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« Nous en apprendrons plus sur l’immunité grâce à la vaccination », juge le virologue Bruno Lina

« Nous en apprendrons plus sur l’immunité grâce à la vaccination », juge le virologue Bruno Lina

Malgré les nombreuses publications scientifiques, les mécanismes de défense de l'organisme contre le SARS-CoV-2 suscitent de nombreuses interrogations. Bruno Lina, professeur en virologie à l'Université de Lyon 1 détaille pour Industrie & Technologies les dernières avancées de la recherche en matière d'immunité.

Industrie & Technologies : Un premier cas de réinfection au SARS-CoV-2 a été confirmé mi-août, chez un ressortissant hong-kongais. Cette information est-elle importante dans notre compréhension du virus ?

Bruno Lina : La communauté scientifique s'attendait à ce que cela arrive. Les points que nous ignorions : dans quelles circonstances cela allait-il survenir et combien de temps après la première infection. C'était les principales incertitudes. Ce qui est intéressant avec ce cas à Hong-Kong, c'est qu'il s'agit probablement d'une réinfection "silencieuse", c'est-à-dire qui ne s'accompagne pas de symptômes. Et en observant son immunité, on se rend compte que la personne réinfectée n'a pas d'anticorps détectables. Ce cas, très documenté, recoupe d'autres informations plus parcellaires recueillies auprès de deux autres patients réinfectés, l'un aux Pays-Bas, l'autre en Belgique. Mais il n'est pas possible de généraliser à partir de ces cas.

On pensait toutefois que la durée de l'immunité serait semblable à celle du SARS-CoV-1, c'est à dire d'environ 2 ans. La réaction de l'organisme au SARS-CoV-2 semble se rapprocher davantage du cas des coronavirus humains (HCoV), responsables des rhumes.

Qu'en est-il d'une possible immunité cellulaire croisée, mise en avant dans une publication parue mi-août ?

Sur l’immunité cellulaire, potentiellement croisée entre les virus saisonniers et le coronavirus, les épitopes T sont reconnus comme étant croisés entre le SARS-CoV-2 et d’autres betacoronavirus, notamment l’OC43 (HCoV-OC43). Certains patients auraient donc une première ligne de défense contre le virus. Après, que faire de cette information ? Pour le moment on ne sait pas trop, car on ne connait pas la part de la réponse T dans la manière dont l'organisme lutte contre la maladie.

D'autant plus que les réponses cellulaires sont en général peu efficaces lorsqu'elles ne sont pas couplées avec une réponse humorale [production d’anticorps par les lymphocytes B, ndlr]. Or, aucune immunité croisée B n'a été détectée pour le moment.

Cela interroge sur la qualité de la protection : si quelqu’un à une immunité T, fera-t-il une forme moins grave de la maladie ? On ne sait pas.

Sait-on précisément quels anticorps sont neutralisants dans la réponse humorale ?

On sait quelle est la protéine induisant les anticorps qui marchent le mieux en terme de protection. C’est la protéine S1, la protéine Spike, qui est la plus immunogène et qui porte probablement les déterminants de la réponse immunitaire qui permet d’avoir des anticorps neutralisants. L'organisme produit également des anticorps contre la protéine N, mais leur pouvoir neutralisant semble beaucoup moins bon.

Ces anticorps contre la protéine S sont très bien produits lorsque le virus est très « frais », c'est-à-dire lorsqu’il vient de sortir de la cellule. Le conformation du virus a ensuite tendance à changer. Au début, il est très hérissé puis il se tasse un peu. Sa structure change, et cela diminue son immunogénécité. La production d'anticorps neutralisant est réduite.

Quelles sont les conséquences de ce changement de conformation ?

Pour le moment personne ne le sait clairement ! Il pourrait expliquer que l’on perde rapidement l’immunité neutralisante. Mais les conséquences précises restent dans le domaine des hypothèses.

Les études pointent également une production d’anticorps très variables en fonction de la force des symptômes…

Oui, tout à fait. Plus les symptômes sont intenses, plus les anticorps apparaissent rapidement et sont détectés à un niveau élevé. On observe aussi que dans les formes très graves, les types d’anticorps fabriqués sont essentiellement des anticorps anti protéine N. Ils sont donc moins neutralisants. En conclusion : ce n’est pas parce que l’on a une réponse immunitaire précoce et élevée qu’elle est forcément performante !

Les formes paucisymptomatiques et asymptomatiques ont des taux d’anticorps significativement plus faibles et le niveau baisse très rapidement. Dans ces cas, on détecte des anticorps de manière transitoire. Nous ne savons pas si ces personnes sont immunisées ou non. Ces personnes ont-ils un risque de réinfection, accompagnée de signes cliniques cette fois, plus important que les autres malades ? Nous devons le découvrir.

Avec toutes ces questions en suspens concernant l’immunité au SARS-CoV-2,  les recherches actuelles d’un vaccin contre le covid-19 ne constituent-elles pas une sorte de pari ?

Je suis d’accord à 100% ! On met parfois un peu la charrue avant les bœufs : imaginer un vaccin alors qu’au bout du compte on n’a pas de notion de ce que doit être la réponse immunitaire protectrice, c’est un défi. Cela dit, les essais cliniques, en phase 4 et en partie en phase 3, vont nous permettre de comprendre cette réponse immunitaire. Elle sera bien caractérisée, bien définie. On aura des infos. Nous en apprendrons plus sur l’immunité grâce à la vaccination.  Mais c’est vrai que dans l’absolu, la logique voudrait que l’on sache quelle est la réponse immunitaire protectrice pour ensuite mettre au point un vaccin qui permette de protéger. Là, on part un peu dans le brouillard.

Quel est votre point de vue sur les technologies utilisées dans la recherche d’un vaccin ?

Il y a 4 ou 5 technologies différentes qui sont actuellement en phase 3. Cela va permettre de faire le meilleur choix entre ces différentes technologies. Tout est testé pour le coup. La technologie du vaccin ARN est très innovante et prometteuse. Elle va surement permettre de faire évoluer les vaccins. Mais on part de zéro et il n’y a pas de vaccin équivalent. Les autorités de régulation vont regarder cela de très près et le niveau d’exigence va être très élevé. 

 

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