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Qui financera l'explosion du trafic d'Internet ?

ANTOINE CAPPELLE acappelle@industrie-technologies.com

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Toujours plus ! Les internautes ne cessent d'accroître leur consommation de données en ligne, au risque d'engorger le réseau. Renouveler les infrastructures devient donc nécessaire. L'opération est coûteuse. Qui doit la financer ? Les opérateurs voudraient ne pas être les seuls à mettre à la main à la poche. Dans le marché complexe et changeant d'Internet, la réponse n'est pas évidente.

Le trafic sur Internet connaît actuellement une véritable explosion. La quantité de données échangées ne cesse de croître. Une transformation due notamment à l'usage de la vidéo. « Les usages vont vers l'image, on n'utilise plus Internet juste pour surfer sur le Web ou communiquer par messagerie », constate Yves Le Mouël, directeur général de la Fédération française des télécoms (FFT). « Avec les offres « triple-play », incluant Internet, téléphonie et télévision, même le haut débit atteint ses limites. Avec la généralisation de la vidéo à la demande, de la télévision à haute définition, interactive ou en 3D, les capacités de l'ADSL seront dépassées. » De plus, les terminaux se multiplient, Internet devient mobile : les smartphones consomment eux aussi de la bande passante.

« On ne sait pas où cela s'arrêtera », commente le président de la FFT. Mais pour transporter de plus en plus de données, les infrastructures actuelles du réseau doivent être améliorées. Or, en France, l'accès à Internet s'effectue au forfait. Les internautes avancent donc la même somme quel que soit le volume de données qu'ils utilisent. La marge des fournisseurs d'accès se trouve donc réduite. Alors, sur ce marché où les intervenants sont très nombreux, la question se pose : qui doit payer ?

« C'est un débat fondamental et évolutif », souligne Yves Le Mouël. Aujourd'hui, les opérateurs investissent lourdement pour renouveler et entretenir le réseau : 6 à 7 milliards d'euros par an en tout. » Actuellement, l'enjeu est de faire face à la croissance du trafic, et d'assurer la conversion au très haut débit. « Un programme complexe », pour le président de la FFT, qui concerne à la fois les « backbones », c'est-à-dire les grandes artères de transport de données, et la boucle locale, la partie qui relie chaque internaute au réseau.

UNE BOUCLE LOCALE À RÉNOVER

La boucle locale est l'investissement le plus lourd. Elle nécessite de déployer beaucoup plus de fibre optique, en remplacement des fils de cuivre d'origine, pour connecter individuellement chaque utilisateur. Le coût de cette opération est estimé à 25 milliards d'euros. Ce renouvellement total de la boucle locale ne se fera pas avant une quinzaine d'années. Les objectifs fixés par le gouvernement sont d'équiper en très haut débit 70 % de la population d'ici 2020, et 100 % en 2025. Des plans de déploiement existent déjà dans les grandes villes. Car les zones où la rentabilité est assurée seront évidemment les premières équipées.

Pour financer cette installation, « l'Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep) suggère aux opérateurs de passer des accords et de mutualiser les fibres », indique Yves Le Mouël. L'investissement devrait provenir pour moitié des opérateurs eux-mêmes. Le reste de la somme viendrait des financements publics. Deux milliards du grand emprunt seront alloués au très haut débit. Un rapport sur le sujet, rendu en octobre au Premier ministre par le sénateur Hervé Maurey, envisage notamment une taxe sur les abonnements à Internet pour remplir la manne. Les collectivités locales auraient leur rôle à jouer également : « Elles pourraient mettre en place des partenariats avec le privé, ou devenir elles-mêmes des opérateurs », ajoute le président de la FFT. Le juste équilibre reste à trouver. « C'est un sujet mouvant, les besoins changent en permanence », continue-t-il. Mais « pour les gros investissements, les fournisseurs de contenus ne sont pas la clé ».

Cependant, « les opérateurs ont évoqué la possibilité de faire contribuer les fournisseurs de services au financement des infrastructures, au-delà d'un usage "normal" de leurs réseaux », explique Yves Le Mouël. Une contribution qui ne viserait que les services, les applications ou les contenus des fournisseurs de services susceptibles de remettre en cause à leur profit l'équilibre d'utilisation des capacités réseaux. Il s'agirait plutôt d'une participation incitative aux bonnes pratiques pour les gros utilisateurs des réseaux. Une idée initialement lancée par Didier Lombard, l'ancien PDG de France Telecom.

