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Pour sortir des sentiers battus

J.-F. P.

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- Après avoir misé sur l'utilisation de logiciels, les utilisateurs font intervenir des consultants pour les coacher. Les résultats sont au rendez-vous.

La théorie Triz est l'une des rares retombées positives de la guerre froide. En effet, durant cette période, des scientifiques russes ont analysé des millions de brevets déposés dans les pays occidentaux, afin d'en faire profiter l'industrie soviétique. À force d'analyses, Genrich Saulovich Altshuller a fini par en dériver la théorie Triz, acronyme, en russe, de théorie de résolution de problèmes inventifs. Un problème inventif étant un problème ne comportant pas de solutions connues, et pour lequel les outils de modélisation classiques ne s'appliquent pas. Cette théorie a été popularisée au début des années 1990, lorsque quelques-uns de ses créateurs ont émigré aux États-Unis, et y ont fondé la société Invention Machine, qui commercialise des logiciels. D'autres éditeurs, tels Ideation ou Gen3 Partners, leur ont ensuite emboîté le pas.

Résoudre un problème et générer des concepts

En fait, la méthode Triz permet d'explorer, systématiquement, le domaine des solutions possibles à un problème donné, y compris d'exploiter des solutions similaires appliquées à d'autres domaines, puis de générer des concepts novateurs. Triz est donc bien adaptée à la conception innovante, tant pour les produits que pour les processus de fabrication.

Mais Triz ne fait pas tout. « Il faut, en amont, bien exprimer le problème à résoudre et, en aval, faire converger les solutions envisageables vers quelque chose de réalisable dans un contexte donné. Cette théorie est le fil rouge, mais ce sont les outils annexes qui permettent d'aller au bout de la démarche », prévient Manuel Balbo, l'un des associés du cabinet CCRIM spécialisé en innovation.

Les neuf questions à se poser

De fait, la démarche complète allant du problème à la solution comporte quatre étapes. Il faut tout d'abord passer du problème apparent, exposé dans le cahier des charges, au problème réel exprimé sous formes de paramètres physiques et de contradictions. Pour cela, Jérôme Laforcade également associé du cabinet CCRIM, a développé l'algorithme des neuf questions : Où se passe le problème ? À quel moment ? Quels sont les éléments en présence ? Quelles sont les actions physiques ? Quelle est l'action la plus néfaste, ou la moins bien réalisée ? Quel est le composant responsable de cette action ? Quelle caractéristique physique de ce composant permet de modifier cette action ? Quel composant est alors impacté par l'amélioration de cette caractéristique ? Quelle caractéristique de ce composant est alors détériorée ?

« Cela permet d'isoler les trois ou quatre paramètres physiques cruciaux, qui n'étaient généralement pas exprimés clairement dans le cahier des charges initial, ainsi que les contradictions qui les lient, car l'amélioration d'un paramètre en détériore généralement au moins un autre », explique Jérôme Laforcade.

Commence alors la deuxième étape. Le problème ainsi reformaté est traité à l'aide de l'algorithme Ariz, méthode issue de Triz et d'un autre algorithme dit de lois d'évolution probable des paramètres, qui évalue les chances de survie du produit dans son environnement. Cela permet de dresser le portrait robot des solutions envisageables en attribuant des fourchettes de valeurs aux paramètres clés.

La troisième étape est plus classique, puisqu'il s'agit de faire du brain storming autour du portrait robot. On dresse alors la liste des paramètres physiques de chacun des éléments du système à faire évoluer, et l'on analyse les modifications à leur apporter pour en dresser le portrait robot.

La dernière étape de convergence consiste à dresser le bilan énergétique et intellectuel des solutions envisageables, en se basant sur les valeurs des paramètres physiques pour dégager les meilleures. « Généralement, les contraintes de l'entreprise font qu'il faut mélanger intelligemment deux ou trois concepts, pour arriver à une solution industrielle viable », constate Manuel Balbo.

