips Eclairage en France, résume le problème : « Le monde compte un parc de 15 milliards de lampes à incandescence en service. En face, la capacité mondiale de production de lampes fluocompactes s'élève à seulement 1,9 milliard de pièces par an. Si tout le monde décidait de passer aux lampes économiques en même temps, l'industrie serait incapable de satisfaire la demande. » Cela supposerait en effet la multiplication de l'offre en lampes fluocompactes par un facteur 13 !

En Europe, il existe une dizaine d'usines de lampes à incandescence, principalement dans les pays de l'Est, et six usines de composants associés (verre, filament, etc.). Leur reconversion aux lampes fluocompactes est loin d'être évidente. « La lampe à incandescence et la lampe fluocompacte ont beau paraître similaires avec toujours une enveloppe en verre remplie d'un gaz inerte et scellée, leur fabrication fait appel à deux procédés totalement différents », explique Joël Karecki, président de Philips France. Pour passer aux fluocompactes, il faudrait remplacer les machines de production par de nouvelles dont certaines coûtent plusieurs millions d'euros. Sans compter l'énorme effort de formation du personnel ou de remise à plat de la chaîne logistique en amont.

En revanche, une usine de lampes à incandescence se reconvertit aisément à la production de lampes halogènes à économie d'énergie. Pour cela, il suffit de mettre en place des étapes supplémentaires de fabrication (ajout d'élément halogène dans le gaz, remplissage des ampoules au xénon, revêtement infrarouge de l'intérieur de l'enveloppe en verre) sans rien modifier à l'existant. C'est l'une des options à l'étude chez Osram pour son usine de Molsheim, qui emploie 500 personnes et produit 450 millions d'ampoules à incandescence par an. Aujourd'hui, la filiale de Siemens fabrique ses lampes halogènes à économie d'énergie dans son usine en République tchèque.

Les industriels préfèrent un calendrier progressif

Pour Paul Waide, analyste à l'Agence internationale de l'énergie et auteur d'un rapport à sensation sur le gaspillage énergétique dû à l'éclairage, les industriels manquent de visibilité sur la pérennité des investissements à consentir. « Les fabricants ne prendront jamais le risque d'investir dans de nouvelles capacités de production de lampes fluocompactes sans être sûrs de les rentabiliser. Or une interdiction brutale de l'ampoule à incandescence se traduirait inévitablement par un pic de la demande pour les lampes fluocompactes, puis plus rien ou presque pendant six à huit ans. La raison vient du fait qu'une fluocompacte dure six à huit ans, contre un an pour celle à incandescence. »

La solution consiste à lisser la demande en étalant le retrait de la vieille ampoule du marché sur une période de six à huit ans. C'est pourquoi, l'ELC, le syndicat européen de l'éclairage, propose, dans le cadre de la mise en oeuvre de la directive européenne EUP (Energy-Using Products) sur l'écoconception, un calendrier progressif de retrait de 2009 à 2015. « Nous proposons une démarche fondée non pas sur la technologie mais sur des critères d'efficacité lumineuse », souligne Dominique Ouvrard, délégué général adjoint au syndicat de l'éclairage en France.

Comme les réfrigérateurs ou les lave-linge, les lampes sont réparties selon sept classes d'énergie : A et B pour les fluocompactes, C et D pour les halogènes, E, F et G pour celles à incandescence. L'efficacité énergétique est maximale pour les produits de classe A et minimale pour ceux de la classe G. « Une ampoule classique de 100 W et classe E d'Osram offre un flux lumineux de 1 250 lm. Le même produit de classe G d'une marque de supermarché affiche 1 000 lm. Soit 25 % d'efficacité lumineuse en moins », témoigne Dominique Ouvrard. Ainsi, l'ELC propose à la Commission européenne de commencer par interdire en 2009 les lampes à incandescence de plus de 100 W, puis d'étendre progressivement l'interdiction aux puissances plus faibles jusqu'à 25 W en 2015. Le même principe est suggéré pour éliminer les lampes halogènes de classe D entre 2011 et 2017. Au final, en 2017, seuls les lampes de classe A, B et C subsisteront sur le marché. Il est en outre demandé de proscrire, dès 2009, tous les produits présentant une durée de vie inférieure à 1 000 heures.