LE COEUR DU RÉSEAU À METTRE À NIVEAU

Car la partie haute du réseau, celle par où transitent les informations avant d'atteindre la boucle locale, est évidemment concernée par l'augmentation du volume de données à transporter. Ce « réseau de collecte » doit aussi être mis à niveau afin de supporter cette évolution de son utilisation. Le coût serait « de 10 à 100 millions d'euros », selon Guillaume Mellier, chef de l'unité marchés des services de capacités et de la téléphonie fixe de l'Arcep. Mais ici, l'architecture est beaucoup plus complexe qu'une simple fibre, et de nombreux sous-traitants interviennent en divers points du réseau, formant un paysage en mutation permanente.

À l'origine, les fournisseurs de contenus et de services dépendaient d'hébergeurs pour stocker leurs données, et d'opérateurs pour les transporter sur le réseau. Petit à petit, avec la croissance du trafic, l'hébergement des contenus s'est délocalisé, pour se répartir au mieux sur la planète : copier le contenu sur d'autres serveurs plus proches de l'utilisateur minimise le transport des données. Puis ce service est devenu trop coûteux pour certains fournisseurs de contenus. « Ils ont alors passé des accords avec les fournisseurs d'accès à Internet pour se connecter en direct à leur réseau, et ainsi soulager leur facture et améliorer leur performance. Ces accords, à l'origine gratuits, deviennent de plus en plus payants, facturés par le fournisseur d'accès », explique Julien Coulon, créateur de Cedexis, entreprise spécialisée dans l'optimisation de l'accès aux contenus.

C'est pourquoi les fournisseurs de services et de contenus estiment ne pas avoir à débourser plus pour financer l'amélioration des réseaux. « Nous payons déjà l'ensemble de la chaîne : 40 % de nos dépenses sont liées au trafic », déclare Giuseppe De Martino, directeur juridique et réglementaire de Dailymotion et président de l'Association des services Internet communautaires (Asic). « Les opérateurs bénéficient directement de l'attractivité de nos services. Alors si nous devions participer au financement de l'amélioration des infrastructures du réseau, nous demanderions une partie du revenu généré par les abonnements des internautes. » Il appartient aux différents acteurs d'Internet de trouver un équilibre entre les intérêts de chacun.

L'ENJEU

D'ici 2025, tout le pays devra avoir accès à une connexion à Internet à très haut débit. C'est l'objectif fixé par le gouvernement. Car la quantité de données qui transite sur le réseau explose, notamment à cause de la vidéo en ligne et de la télévision à haute définition sur IP. Cela nécessite une transformation du réseau actuel. Le plus coûteux dans l'opération sera de rénover le raccordement individuel des internautes, en passant du cuivre à la fibre optique. Quant au coeur du réseau, sa mise à niveau dépend des accords entre de nombreux acteurs.

PETIT FOURNISSEUR DE SERVICES ET DE CONTENUS

Il doit passer par un hébergeur. Il n'est pas appelé à participer au financement des infrastructures

L'HÉBERGEUR

Exemples : Akamai, Cotendo, Limelight... Il héberge les services et les contenus à diffuser sur Internet. Étant juste intermédiaire entre fournisseurs de services et opérateurs, sa mise à contribution n'est pas à l'ordre du jour.

GROS FOURNISSEURS DE SERVICES ET DE CONTENUS

Exemples : Google, Dailymotion, Facebook... Ils connectent leurs serveurs directement sur les opérateurs au plus près des abonnés. Doivent-ils participer au financement de la mise à niveau du coeur du réseau ?

FOURNISSEUR D'ACCÈS ET OPÉRATEURS

Exemples : Orange, SFR, Free, Bouygues Telecom... Il doit rénover la boucle locale et mettre à jour son coeur de réseau. Comment financer ces investissements ?

ABONNÉ

Il paie aujourd'hui un forfait quel que soit le volume de données. Faut-il remettre en cause ce modèle ou répercuter le coût de mise à niveau du réseau ?

Les chiffres

91 % C'est la part du trafic que représentera la vidéo sous toutes ses formes en 2014. SOURCE : CISCO VISUAL NETWORKING INDEX 45 % C'est le taux de croissance du trafic Internet mondial en 2009. SOURCE : CISCO VISUAL NETWORKING INDEX 75 % C'est la part de la population qui devra être équipée en très haut débit d'ici 2020 OBJECTIF DU GOUVERNEMENT

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