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Ondes électromagnétiques : inévitables mais suspectes

RIDHA LOUKIL rloukil@industrie-technologies.com

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Le téléphone mobile et l'accès sans fil à Internet ont conquis tant les entreprises que le grand public. Synonymes d'ubiquité et de praticité, ils nous ont fait entrer dans l'ère de l'information continue. Mais ce développement soulève des inquiétudes légitimes quant aux conséquences des ondes sur la santé. Les études s'enchaînent, sans réussir à mettre d'accord la communauté scientifique.

Maux de tête, fatigue, étourdissements, nausées, troubles de la vision, sensibilité cutanée, stress... Non, il ne s'agit pas des symptômes d'une maladie exotique. Ce sont les manifestations du syndrome d'intolérance aux ondes électromagnétiques émises par les antennes relais du téléphone mobile, les bornes Wi-Fi ou encore les lignes électriques à haute tension. Dans le langage médical, les personnes qui en souffrent sont électrohypersensibles. Elles représenteraient 2 % de la population en France et jusqu'à 10 % en Europe. La grande majorité de la population semble épargnée par ce handicap des temps modernes. Mais qu'en est-il des risques sanitaires à long terme ?

L'Afsset (Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail) donnera la réponse officielle en septembre sur les radiofréquences et à la fin de l'année sur les basses fréquences. L'office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques en fera de même en novembre. Après le Grenelle des ondes organisé par le gouvernement du 23 avril au 25 mai et la commission citoyenne mise en place en mars par la Ville de Paris, le transfert du problème à la sphère politique permettra-t-il de mettre fin au débat ? Pas si sûr.

On recense aujourd'hui pas moins de 1 700 études sur le sujet, dont 400 sur la téléphonie mobile. La plupart concluent à l'absence de preuves scientifiques des effets négatifs sur la santé. Mais aucune ne fait l'unanimité. La question est particulièrement sensible en téléphonie mobile. Et pour cause : tout le monde est concerné par l'exposition aux ondes des antennes relais. Le débat prend d'autant plus d'ampleur que la justice s'en mêle désormais. A nom du principe de précaution, elle vient d'interdire à Orange l'installation d'une de ses antennes relais à Paris. Il y aurait actuellement une quinzaine de litiges en cours.

Au-delà du débat passionnel qui agite associations, écologistes, opérateurs télécoms et scientifiques, la question révèle une problématique complexe où les doutes l'emportent. Les discussions tournent autour des effets sanitaires, des seuils d'émission radioélectrique et des mesures du champ électrique.

DES DOUTES CONCERNANT LES EFFETS SANITAIRES

Cancer du cerveau, leucémie, Alzheimer, Parkinson, altération irréversible de l'ADN, perturbation du système immunitaire... Le rapport BioInitiative, publié en août 2007 par 14 experts mondiaux, dresse un tableau apocalyptique des dangers des ondes électromagnétiques. L'étude Reflex, menée en Suède sur un échantillon de 2 200 personnes, se veut plus précise. En 2007, elle conclut que l'utilisation intensive du téléphone mobile (plus d'une heure par jour) augmente de plus de 240 % le risque de cancer du cerveau, tout particulièrement chez les personnes de moins de 20 ans. Et sans surprise, elle constate que la tumeur apparaît du côté de la tête où l'on tient le téléphone.

Ces résultats sont toutefois contestés tant par des scientifiques que par les autorités sanitaires publiques. L'étude Interphone, menée dans 13 pays sur 6 400 cas et 11 000 témoins, ne semble pas établir de liens clairs entre téléphonie mobile et cancer du cerveau, du système auditif, des mâchoires ou de la parotide. Les conclusions définitives pour la France sont attendues fin 2009.

