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Ne pensez plus produit, pensez écosystème

JEAN-FRANÇOIS PREVÉRAUD jfpreveraud@industrie-technologies.com
Passionné de programmation informatique, ce designer a créé voici vingt ans l'une des premières sociétés travaillant sur l'ergonomie des interfaces utilisateur des logiciels et des produits. Absorbée par le cabinet Frog Design, celle-ci est devenue son Digital Media Group et Mark Rolston est maintenant responsable de la création d'une entité de plus de 400 personnes. Il milite pour une innovation globale où matériels, logiciels, données, services en ligne et interfaces forment, non plus un produit, mais un écosystème au service de l'utilisateur.

I.T. : La convergence est devenue le maître mot de l'innovation. On constate une interpénétration de plus en plus importante entre le matériel et le logiciel ou entre l'informatique et les télécoms. Cette tendance inspire forcément le designer que vous êtes...

Mark Rolston. Nous faisons de plus en plus passer les produits du monde physique à un monde virtuel très orienté vers l'usage où l'interface a pris le pas sur la forme. Les produits que nous utilisons tous les jours comportent de plus en plus d'informatique embarquée, mais on ne les utilise pas de la même manière que les ordinateurs, car ils disposent d'interfaces intuitives permettant de s'affranchir de la barrière que représente un clavier. Cet affranchissement est l'un des nouveaux rôles du designer.

I.T. : Cela va-t-il donner naissance à un nouveau style d'informatique ?

M. R. C'est déjà le cas. Regardez un iPhone, il n'y a plus de boutons, mais une interface tactile grâce à laquelle vous pouvez faire défiler et activer des widgets (contraction de window et de gadget, ndlr). Ils sont de deux natures : des composants d'interfaces (boutons, ascenseurs, menus déroulants...) avec lesquels on reste proche de l'informatique traditionnelle ; mais aussi des widgets interactifs donnant directement accès à des informations en ligne (actualités, météo, cartographie...). Il devient ainsi possible dans le cours d'une conversation téléphonique d'obtenir avec cet appareil des informations complémentaires aux sujets abordés. Nous sommes là dans un contexte de réalité augmentée permanente qui va fondamentalement changer notre perception et notre usage de l'informatique dans les objets.

I.T. : Face à cette évolution, quel sera le visage des futurs objets de communication ?

M. R. Nous menons actuellement des réflexions sur ces sujets avec plusieurs grands noms de l'informatique. Sans dévoiler de secrets, il est clair que l'un des meilleurs moyens d'apporter des informations complémentaires à la réalité est de les projeter sur une plaque de verre à travers laquelle on regarde cette réalité. Ce sont les viseurs tête haute des militaires ou les affichages sur le pare-brise des véhicules haut de gamme. Afin de les rendre plus opérationnels dans la vie courante, on voit déjà apparaître des appli-cations de réalité augmentée sur des téléphones portables. Mais cela va encore se miniaturiser pour être intégrables, par exemple, dans des lunettes, en attendant des interfaces beaucoup plus virtuelles. Nous travaillons actuellement à un projet de point de vente avec Intel où ce n'est plus vous qui actionnez physiquement l'interface, mais où l'interface s'adapte à votre comportement. Au-delà de ce projet, les évolutions technologiques tant matérielles que logicielles sont importantes pour nous. Nous disposons d'ailleurs d'une équipe d'une trentaine de collaborateurs menant, en plus de leur travail quotidien, des actions de R&D pour évaluer les technologies en cours de développement et imaginer les usages novateurs que l'on pourrait en faire.

I.T. : Quel va être l'impact de ces interfaces sur le design physique des produits ?

M. R. Les concepteurs devront apporter en permanence des métadonnées complémentaires aux utilisateurs des produits, et donc intégrer dans ces objets des moyens de transmettre ces informations. Il va falloir créer les bases contenant ces données et surtout les outils logiciels permettant de proposer aux utilisateurs les informations qu'ils attendent au bon moment. De plus, les objets devront être suffisamment communicants pour s'alimenter en permanence auprès de ces bases de données, ce qui suppose d'y intégrer des moyens de communication sans fil et de traitement local de l'information. Les cabinets de design devront donc s'adapter pour développer simultanément le matériel, mais aussi le logiciel, les données, les services en ligne et surtout l'interface utilisateur.

I.T. : C'est ce que vous faites à Frog Design ?