Des écoles d'ingénieurs vers les entreprises

Vient ensuite une seconde phase d'utilisation de la méthode Triz par les industriels. Seuls quelques grands groupes, tels PSA ou Legrand, ont, dès la fin des années 1990, investi dans la formation de spécialistes, les autres se contentant d'utiliser les quelques logiciels d'aide à l'innovation basés sur cette méthode. Cette lacune a créé une "génération de déçus" qui, par manque d'expérience et de pratique, n'a pu pleinement tirer partie de la puissance de la méthode. C'est la ténacité de cabinets, tel CCRIM, qui permet de la relancer.

L'effort pédagogique fait auprès des écoles d'ingénieurs et de design (École des mines d'Alès ; Ensam de Bordeaux ; Esiee d'Amiens ; École Louis-de-Broglie de Rennes ; UTC de Compiègne ; IUT de Saint-Denis ; Strate Collège...) commence également à porter ses fruits, puisque nombre d'élèves utilisent la méthode Triz dans le cadre de leur projet de fin d'études pour résoudre les problèmes qui leur sont soumis.

« Nous avons, pour la première fois, mis en oeuvre Triz avec des stagiaires de l'École Louis-de-Broglie », rapporte Arnaud Tanguy, responsable R&D au sein du groupe Legris. « Après avoir acheté des licences de logiciels, ce sont les stagiaires de l'École des mines d'Alès qui nous ont mis le pied à l'étrier », constate, de son côté, Sylvie Richer, responsable de la veille technologique chez LVMH Recherche.

Triz demande, en effet, un réel investissement personnel pour être maîtrisée et utilisée efficacement. De plus, il faut avoir un volume de travail suffisant pour l'utiliser quotidiennement afin de continuer à progresser. C'est pourquoi nombre d'entreprises préfèrent travailler en étant coachées par un consultant spécialisé.

« Nous travaillions depuis plusieurs années sans succès avec nos fournisseurs sur un problème d'emballage novateur, raconte Claire Sentier, chef de projet développement packaging chez Hennessy. Nous sentions bien que seule une approche nouvelle nous permettrait de nous en sortir. Informés par un stagiaire de l'existence de Triz, nous avons fait appel au cabinet CCRIM pour nous aider. Nous avons ainsi pu poser notre problème en d'autres termes, et nous ouvrir l'esprit sur d'autres domaines que ceux traditionnellement maîtrisés dans les spiritueux. Et nous sommes en passe d'arriver à la solution. »

LVMH Recherche a été plus loin dans sa démarche. « Nous avons acheté des logiciels et nous avons formé une quinzaine de personnes pendant deux jours, mais sans résultats tangibles, indique Sylvie Richer. Nous avons alors décidé de faire travailler les plus motivées avec un coach et des stagiaires de l'École des mines. Cette maîtrise extérieure de la méthodologie nous a ouvert l'esprit sur d'autres domaines que les parfums et les cosmétiques, tout en nous apportant des connaissances nouvelles. Cela nous a permis de générer, très rapidement, une foule de concepts novateurs, dont certains vont être brevetés, notamment autour des applicateurs fournis avec nos produits. »

Se positionner entre l'existant et l'idéal

De son côté, Hugues Lebrun, ingénieur méthode chez le fabricant de roulements SNFA, donne une explication très imagée du rôle indispensable du consultant : « Les logiciels basés sur cette méthode sont de gros immeubles rébarbatifs. Le consultant nous sert de guide pour en explorer toutes les pièces, et nous faire progresser, étage après étage. »

Les utilisateurs reconnaissent le pouvoir structurant de la méthode Triz et ses performances dans la résolution élégante de problèmes souvent réputés insolubles. « Triz nous permet d'arriver à des concepts dont les paramètres sont chiffrés, ce qui nous permet de les positionner objectivement entre la situation existante et la situation idéale », explique Arnaud Tanguy. « Triz nous impose un canevas à suivre dans le processus de génération de nouveaux concepts, ainsi que l'utilisation d'un langage scientifique rigoureux, ce qui facilite les échanges d'idées entre des spécialistes venant d'horizons très différents. Cela nous évite de tourner en rond autour des connaissances disponibles dans l'entreprise », admet, quant à elle, Sylvie Richer.