Une interdiction brutale profiterait à la Chine

Cette approche offre l'avantage d'exclure... les produits d'importation chinois caractérisés souvent par une mauvaise efficacité énergétique ou une durée de vie trop faible. La résistance à la concurrence asiatique constitue d'ailleurs une préoccupation essentielle des industriels. Paradoxalement, Philips, Osram et General Electric semblent mieux armés pour y résister dans les lampes à incandescence que dans les fluocompactes. Dans l'incandescence, ils bénéficient d'une production extrêmement automatisée, fruit de plus d'un siècle d'optimisation. La part de la main d'oeuvre dans les coûts de revient est réduite au minium. Les Chinois n'ont pas d'avantages à proposer. D'autant que les prix sont déjà au plus bas et que le produit, de par sa fragilité, supporte mal les transports sur de longues distances. Dans les fluocompactes, la situation s'inverse. Parce que la technologie est relativement jeune et les volumes plus faibles, la production reste encore manuelle et les prix six à huit fois plus élevés. Grâce à leurs faibles coûts de main d'oeuvre, les Chinois sont en mesure de proposer des produits bien moins chers. C'est pourquoi la Commission européenne impose, depuis 2001, une taxe à l'importation de 66 %, taxe reconduite pour 2008.

Selon Dominique Ouvrard, une interdiction brutale de la lampe classique profiterait surtout aux Chinois au risque de déstabiliser les industriels établis en Europe. Mais, pour Greenpeace, c'est justement là le problème. « Si les Chinois contrôlent aujourd'hui 80 % du marché mondial des lampes fluocompactes, c'est parce que Philips, Osram et General Electric n'ont pas su reconvertir à temps leurs productions. Seule la réglementation peut les contraindre à le faire. Faute de quoi, l'Europe risque de se retrouver en situation de dépendance totale vis-à-vis de l'extérieur, comme cela est arrivé avec les éoliennes », prévient l'organisation écologiste.

VERS UNE INTERDICTION GÉNÉRALISÉE

Après l'Australie, l'Alaska, la Californie, l'Ontario, le Ghana, le Venezuela, Cuba ou la Grande-Bretagne, la France s'engage à interdire en 2010 les sources lumineuses les plus énergivores. Les États-Unis étudient la même mesure au niveau fédéral entre 2010 et 2012. Autant de décisions qui mettent la pression sur Philips, Osram et General Electric, les trois ténors de l'industrie de l'éclairage dans le monde.

12,5 MILLIARDS DE LAMPES À INCANDESCENCE

- Tel est le volume des ventes annuelles dans le monde qu'il faudrait remplacer par des lampes fuocompactes. - Le problème est que la capacité de production mondiale de ces dernières n'excède pas aujourd'hui les 2 milliards d'unités par an. Source : Agence internationale de l'énergie

PHILIPS À PONT-À-MOUSSON CAP SUR LES HALOGÈNES À ÉCONOMIE D'ÉNERGIE

- Après le transfert de l'activité lampes à incandescence spéciales à Belenos, filiale du groupe allemand Dr Fischer, le site industriel de Philips à Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle), qui emploie 370 personnes, sera en 2008 entièrement dédié aux sources halogènes. À côté des produits pour l'industrie et les salles de spectacles, l'usine fabrique chaque année environ 15 millions de sources lumineuses pour le grand public, dont 10 millions de crayons destinés à être montés dans des lampes par les usines de Philips en Pologne et au Mexique. Sur ce créneau, la concurrence des Chinois est féroce. « En prix de revient, nous sommes deux fois et demi plus chers. Or nous ne bénéficions pas de protection par une taxe à l'importation en Europe, comme c'est le cas pour les lampes fluocompactes. Nous sommes contraints d'évoluer vers des produits à plus haute valeur ajoutée », confie Vincent Leclerc, directeur du site. 50 % de la production en 2008 Plusieurs millions d'euros ont été investis pour développer la lampe "Eco Classic" et un crayon halogène offrant tous deux 30 % d'économie d'énergie. L'Eco Classic se présente comme une ampoule classique avec un culot à baïonnette ou à vis. Mais, au lieu d'un filament à incandescence, elle renferme une source halogène à économie d'énergie. Elle est proposée pour des puissances de 28 à 140 W, en remplacement des ampoules classiques de 40 à 200 W. De 400 000 pièces cette année, ces nouveaux produits devraient représenter 50 % de la production grand public en 2008 et l'intégralité en 2009. Le tout sans grandes modifications de l'outil industriel.

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