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Quand l'homme et la technologie ne font qu'un

CHARLES FOUCAULT cfoucault@industrie-technologies.com
Le premier primate à avoir taillé une pierre pour s'en servir comme outil est comme votre smartphone et vous-même : impliqué dans une symbiose entre la technologie et l'humain. Cette influence réciproque est le coeur de la théorie des systèmes anthropotechniques développée par Jean-Paul Baquiast.

On n'arrête pas le progrès, dit l'adage. Mais le maîtrise-t-on ? Dans son essai, Jean-Paul Baquiast éclaire cette question séculaire d'une lumière originale : selon lui, l'intrication entre l'humain et les technologies est telle qu'il n'est pas pertinent d'étudier leur évolution séparément. Il faut considérer l'ensemble « homme + technologies » comme un tout. Il propose de nouveaux objets d'étude : les systèmes anthropotechniques que sont par exemple l'automobiliste et sa voiture, l'internaute et le Web, les fonctionnaires du Pentagone et les armes de destructions massives...

À l'origine de cette réflexion, les catastrophes dont l'humanité cherche les responsables humains et technologiques, telles les guerres ou le réchauffement climatique. Comment l'homme peut-il créer des outils capables de le détruire ? La réponse de Jean-Paul Baquiast est que nul homme n'a le pouvoir de prendre la décision de stopper leurs développements pris dans un « macroprocessus dépassant les individus tout en les impliquant. » Sa théorie explique, selon lui, aussi bien l'enlisement de l'armée américaine en Irak et en Afghanistan, que le comportement idiot que peut avoir un homme sous l'influence de la puissance du moteur de sa voiture.

Sa démarche consiste à placer les technologies sur un pied d'égalité avec l'homme arguant que les corps et les esprits sont façonnés par les usages des objets autant que l'inverse. L'humain et l'outil seraient ainsi engagés dans une relation symbiotique. Trois catégories de systèmes anthropotechniques sont décrites : l'homme et les sciences de l'artificialisation (informatique, intelligence artificielle...) ; l'homme et les vieilles technologies (industries) ; l'homme et les réseaux numériques. « Il faut prendre le couple [...] comme un tout indissociable et l'étudier en tant que tel, si l'on veut commencer à le comprendre en termes scientifiques », affirme l'auteur.

Il s'appuie sur les travaux du biologiste Jean-Jacques Kupiec, à la base du concept d'orthophylogénèse, un nouveau paradigme selon lequel nos cellules sont en compétition darwinienne entre elles comme le sont les espèces. Un passage par les sciences cognitives pousse l'auteur à affirmer que les objets que nous rencontrons font s'activer en nous des connexions neuronales en compétition darwinienne avec d'autres.

Fermez, secouez bien fort, ouvrez. Baquiast conclut : « Les humains sont emportés dans le fonctionnement du système comme le sont les cellules du corps, incapables de comprendre celui-ci et d'agir sur lui. »

L'idée fait réfléchir. Elle est desservie par un style indigeste associé à une argumentation parfois bancale qui flirte avec le lamarckisme (qui veut que le cou de la girafe s'allonge parce que les feuilles sont trop hautes, vous vous souvenez ?). Voyons ce que fera de cette hypothèse le système « anthropologue + historien des techniques » pris dans son ensemble.

LE LIVRE

LE PARADOXE DU SAPIENS Êtres technologiques et catastrophes annoncéesÉditions : Jean-Paul Bayol149 pages, 14,90 euros

ET AUSSI

THE ARTIFICIAL APE How Technology Changed the Course of Human Evolution La thèse d'une technologie à l'origine de l'émergence du genre Homo sapiens est aussi défendue par Timothy Taylor, professeur à l'Université de Bradford (Angleterre). Selon lui les outils sont apparus avant l'humain et ont permis à certains primates de devenir intelligents. Il contrarie Darwin sans le renier en évoquant « la survie du plus faible », une spécificité humaine : grâce à la technologie l'homme adapte l'environnement à lui et non l'inverse.

JEAN-PAUL BAQUIAST CORÉDACTEUR EN CHEF DE LA REVUE EN LIGNE AUTOMATES INTELLIGENTS

Diplômé d'un DES de droit public et d'économie politique, Jean-Paul Baquiast enchaîne sur l'ENA dont il sort en 1962. Il consacre sa carrière administrative aux technologies de l'information, au ministère de l'Économie et des Finances, à la Délégation générale à la recherche scientifique et technique, ainsi qu'au Comité interministériel pour l'informatique et la bureautique dans l'administration (Ciiba). Depuis 15 ans, il oeuvre pour la modernisation de l'administration par Internet et se consacre aux problématiques liant sciences, technologies, politique et société à travers divers ouvrages et sites Web.

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