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Pourquoi l’Onera veut sauver la grande soufflerie de Modane

Guillaume Lecompte-Boinet
Pourquoi l’Onera veut sauver la grande soufflerie de Modane

La plus grande soufflerie transsonique au monde

© Onéra

Unique au monde par sa taille, l’énorme soufflerie S1MA de l’Onera à Modane (Savoie) menace de s’enfoncer dans le sol. Un plan de sauvetage, dont le financement est en discussion avec les pouvoirs publics, a été élaboré afin de préserver cet outil de tests indispensable à toute la filière aérospatiale-défense.

« Oui, sans conteste possible, notre soufflerie est en danger », lance Patrick Wagner, directeur des Grands Moyens Techniques (GMT) de l’Office national d'études et de recherches aérospatiales (Onéra). En cause, un phénomène géologique qui est à l’oeuvre à la fonte des neiges et qui provoque un affaissement de quelques millimètres chaque année des structures qui soutiennent la soufflerie transsonique S1MA de Modane-Avrieux (73), la plus grande de ce type au monde. Avec le risque pas si éloigné -d’après les spécialistes- d’un effondrement pur et simple. Une vraie catastrophe car cette soufflerie joue un rôle essentiel pour tester les avions, moteurs ou missiles.

Une prise de guerre

L’industrie de guerre de l’Allemagne nazi, notamment aéronautique disposait d’une certaine avance technologique sur les Alliés (chasseur Messerschmitt 262 à réaction, missile V1, fusée V2…) grâce à une forte mobilisation de la recherche qui était dotée de moyens importants. A la fin de la guerre les Alliés récupérèrent ainsi nombre de savants et d’ingénieurs de talent, ainsi que de nombreux prototypes et moyens d’essais.

Tel fut le cas pour la soufflerie subsonique d’Ötztal, dans le Tyrol autrichien, qui fut démontée par les français et transportée par train (4 000 tonnes en moins de 6 mois) jusqu’au site de Modane-Avrieux. Les travaux de reconstruction démarrèrent dès 1948 et la soufflerie, S1MA entra en service en 1952.

JFP

 

L’origine du probleme se situe quelques dizaines de mètres sous les fondations de la S1MA. Le sous-sol du site est fait de granit à une profondeur de 60-70 mètres, et de gypse vers -30 mètres. Mais au-dessus, de moins 25 mètres jusqu’à la surface, le sous-sol est constitué de … sable ! Or avec l’écoulement des eaux de fontedes neiges, des trous se forment dans lesquels ce sable se faufile, ce qui fragilise une partie des 800 pieux de 10 mètres de haut qui constituent les fondations du site. D’où l’apparition d’inquiétantes fissures depuis quelques années, suite à un affaissement qui atteint maintenant 45 millimètres. « Il ne faudrait pas que ce processus se poursuive trop longtemps », ajoute Patrick Wagner.

Une dalle de béton de 18 000 m3

Un plan de sauvetage a donc été conçu avec l’aide du spécialiste des fondations spéciales Spie Fondations (groupe Spie Batignolles). Il consiste à créer une énorme dalle de béton armé de 18 000 mètres cube. Ce matelas sera situé entre 25 et 50 mètres sous terre et aura une surface de 1 600 m². Seconde étape, 280 colonnes de 1,20 mètre de diamètre et de 25 mètres de haut viendront s’arrimer sur la dalle, formant une nouvelle ossature pour les fondations du bâtiment. Ce chantier assez titanesque pourrait durer entre trois et quatre ans. Et surtout, il coûtera au moins 20 millions d’euros à l’Onéra. Cette somme fait partie d’un plus vaste plan de remise à niveau des souffleries de l’Onéra, doté de 218 millions sur une dizaine d’années.

L’Onéra a d’ores et déjà auto-financé les 2 millions d’euros nécessaires aux pré-études. Mais les finances de l’organisme de recherche de la filière aérospatiale ne sont pas au mieux. L’Onéra a subit un deficit d’exploitation en 2014 et en 2015. Son ministère de tutelle, celui de la Défense, a été saisi de la question sans qu’une decision formelle ait été pour l’instant prise pour débloquer les crédits.

Tester les avions du futur

L’enjeu est autant technologique que stratégique. La soufflerie transsonique S1MA à boucle de retour est non seulement la plus grande du monde de ce type (88 MW), mais elle est unique : elle possède la capacité de franchir le mur du son (1 225 km/h), ce qui est un avantage quand on veut tester des avions militaires ou des missiles. La grande soufflerie est notamment indispensable pour tester le vecteur nucléaire français, le missile ASMPA, et son successeur, l’ASM4G. Sa taille, avec une veine de 8 m de diamètre et un débit d’air de 10 tonnes d’air par seconde, permet de tester des maquettes de grande taille, jusqu’à 1/18e. « Or plus la maquette est grande et mieux on valide certains phénomènes physiques, par exemple, la separation d’un missile de l’avion de combat », explique Patrick Wagner. L’un des points qui donnent un differentiel de compétitivité, ce sont les compétences technologiques qui accompagnent une soufflerie : métrologie, micro-électronique, informatique, laser, mathématiques, etc.


             Une veine de 8 m de diamètre qui accepte les maquettes de grande taille
                                                   comme celle de cet A350XWB

La plupart des aéronefs français ou européens sont passés par la S1MA, du Concorde au Rafale jusqu’au dernier né d’Airbus, l’A350XWB. Avec les nouveaux concepts d’avions peu gourmands en carburant qui se profilent, dotés de moteurs open-rotor, ou intégrés dans le fuselage, les tests en soufflerie seront d’autant plus indispensables. Sans oublier l’avion de combat du futur (FCAS), qui sera furtif et nécessitera plus que jamais un moyen comme celui de Modane. Du reste, les grands industriels de la filière soutiennent le plan de renovation de l’Onéra et des discussions actives sont en cours pour en partager les coûts.

Les Chinois se dotent de souffleries ultra modernes

Au plan international, seuls les Etats-Unis possèdent des moyens comparables à la France selon le patron des GMT. Du reste, après avoir délaisser leurs souffleries pendant les années 90, pensant que la simulation numérique les remplacerait, les Américains ont changé leur fusil d’épaule sous la pression des grands industriels, Boeing et Lockheed Martin en tête. Le Congrès a ainsi voté en 2010 un plan de 600 millions de dollars pour remettre à niveau leurs souffleries (Nasa et US Air Force).

« De son côté, la Chine, qui était en retard, est en train d’investir pour se doter de moyens de très haut niveau », note Patrick Wagner. Quant à la Russie, même si son parc de souffleries n’est pas très moderne, elle n’en dispose pas moins de moyens consequents. La menace n’est donc pas seulement de ne plus disposer d’une grande soufflerie : la France pourrait perdre l’avance technologique dont elle bénéficie dans ce domaine, face à des pays qui fourbissent leurs propres armes. D’où l’urgence de sauver le soldat S1MA.

Guillaume Lecompte-Boinet

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