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PENSER LA SCIENCE DE LA CONCEPTION

PAR JOËLLE FOREST MAÎTRE DE CONFÉRENCES À L'INSA DE LYON

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Les pratiques et les méthodes de conception comme objet de recherche sont encore très minoritaires dans les programmes de recherche, si bien que la science de la conception en est aujourd'hui à ses balbutiements.

Bien que le premier programme de recherche relatif à la science de la conception fût lancé il y a plus de trente ans par des théoriciens d'envergure comme Herbert Simon, force est de constater, à l'aube du xxie siècle, que cette science reste négligée. Si trente années de minoration d'une question paraissent longues, cette situation n'a rien d'irréversible. Après avoir souligné en quoi cette situation trouve ses racines dans l'absence d'une véritable pensée technique, nous esquisserons les enjeux du développement d'une science de la conception comme science de l'agir créatif.

1. Refoulement de la pensée technique

Pour comprendre la situation actuelle, il nous faut revenir quelques instants sur les conceptions de la technique, l'idée n'étant pas de retracer ici l'historique des idées mais, plus modestement, de résumer les grandes orientations.

En effet, si dans les sociétés archaïques « l'invention est interdite » et les objets techniques vus comme une imitation de la nature, dans l'Antiquité, la pensée grecque « laïcise la technique, la sortant de la magie et des interventions divines invoquées jusque-là » (Lamard, Lequin, 2006:28). Néanmoins, la connotation négative, dont sont chargées les techniques dans la conception aristotélicienne, les laisse en dehors de la boucle de la pensée. L'explication rationnelle des effets produits par les machines simples, qu'apporte Aristote dans les Mechanica, ne pouvant être considérée comme une pensée technique.

La Renaissance européenne, en consacrant les oeuvres de l'esprit, marque un intérêt nouveau pour la culture technique. Elle ouvre ainsi la voie à une technologie descriptive et classificatoire, dont le dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers en est le symbole, avant de s'essouffler à partir du xixe siècle au profit de l'idéologie de la science appliquée qui permet au modèle d'innovation linéaire de s'instituer comme le paradigme dominant et fait de la science le moteur de l'innovation.

Conscients qu'on ne peut établir aucune corrélation précise entre le nombre de chercheurs (ou montants investis) et le taux d'innovation, mais aussi qu'il existe des innovations qui ne possèdent pas d'origine scientifique, des travaux de recherche, amorcés dans les pays anglo-saxons par S. Kline et N. Rosenberg (1986), ont mis au coeur de l'analyse du processus d'innovation la conception, faisant échos aux travaux d'Herbert Simon qui, dès le milieu des années 1960, militait pour l'élaboration des sciences de la conception dont le propos est précisément d'expliquer comment sont conçus les objets techniques qui caractérisent les sociétés humaines, objets qui, bien qu'ayant une existence reconnue, ont, en l'absence d'une véritable "pensée" technique, une existence qui n'est pas questionnée.

2. Conception et agir créatif

Si développer une science de la conception ne relève pas de l'aimable passe-temps académique, force est de reconnaître que les projets qui prennent les pratiques et les méthodes de conception comme objet de recherche sont encore très minoritaires dans les programmes de recherche impulsés par les organismes nationaux et internationaux, si bien que la science de la conception en est aujourd'hui à ses balbutiements.

La première conférence internationale sur la science de la conception, lancée à l'Insa de Lyon en 2002, a été l'occasion, partant d'un inventaire des questions et apports issus de différents domaines de la conception, de formuler un programme de recherche précisant les axes à explorer parmi lesquels figure la définition d'une science de la conception. Cette dernière peut, selon nous, trouver le statut épistémologique qui lui fait défaut si elle est considérée comme science de l'agir créatif.

En effet, si l'on accepte de reconnaître les objets techniques comme le produit de l'action humaine et l'idée selon laquelle connaître un artefact c'est connaître son processus de conception, on est de fait conduit à souligner que l'objet de connaissance de la science de la conception n'est pas l'artefact dans sa réalité existentielle mais le processus qui a présidé à sa genèse.

Plus encore, si la conception est science de l'agir, elle est science de l'agir créatif car, engagée dans des situations, la conception n'est jamais déterminée par elles, elle déploie sa propre logique.