Certains utilisateurs n'hésitent pas à qualifier Triz d'outil de "psychanalyse technique de l'entreprise" permettant de faire évoluer les états d'esprit en proposant des angles de vue novateurs. Enfin, d'autres y voient un processus d'accélération du temps consacré à l'innovation, car il permet d'aller à l'essentiel et de trouver des solutions en cascade. Bref, une vision aux antipodes de celle des premiers utilisateurs qui étaient effrayés par son apparente complexité.

Il ne reste plus qu'à écrire "la méthode Triz pour les nuls", et sa démocratisation sera véritablement achevée.

POUR QUI, POUR QUOI ?

- Est utilisable aussi bien dans les grands groupes que les PME - Génère des concepts novateurs - Nécessite le support d'un expert

L'EXEMPLESNFA CHANGE TOUT !

- La méthode Triz est entrée chez le fabricant de roulements SNFA par la porte de l'atelier. « Nous avions des problèmes d'explosion de vapeur d'huile sur des rectifieuses de bagues que nous avions résolus, tant bien que mal, au fil du temps en capotant la machine, en installant des capteurs et des extincteurs, et en demandant des huiles ininflammables à notre fournisseur », raconte Hugues Lebrun, ingénieur méthode. Un élève ingénieur de l'Esiee d'Amiens, en projet de fin d'études, a trouvé, à l'aide de la méthode Triz, une solution simple : changer le process de fabrication ! Des solutions simples « Triz nous oblige à nous poser les bonnes questions, et à sortir de notre traditionnel schéma de pensée. C'est très déstabilisant, mais terriblement efficace, car les solutions trouvées sont toujours beaucoup plus simples que ce que l'on pouvait imaginer », poursuit Hugues Lebrun. Depuis, Triz est devenue un réflexe de pensée lorsqu'une solution simple tarde à venir. C'est ainsi que d'autres problèmes de production ont été traités, comme d'éviter les rayures lors des mesures par contact ou les rebonds lors de la mesure de dureté.

UNE MÉTHODE EN QUATRE ÉTAPES

La méthode Triz, issue de la théorie de résolution de problèmes inventifs, fonctionne suivant quatre étapes : - Transformer le problème industriel en problème scientifique ; - Trouver des solutions scientifiques novatrices ; - Évaluer les évolutions à apporter au produit pour s'approcher de solutions idéales ; - Converger vers des solutions acceptables par l'entreprise et le marché.

L'EXEMPLELEGRIS SORT DES SITUATIONS BLOQUANTES

- L'innovation est importante dans le domaine de la connectique pour fluides industriels dans lequel évolue le groupe Legris. « Triz est l'une des méthodes d'innovation que nous utilisons, notamment lorsque nous avons à traiter une problématique bloquante bien identifiée », explique Arnaud Tanguy, responsable R&D. « Il s'agit d'une méthode très efficace, mais lourde, dans laquelle il faut s'investir et pratiquer régulièrement pour bien la maîtriser. C'est pourquoi, après avoir acheté des logiciels que nous n'avons pas pu exploiter à fond, nous avons décidé de faire appel à un consultant extérieur pour nous accompagner dans notre démarche, et de travailler avec des stagiaires de l'École Louis-de-Broglie. » Cette méthode très structurante guide Legris dans sa démarche d'innovation produits et fait partie de sa boîte à outils pour sortir des situations les plus désespérées en fournissant une multitude de concepts validés. Des concepts bien adaptés « Triz est une méthode scientifique qui nous permet de pondérer les paramètres d'un problème, ce qui nous aide à prendre des décisions, non plus intuitives mais chiffrées, pour sélectionner les concepts les plus adaptés à notre marché », conclu Arnaud Tanguy.

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