Les conclusions dépendent des hypothèses émises par les chercheurs, mais aussi du mode d'expérimentation, des conditions d'étude, de l'interprétation des résultats, etc. « Pour les expériences épidémiologiques, on travaille sur des animaux, souvent des souris génétiquement modifiées, pour accélérer les effets étudiés. Donc ce ne sont pas les conditions de vie normales de tout le monde. Menées d'une certaine manière, de nombreuses études se révèlent positives. Mais elles redeviennent négatives quand elles sont refaites dans des conditions normales », explique Martine Hours, chargée de recherche à l'Inrets (Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité) et présidente du conseil scientifique de la fondation de recherche Santé et radiofréquences. L'interprétation des résultats appelle à la prudence. « Un cancer qui se déclare à la suite d'une exposition aux ondes radiofréquences ne signifie pas nécessairement qu'elles en sont la cause. Peut-être que la personne a déjà contracté des éléments cancérigènes, auquel cas le champ radioélectrique n'a fait que jouer un rôle promoteur en réveillant une maladie existante », suppose Martine Hours.

Les liens de cause à effet sont d'autant plus délicats à établir que d'autres facteurs à risque interviennent : tabac, alcool, pollution, alimentation, mode de vie... L'exemple de la stérilité masculine est un cas d'école. Le téléphone mobile est soupçonné d'en être la cause car les hommes le portent souvent à la ceinture. Mais des études récentes en attribuent également la cause aux pesticides et aux produits chimiques.

La science manque surtout de recul. « Pour voir apparaître un cancer, il faut plus de cinq ans d'exposition à une certaine dose », estime Martine Hours. Aucune étude n'a été menée jusqu'ici dans ces conditions. C'est encore plus vrai pour les maladies dégénératives cérébrales (Alzheimer, Parkinson...), qui se déclarent généralement à un âge avancé. Autant d'interrogations qui demandent encore beaucoup de recherche et d'investigation. En attendant, les doutes demeurent entiers. Prudence, donc.

LES SEUILS D'ÉMISSION EN QUESTION

De la radio à la téléphonie mobile, les émetteurs obéissent à des seuils d'émission radioélectrique précis : 28 à 61 V/m (volt par mètre) selon la fréquence. La France se conforme strictement aux recommandations de l'Organisation mondiale de la santé et du conseil européen du 12 juillet 1999. Ces limites ont été définies en 1998 par la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants (Icnirp) en appliquant un coefficient de sécurité de 50 aux seuils sanitaires constatés sur les animaux. Paris bénéficie d'une exception. La charte signée en 2003 avec les opérateurs limite la moyenne d'émission sur une journée à 2 V/m dans les lieux de vie où les gens passent plus de quatre heures par jour.

Faut-il revoir ces seuils ? Beaucoup le demandent avec insistance. D'autant plus que certains pays européens appliquent des chiffres plus bas : 20 V/m en général et 6 V/m dans les lieux de vie en Italie, 6 V/m partout en Pologne, 6 V/m dans les zones urbaines en Bulgarie, 4 à 6 V/m dans les lieux sensibles en Suisse, 3 V/m pour le grand Bruxelles... Pour certains scientifiques, les normes définies par l'Icnirp sont devenues obsolètes. Il est temps de les réviser à la baisse pour tenir compte de l'évolution des connaissances sur le sujet. Les associations, les écologistes et des scientifiques proposent le nouveau seuil de 0,6 V/m pour chaque type d'émetteur, de façon à ce que la résultante efficace de tous les champs électriques ne dépasse pas 1 V/m.

Cette demande s'appuie sur les travaux de chercheurs autrichiens, établissant la limite de sécurité à 0,6 V/m. Le Liechtenstein s'est d'ailleurs laissé convaincre en votant, le 29 mai 2008, une loi imposant ce seuil dès 2012. Orange et Swisscom, les deux opérateurs locaux, menacent de se retirer de la principauté si la disposition est maintenue.

Pour les opérateurs mobiles, la mise en place du seuil de 0,6 V/m n'est possible ni techniquement ni économiquement. À réseau identique, elle se traduirait par une réduction sensible de la couverture et de la qualité du service, privant une bonne partie de la population du téléphone, notamment à l'intérieur des bâtiments. Le signal radioélectrique s'affaiblit très fortement avec la distance. Selon les calculs de Xavier Lagrange, responsable du département réseaux à l'École nationale supérieure des télécoms de Bretagne, il faudrait multiplier par quatre le nombre d'antennes relais pour assurer la même couverture. Une option coûteuse, surtout en location de sites et en maintenance.