L'analyse du processus de conception nous conduit par là même à considérer la science de la conception comme la science de "l'ingénieux", au sens que Giambattista Vico donnait à ce terme, une science de la pensée créatrice qui établit une corrélation entre des phénomènes éloignés les uns des autres, sait prendre en compte l'imprévu, innover et non pas une pensée de l'expertise tournée vers l'application de modèles déjà appris.

En ce sens, considérer la conception permet de faire émerger une épistémologie de l'invention, entendons par là ce que l'on conçoit et qui n'existe pas encore : « Inventer est la qualité distinctive de l'ingenium et de lui seul » (Vico), c'est par là même faire de l'objet technique la marque d'une rationalité transverse qui lie le résultat au processus, la création à l'action.

3. Enjeux du décentrement proposé

Penser la conception comme "oeuvre" de l'agir créatif n'est pas neutre, cela nous permet d'éclairer d'un jour nouveau la question de l'organisation de la conception innovante, de la formation des ingénieurs voire même la définition de la Technologie. Détaillons un peu ces points.

Il s'agit, dans un premier temps, d'affirmer qu'on ne peut faire, dans un contexte où le rythme de production des innovations s'accélère et les bénéfices liés à la rationalisation des activités de conception s'essoufflent, l'économie d'une compréhension plus fine de la rationalité ingénieuse qui, selon Vico, s'oppose à la rationalité cartésienne, laquelle n'a été, pour son époque, à l'origine d'aucune des grandes inventions techniques modernes.

Nous faisons en outre l'hypothèse que considérer la rationalité ingénieuse devrait nous conduire à sortir du paradigme de la captation et diffusion des connaissances au profit de celui de la production des connaissances et, ce faisant, à considérer la question de la colocalisation des acteurs de la conception innovante sous un jour nouveau.

Il s'agit, dans un deuxième temps, d'apprécier les implications pour les écoles d'ingénieurs. Alors que de nombreux travaux ont démontré que la conception est au centre du travail des ingénieurs, force est de constater que les écoles d'ingénieurs sont devenues des écoles de sciences, ce que semble confirmer le nom donné à notre établissement lors de sa création en 1957 : Institut national des sciences appliquées, et semble indiquer que l'Insa de Lyon a, de toute évidence, privilégié le modèle de la raison platonicienne, analytique, académique, délaissant celui de la raison ingénieuse.

Cette relative occultation de la conception dans les programmes d'enseignement a une incidence dommageable puisque les diplômés ne sont pas suffisamment outillés pour utiliser leurs connaissances scientifiques, mathématiques ou analytiques, dans la conception de produits ou de process.

Or, l'enjeu pour les écoles d'ingénieurs n'est-il pas précisément de privilégier cette pensée, de la démarquer de la pensée opératoire qui la caricature souvent ou, en tout cas, la masque ? Cette relation de transformation, faite de bricolage, d'adaptation aux circonstances et à l'imprévu, d'oubli des modèles préétablis et d'ingéniosité, n'oblige-t-elle pas à inventer un mode de transmission spécifique, qui n'est pas de l'ordre de l'enseignement d'un savoir abstrait mais de l'apprentissage d'un savoir-faire ingénieux où il s'agit d'apprendre à créer et concevoir.

Il s'agit enfin de se demander dans quelle mesure il est possible de considérer la conception comme élément d'une technologie. Il faut préciser, en cela, que notre définition de la technologie diffère de celle de A.G. Haudricourt : elle ne voit pas la technologie comme une science des activités humaines, qui permet de lire la dimension humaine de la technique, mais aussi, de manière plus fondamentale, comme science de l'agir humain. Elle diffère aussi de celle de Simon car, en mettant l'accent sur la rationalité ingénieuse, elle explicite et pense la part créative de l'agir technique au lieu de se focaliser sur la valeur satisfaisante du résultat.

Considérer la technologie comme science de l'agir libère la possibilité d'une pensée de la technique qui ne cherche pas à rendre compte des effets de la technique, de l'utilisation qui peut en être faite, de ses implications morales, mais à comprendre comment émergent les objets techniques, comment la technique instaure un rapport au monde où se structurent les formes de l'agir humain et se conçoivent les objets techniques.

« ALORS QUE LA CONCEPTION EST AU COEUR DU TRAVAIL DES INGÉNIEURS, FORCE EST DE CONSTATER QUE LES ÉCOLES D'INGÉNIEURS SONT DEVENUES DES ÉCOLES DE SCIENCES. »

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