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« Numérique : nous n’avons encore rien vu », estime Jean-Luc Beylat

Muriel de Véricourt
« Numérique : nous n’avons encore rien vu », estime Jean-Luc Beylat

© Photo Peter Allan - Alcatel-Lucent

Jean-Luc Beylat, président d’Alcatel-Lucent Bell Labs France, président du pôle de compétitivité Systematic, et auteur, avec Pierre Tambourin, directeur général de Genopole, d’un rapport « l’innovation, un atour majeur pour la France » à l’intention du gouvernement, a confié à Industrie & Technologies sa vision sur le rapport des Français à l’innovation et sa place dans notre économie.

Industrie & Technologies : Dans le rapport que vous avez remis au gouvernement il y a quelques mois, vous avez notamment insisté sur l’importance de sensibiliser à l’entrepreneuriat. Est-ce une solution à la crise que nous traversons ?

Jean-Luc Beylat
 : Il faut libérer la culture de l’entrepreneuriat. C’est une vraie carence en France. Ici, à l’école, l’enfant qui monte sur la table est puni… or il faut monter sur la table pour dire quelque chose ! Pour favoriser la culture entrepreneuriale, il faut autoriser l’expression d’une différence, ne pas rester canalisé. Nous devons aussi instaurer un rapport différent à l’entreprise. L’entreprise n’est pas le monde du mal, ça crée des emplois ! L’argent, ce n’est pas sale, c’est un outil. Valoriser la recherche publique n’est pas un mal, c’est une bonne chose, d’autant plus que la recherche est alimentée par l’argent public.
Cette carence n’est pas cantonnée au système éducatif : elle se retrouve dans les façons de penser et les approches politiques. Aux Etats-Unis, Obama peut faire tout un discours sur les patent trolls… ce qui prouve que l’appareil d’Etat américain est sensibilisé à cette démarche. En France, nous avons une culture de la technologie, un savoir-faire en ingénierie, mais nous sommes intellectuellement « câblés » pour penser en cycle long, plutôt qu’en cycle court. Or le monde se transforme et adopte de plus en plus une logique de cycle court : en 2005, lorsque Facebook a émergé, on a regardé cette innovation avec étonnement… sans mesurer la transformation qui serait portée par les réseaux sociaux. On pourrait dire que c’est un épiphénomène du numérique, mais ce serait une erreur. Dans le domaine de la ville intelligente, de la santé, le même type d’évolution est en cours.

I & T : Pensez-vous que la numérisation soit la cause de l’essor de ces cycles courts ?

JLB : Le monde se transforme plus vite en partie parce qu’il est plus connecté. Le numérique est un facteur d’accélération de l’innovation. Il facilite l’émergence de nouveaux métiers et la mutation des modèles économiques. C’est vrai dans les grandes entreprises, mais en France, cela se vérifie spécialement pour les moyennes entreprises, peu numérisées. L’innovation d’aujourd’hui ne se fait pas en vase clos : plus elle est connectée, plus elle est riche. La meilleure illustration, c’est Google, avec Android. Google n’était rien dans les téléphones. Pour entrer dans cet espace, ils ont investi dans les OS. Et alors qu’ils n’avaient aucune présence sur ce segment, ils l’ont transformé en le rendant ouvert. Aucune entreprise n’est à l’abri de ce modèle. Pensez par exemple aux banques, et à l’essor des paiements en ligne… et pourtant, qu’est ce qui est plus stable qu’une banque ? Mais tout va être secoué.

I & T : Vous estimez donc que le numérique accélère les mutations en cours. Faites-vous partie de ceux qui estiment que la numérisation est la troisième révolution industrielle ?

JLB : C’est une bonne question… Ce qui est sûr, c’est qu’Internet en soi n’est pas une révolution, c’est une technologie comme il en existe d’autres. Pour moi, l’Internet des objets est une révolution industrielle comme l’électricité. Aujourd’hui, le web n’a pas changé le dessin des villes ni nos rapports familiaux, contrairement par exemple à l’essor des usines et à l’exode rural qui l’a accompagné. Nous n’en sommes pas encore là avec le numérique… mais nous n’avons encore rien vu.

I & T :Les technologies sont de plus en plus fréquemment l’objet de réactions de rejets du grand public. A quoi attribuez-vous ces craintes ?

JLB : Quand on voit la polémique autour des gaz de schiste, on se dit qu’on aurait du mal à lancer aujourd’hui les études qui ont été faites sur le nucléaire ! Chaque année, nous gagnons trois mois en espérance de vie. Le fait que les champs d’investigation médicales rentrent désormais vers les maladies rares est d’ailleurs significatif… nous sommes dans une période d’euphorie et pourtant, la peur semble dominer. Malheureusement, l’espace politique a envahi ces craintes et certains les utilisent pour exister. Il faudrait expliquer davantage les technologies et faire savoir, par exemple, que le niveau de dangerosité des ondes électromagnétiques est comparable à celui du…café ! Mais heureusement, la peur peut n’être que passagère : les achats en ligne ou le Wi-Fi dans les bibliothèques n’effraient plus grand monde aujourd’hui. En revanche, les acteurs du web investissent énormément en ce moment pour prévenir les craintes concernant les données privées.
Si l’anxiété et le pessimisme semble parfois avoir le dessus, c’est peut-être parce que l’époque allant très vite, les acquis sont remis en cause en permanence, ce qui est très perturbant. Mais il faut justement sortir de la zone de sécurité pour aller chercher des innovations. Il faut choisir entre se protéger et se projeter. Evidement, en Chine, par exemple, c’est différent : ils sont obligés de se projeter…

Propos recueillis par Muriel de Vericourt

 

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