LES MESURES OFFICIELLES DES CHAMPS ÉLECTRIQUES CONTESTÉES

Pour faire respecter les limites d'émission, il faut procéder à des contrôles en mesurant le champ électrique émis. Cette mission incombe à l'Agence nationale des fréquences (ANFR) qui autorise l'installation des émetteurs de plus de 5 W. Aujourd'hui, l'agence recense 155 000 antennes (hors militaire et sécurité nationale), dont 58 000 pour le téléphone mobile. Chaque année, elle fait réaliser environ 2 000 mesures par des laboratoires accrédités (Apave, Bureau Veritas, Emitech...) selon un protocole précis, revu en 2003 pour se conformer aux recommandations européennes. Les 15 000 mesures relevées à ce jour sont publiées sur le site Internet Carteradio.

Seulement voilà : cette volonté de transparence ne convainc pas tout le monde. La synthèse des 10 000 mesures réalisées entre 2004 et 2007 fait état d'une moyenne de 0,7 V/m. Un chiffre jugé étonnamment bas par rapport aux seuils des émissions réglementaires de 28 à 61 V/m. Comme par hasard, il est proche de la limite de 0,6 V/m réclamée par les associations, les écologistes et certains scientifiques.

En réalité, les valeurs affichées ne sont pas celles mesurées sur le terrain. Elles sont calculées par extrapolation pour tenir compte des fluctuations du trafic. Elles sont censées refléter les niveaux maximums d'émission. Or « quand on voit de nombreuses mesures faisant état d'une valeur de 0,1 V/m pour la résultante de tous les champs électriques sur place, on a du mal à le croire », remarque Myriam Galbrun, technicienne de mesure au Criirem (Centre de recherche et d'information indépendant sur les rayonnements électromagnétiques), au Mans (Mayenne). D'autant que la marge d'erreur des dosimètres ordinaires utilisés pour les mesures est de l'ordre de 0,5 V/m. « D'ailleurs, quand nous passons derrière le laboratoire mandaté par l'ANFR, nous relevons des valeurs souvent bien supérieures, jusqu'à 20 V/m. »

Les opérateurs mobiles sont accusés de trafiquer les mesures en baissant le niveau d'émission pendant que les relevés sont effectués. « Comme ils financent ces contrôles, ils sont prévenus de la date et de l'heure des interventions », explique Étienne Cendrier, porte-parole de l'association Robin des toits.

Les méthodes et le protocole des mesures de l'ANFR sont également contestés. Le relevé dépend énormément du point et de l'orientation choisis. L'émission varie selon qu'on est dans l'axe de l'antenne ou sur le côté. Enfin l'interprétation des mesures est elle aussi critiquée. « Une moyenne ne signifie pas grand-chose, estime Myriam Galbrun. Elle masque les points qui posent problème. Nous le vérifions à Paris, où une charte entre la ville et les opérateurs fixe une moyenne de 2 V/m sur 24 heures. Nous avons pu relever dans le même appartement une valeur de 0,8 V/m dans une pièce et 12 V/m dans la pièce voisine. »

La solution pourrait résider dans l'utilisation d'un dosimètre de mesure en continu. Le gouvernement prévoit d'ailleurs de réformer le système de mesure. Tout comme le financement de la recherche sur ce sujet délicat.

LES ENJEUX

900 milliards de dollars : c'est le marché mondial de la téléphonie mobile en 2008, selon une étude de l'Idate. Ces revenus proviennent à 80 % des services, à 15 % des terminaux et à 5 % des équipements d'infrastructure. 27 milliards d'euros : c'est le chiffre d'affaires réalisé par la filière de la téléphonie mobile en France en 2008, dont 22,7 milliards d'euros par les opérateurs, 2 milliards d'euros par les fabricants de terminaux et 2,4 milliards d'euros par les équipementiers télécoms (chiffres Idate, GFK et NPA Conseil). 1,2 milliard de téléphones mobiles vendus dans le monde en 2008 selon Gartner (23,5 millions d'unités en France selon GFK). Plus de 4 milliards d'utilisateurs de téléphone mobile dans le monde selon l'association GSMA.

