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Interview

Numérique : l'Europe souffre d'un déficit culturel et éducatif, estime le PDG d'Inria

Numérique : l'Europe souffre d'un déficit culturel et éducatif, estime le PDG d'Inria

© Inria / photo C. Dupont

Michel Cosnard, PDG d'Inria, l'institut de recherche dédié aux technologies numériques, a livré en exclusivité à Industrie & Technologies sa vision sur la place de l'industrie française et européenne dans le mouvement de numérisation de la société.

Industrie & Technologies : Le numérique s’impose aujourd’hui dans tous les secteurs…et en parallèle, les craintes liées à un empiètement sur les libertés et sur l’utilisation des données personnelles montent en puissance. Après les OGM, les nanotechnologies, les ondes électromagnétiques, les gaz de schiste le numérique sera-t-il la prochaine technologie qui fait peur ?

Michel Cosnard : Ces craintes traduisent l’arrivée à la maturité de technologies…qui en réalité, sont par nature neutres. Ce sont les utilisations qui sont positives ou négatives. On présente par exemple le trading à haute fréquence comme l’un des côtés négatifs du numérique. En réalité, ce qui est pointé comme une dérive est davantage lié à une mauvaise utilisation des outils. A l’inverse, la possibilité grâce au numérique d’optimiser certains secteurs d’activité est, elle, très positive. Ce qui est délicat, dans les périodes de transition, c’est que l’évolution de l’arsenal législatif est moins rapide que le cycle de l’innovation. La voiture a par exemple été inventée avant le permis de conduire ! La réalité, c’est que le monde est devenu numérique. Il n’est pas pour autant devenu plus ou moins dangereux. En revanche, il convient de prendre acte de cette évolution.

I&T : Les enjeux économiques de cette numérisation sont-ils à votre avis bien perçus ?

M.C. : En fait l’informatique, puis le numérique sont depuis longtemps au service de l’ingénierie. On ne le dit pas souvent et pourtant l’informatique a joué un rôle majeur dans les Trente glorieuses. Aujourd’hui tout objet, avant d’exister, existe numériquement. La moitié du coût d’un objet est d’ailleurs lié au numérique !

Et pourtant, le numérique est peu mis en avant lorsque l’on recherche les causes profondes de la mutation que nous vivons.

C’est exact. Ce mouvement n’est d’ailleurs pas une crise, comme on l’entend parfois, mais une évolution profonde de la société. Ce que l’on désigne avec ce vocable de crise est en fait…l’arrivée de plusieurs milliards de personnes –habitants de l’Inde, de la Chine et d’une partie de l’Afrique- dans le monde des pays développés ! Grâce au numérique, ils brûlent les étapes. Globalement, l’économie mondiale a beaucoup progressé, même si c’est moins visible pour un européen.

Pensez-vous que l’Europe a des difficultés à prendre ce virage ?

Peut-être devrions-nous nous interroger sur la façon dont nous avons traité cette évolution mondiale. L’absence d’une approche concertée au niveau de l’Union européenne sur le sujet représente une barrière : l’Europe n’est en effet puissante que sur les secteurs dans lesquels les Etats membres ont travaillé ensemble à la construction d’une industrie, comme l’aéronautique. Il n’y a pas eu cette volonté pour l’industrie numérique. Résultat : les grands moteurs de recherche sont dans tous les continents, sauf en Europe.

La France a pourtant un vrai savoir-faire pour l’élaboration de moteurs de recherche destinés aux ingénieurs…

En effet. L’Europe se place mieux sur les services numériques à destination des industriels, alors que les Etats-Unis ont poussé la logique de la numérisation jusqu’à l’invention de nouveaux services destinés au grand public. Après avoir joué un rôle déterminant en appui de l’ingénierie à partir des Trente glorieuses, le numérique a été, en particulier à partir des années 2000, à l’origine de l’émergence d’une foule de services qui se sont mis à influencer tous les aspects de notre vie. C’est sur ce plan que se ressent le fort déficit culturel et éducatif européen sur les technologies numériques.

En France, nous avons pourtant une très bonne école de mathématiques appliquées. Comment expliquer qu’elle ne diffuse pas davantage sous forme de nouveaux services numériques ?

Parce que nous avons tendance à rester dans une approche d’ingénierie traditionnelle : le logiciel est considéré comme un perfectionnement, qui intervient comme une dernière brique technologique. En réalité, que sera par exemple une voiture, dans dix ans ? Un ordinateur à quatre roues. Dès aujourd’hui, d’ailleurs, ce n’est plus vous qui freinez, mais un microprocesseur !

Comment l’Europe pourrait-elle regagner un coup d’avance ?

Même si les prévisions sont toujours risquées, on peut dégager quelques défis : celui de la construction d’une industrie de la confidentialité, liée à des enjeux industriels et de Défense, celui du traitement des données massives – sachant que nous sommes pour l’instant le seul continent qui exporte plus de données qu’il n’en importe- et celui de l’Internet des objets, notamment pour faire le lien entre les réseaux de capteurs et les personnes.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux industriels ?

Dans l’industrie traditionnelle, la question qu’il faut se poser est : quelles sont les évolutions technologiques majeures liées à mon produit pour être en avance sur le marché ? La réponse passe souvent par le logiciel. Même des dispositifs hier extrêmement passifs, comme des volets, deviennent bardés d’intelligence. Dans tous les secteurs d’activités, cette possibilité d’embarquer de l’intelligence offre des possibilités considérables.

Propos recueillis par Thibaut De Jaegher et Muriel de Vericourt

 

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