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Obsolescence : faut-il souhaiter longue vie aux produits ?

HUGO LEROUX hleroux@industrie-tecnologies.com

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L'obsolescence programmée revient régulièrement dans le débat public. Cette idée selon laquelle les produits sont sciemment conçus pour se détraquer à une échéance prédéterminée sonne comme un reproche aux industriels, accusés de peu se soucier de durabilité. Face à l'exigence d'innovation, faut-il absolument construire pour durer ?

Mercredi 12 septembre 2012. Tim Cook, nouveau PDG d'Apple, a à peine dévoilé l'iPhone 5 que déjà pleuvent les critiques des associations environnementales. En cause : la nouvelle connectique du téléphone. Les utilisateurs Apple devront acquérir un adaptateur ou renouveler leurs périphériques avant l'heure. La firme à la pomme n'en est pas à sa première accusation. Elle se voit régulièrement reprocher des choix de conception qui rendent ses produits difficilement réparables : imbrication de l'écran tactile sur sa dalle en verre, batteries moulées dans la coque, etc. Des inconvénients matériels auxquels s'ajoute l'implacable effet de mode qui pousse les « Apple-addicts » à renouveler fréquemment leurs iPhone, iPad et autres iPod.

À peine sortis et déjà dépassés commercialement ou techniquement, les produits Apple cristallisent en fait les accusations d'« obsolescence programmée ». Derrière ce vocable se dessine en creux un reproche porté aux industriels : celui de participer, par des choix volontaires, au renouvellement toujours plus soutenu des biens de consommation et d'équipement. Avec la raréfaction des matières premières et les impacts environnementaux que cela induit. Quelle est la responsabilité réelle des industriels dans ce phénomène ? Et doivent-ils réellement construire pour durer ?

L'INNOVATION À TOUS CRINS

Premiers phénomènes sur la sellette : les ententes industrielles pour limiter sciemment la durée vie des produits. Le cartel de Phébus, regroupant les principaux constructeurs d'ampoules, a ainsi planifié dans les années trente l'abaissement de la durée de vie de ces produits. Une entente illicite dévoilée et condamnée en justice. Cependant, la formation de tels cartels se justifie rarement. Pour échapper à la concurrence, dans la majorité des cas, les entreprises misent plutôt sur la différenciation, notamment en jouant sur l'innovation.

Dans un contexte où les marchés des pays développés atteignent la saturation, l'innovation à tous crins devient ainsi un impératif de survie pour beaucoup d'industries. « Dans l'automobile comme dans d'autres secteurs, les fabricants sont passés de marchés tirés par la demande à des marchés tirés par l'offre. Grâce à une politique d'innovation constante, ils créent de nouvelles fonctionnalités pour pousser les consommateurs à renouveler leurs machines. À ce moment, l'obsolescence économique des produits a dépassé l'obsolescence technique », résume Christophe Midler, directeur de recherche en management de l'innovation au CNRS et à l'École polytechnique.

UN ARBITRAGE NÉCESSAIRE

Parallèlement se développe l'analyse de la valeur. Née dans l'après-guerre chez General Electric dans un souci d'optimisation des ressources, cette méthode vise à concevoir des solutions qui répondent uniquement aux fonctions attendues du produit. En clair, elle pousse à effectuer un arbitrage entre plusieurs qualités, en fonction des attentes du client. Si certains industriels font de la robustesse leur argument de vente (les piles Duracell qui durent longtemps), d'autres vont privilégier un coût bas ou une esthétique novatrice... quitte à reléguer la durabilité au second plan.

Le renouvellement prématuré des produits électriques serait également souhaitable à l'aune de l'efficacité énergétique. C'est l'argument que défend le Groupement des interprofessionnels des fabricants d'appareils ménagers (Gifam). Son document intitulé « L'innovation, le choix gagnant », montre par exemple que la consommation d'un lave-vaisselle de classe A acheté en 2009 a baissé ses consommations d'eau et d'électricité de respectivement 50 % et 34 % par rapport à un appareil de classe C acheté en 1999. Avec un bénéfice collatéral : l'allégement de la facture du client.

Du côté des associations environnementales, on est plus prudent sur la question : « Si l'on analyse le cycle de vie complet jusqu'à l'extraction des matières, les études existantes montrent plutôt qu'il vaut mieux conserver un vieil appareil », explique Camille Lecompte, chargée de campagne modes de production et consommation responsable aux Amis de la Terre. L'association demande une loi pour allonger à 10 ans la garantie sur les biens de consommation. Une manière de presser les fabricants à se pencher au moins sur la « réparabilité » de leurs appareils.

DES MODÈLES ALTERNATIFS

Reste que certains modèles industriels concilient production de masse et durabilité. La méthode « cradle-to-cradle » (littéralement, « du berceau au berceau ») vise des produits 100 % biodégradables ou recyclables. But ultime : instaurer une économie circulaire dans laquelle un produit en fin de vie engendre un produit neuf, moyennant une énergie de transformation d'origine renouvelable.

Une autre proposition forte vient de l'« économie de fonctionnalité » : vendre non plus des produits, mais des services. Le fabricant reste ainsi propriétaire du matériel. Pour optimiser son utilité auprès des clients, et donc son bénéfice, il doit assurer sa longévité. De ces concepts, des applications industrielles commencent à voir jour. Et peuvent paver une voie alternative face à l'épuisement des matières premières.

L'ENJEU

Un Français achète six fois plus d'équipements électriques et électroniques (EEE) qu'au début des années 1990. Lesquels générèrent annuellement de 16 à 20 kg de déchets. Pour la société, c'est autant de coûts externes liés à la pollution ou à la raréfaction à long terme des matières premières. D'un autre côté, les industriels doivent sans cesse innover pour s'imposer sur des marchés tirés par l'offre. Source : « L'obsolescence programmée, symbole de la société du gaspillage », de l'association Les Amis de la Terre intitulé

3 % PAR AN

C'est le taux de croissance du flux de déchets électroniques et électroménagers en France. (Source : ministère de l'Environnement)

L'IPHONE

La cadence soutenue de l'innovation rend souvent les téléphones mobiles économiquement obsolètes avant d'être physiquement hors-service. Les associations écologistes pointent régulièrement Apple du doigt pour l'absence de démarche d'éco-conception de ses produits.

LE TÉLÉVISEUR

Les technologies d'écrans ont progressé de façon spectaculaire, notamment avec l'apparition des écrans plats. La durée de vie des dalles LCD est deux fois inférieure à celle des écrans à tubes cathodiques.

LE RÉFRIGÉRATEUR

Les modèles récents sont moins énergivores et moins bruyants. L'analyse du cycle de vie plaiderait plutôt pour la conservation des appareils qui fonctionnent encore.

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