Elles sont partout

Le débat se focalise sur les technologies modernes de communication sans fil (téléphonie mobile, réseaux radio locaux Wi-Fi, réseaux radio étendus...). Or le panorama radioélectrique auquel nous sommes exposés est bien plus vaste. Il recouvre les outils suivants. - Radios FM - Télévisions analogiques et numériques - Radiocommunications professionnelles (utilisées par les pompiers, la police, la SNCF...) - Faisceaux hertziens (reliant des éléments d'un même réseau) - Lignes électriques à haute tension - Postes de transformation électrique - Radars... On l'ignore souvent, mais on est aussi exposé aux ondes électromagnétiques émises par les équipements à domicile lors de leur utilisation. - Four à micro-ondes (lorsqu'il est mal isolé ou ancien) - Plaques de cuisson à induction - Téléphone sans fil DECT - Lampes fluorescentes et tubes au néon - Gradateurs de lumière - Écrans plats...

BERNARD VEYRET DIRECTEUR DE RECHERCHE AU CNRSAucun risque avéré à ce jour pour une utilisation normale

Les écologistes et les associations focalisent leur attention sur les antennes relais de téléphonie mobile. C'est une erreur, car les niveaux d'émission radioélectriques en jeu sont très largement en dessous des seuils de sécurité. Les incertitudes quant aux effets sanitaires concernent plutôt le terminal, dont la moitié de l'énergie radioélectrique émise lors de l'utilisation est absorbée par la tête. Mais ici, les risques sont davantage liés aux usages qu'à la technologie elle-même. Pour une utilisation normale, les études menées en laboratoire ne montrent aucun effet biologique particulier. Des interrogations portent sur les populations sensibles, comme les enfants. Dans notre laboratoire, nous soumettons de jeunes animaux à un champ électromagnétique de 12 W/kg, puissance absorbée 150 fois supérieure à la limite fixée pour le téléphone mobile. Au bout de cinq semaines d'exposition - l'équivalent de quatorze ans pour l'homme -, les tests pratiqués jusqu'à présent montrent qu'ils se portent toujours aussi bien, mais il faudra attendre la fin de l'analyse pour conclure. Quant aux personnes électrohypersensibles, leurs réactions relèvent davantage de la peur que d'une vraie pathologie.

DOMINIQUE BELPOMME PROFESSEUR DE CANCÉROLOGIE À L'UNIVERSITÉ PARIS VLa dangerosité des ondes ne fait aucun doute

Les personnes électrohypersensibles sont de vrais malades. Nos tests mettent en évidence les manifestations de ce syndrome en deux temps : une phase inaugurale (maux de tête, troubles de sensibilité cutanée et troubles de l'attention) et une phase d'état (insomnies, fatigue chronique et dépression). À ces deux phases correspondent des signes biologiques objectifs. En phase inaugurale, des troubles cérébraux fonctionnels mis en évidence par écho Doppler pulsé, éventuellement associés à des signes de souffrance cérébrale en raison de l'apparition de certains marqueurs biologiques dans le sang. En phase d'état, on constate principalement une baisse de mélatonine dans les urines. En soumettant ces sujets à un champ électrique de 3 à 4 V/m, on observe l'apparition d'anomalies des ondes alpha à l'électroencéphalogramme. Chez les personnes exposées de façon prolongée, ces troubles deviennent chroniques et peuvent provoquer un syndrome de confusion cérébrale avec perte de mémoire, voire une maladie d'Alzheimer chez des sujets jeunes. Les enfants apparaissent très vulnérables. À distance, le risque de cancer ne peut être écarté.

LE RÉSEAU DANS LA PEAU

Un point sur une technologie étonnante de communication sans fil qui utilise le corps humain. Industrie et Technologies, juin 2008, N° 901

LE TÉLÉPHONE MOBILE À L'HEURE DU HAUT-DÉBIT

Montée du débit du téléphone mobile UMTS pour mettre l'Internet mobile au niveau d'accès filaire par ADSL. Industrie et Technologies, mars 2006, N° 876

JUSQU'OÙ IRA LE WI-FI ?

Le développement fulgurant de cette ancienne technologie pour l'accès sans fil à Internet et les menaces qu'elle représente pour l'UMTS. Industrie et Technologies, juin 2003, N° 849

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