M. R. Depuis longtemps ! Outre le design, j'ai toujours été passionné par la programmation informatique et les problématiques d'interfaces utilisateur, aussi ai-je créé en 1991, à peine mon diplôme en poche, Virtual Studios, une société spécialisée dans la création d'interfaces. Cinq ans plus tard, nous étions une vingtaine de personnes et nous avons intégré Frog Design. Une société de design industriel traditionnelle, d'une soixantaine de personnes, dont les dirigeants sentaient bien le poids que l'informatique embarquée allait prendre dans les produits. Aujourd'hui nous sommes plus de 400 designers, ingénieurs et développeurs de logiciels, à travailler ensemble dès l'évocation d'un concept de produit pour savoir comment répartir ses fonctionnalités entre matériel, logiciel, données, services et interface. Le développement de la partie physique des produits ne représente plus que 30 % de nos effectifs et la plus grande part de notre travail se fait sur la partie virtuelle des produits.

I.T. : Cela veut donc dire que le designer prend aussi part au développement du logiciel ?

M. R. Bien sûr. Le logiciel est la partie des produits qui a le plus évolué depuis quinze ans. C'est bien souvent de là que vient l'innovation. Il faut donc en tenir compte très largement dans les scénarios d'usage des produits. De plus, alors qu'un produit est physiquement figé une fois qu'il a été fabriqué, il reste possible d'en faire évoluer facilement le logiciel pour mieux l'adapter à son usage réel, voire lui ajouter des fonctionnalités et augmenter ainsi sa valeur d'usage. Bien entendu, ce n'est pas le designer qui va développer les lignes de codes nécessaires, mais il doit être capable d'exprimer ses idées dans un langage compréhensible par les développeurs et vice-versa.

I.T. : N'avez-vous pas peur que cette sophistication grandissante des produits les coupe d'une grande partie de la population ?

M. R. Non, c'est justement le rôle du designer que de les rendre facilement utilisables par tous. Le designer est bien souvent la voix de l'utilisateur lors du développement d'un projet. Et il va avoir un rôle très important lors de la conception de l'interface utilisateur, car c'est elle qui va donner envie à l'utilisateur de se servir ou pas du produit. De plus, il devient possible de compléter les produits en offrant à leurs utilisateurs toute une palette de services notamment via le Web. Ainsi, tous les constructeurs d'automobiles ou d'équipements électroniques ouvrent lors du lancement d'un nouveau produit un site Web dédié qui, outre de l'information, peut apporter des services en facilitant ou en augmentant l'usage, proposé par le constructeur ou des tiers. Il n'est que de voir l'Apple Store et ses milliers d'applications en ligne. À terme beaucoup de produits fonctionneront de cette manière, se retrouvant au centre d'un véritable écosystème où chacun pourra adapter son produit à ses besoins personnels. Regardez le monde de la photo. Aujourd'hui on achète un appareil numérique, mais également un PC, de la mémoire, des logiciels de traitement d'image, des imprimantes, des services en ligne, etc. On ne conçoit plus aujourd'hui un appareil photo, mais un véritable système d'imagerie. Et qui sont les leaders du marché ? Des spécialistes de l'informatique, tel HP.

SES 6 DATES

1991 - Diplômé de Fine Art College, il crée Virtual Studios à Austin au Texas. 1994 - Début de la collaboration entre Virtual Studios et Frog Design. 1996 - Création du Digital Media Group chez Frog Design. 1998 - Création de l'interface utilisateur du logiciel d'ERP R3 de SAP. 1999 - Il fait évoluer l'interface de dell.com, qui passe de 14 à 60 millions de dollars de chiffre d'affaires quotidien. 2006 - Devient Chief Creative Officer de Frog Design

FROG DESIGN

Ce cabinet de design a été fondé en 1969 par Hartmut Esslinger en Allemagne, sur l'idée que les formes découlent de l'émotion. Il s'installe en Californie après avoir obtenu le contrat du design de l'Apple IIc. Maintenant basé à San Francisco, il a des studios à Austin, New York, Seattle, Amsterdam, Milan, Munich, Stuttgart et Shanghai, où il emploie plus de 400 collaborateurs. Parmi ses clients : Apple, Disney, Ford, GE, HP, Logitech, Lufthansa, Microsoft, Siemens, Yahoo!

Faire du point de vente un réseau social

Frog Design mène actuellement une réflexion avec Intel sur ce que sera le futur des points de vente, notamment dans l'habillement. Le projet Intel POS entend exploiter les forces du commerce en ligne (grand volume d'informations disponibles, personnalisation...) pour ramener les clients dans les magasins. Pour cela, les deux partenaires ont imaginé un comptoir doté d'un écran où apparaissent les informations. Un ensemble de caméras suit les mouvements de l'oeil du client et analyse l'intérêt porté à chacun des sujets proposés. Le système de gestion qui est derrière adapte alors en temps réel les informations proposées en fonction du comportement du consommateur. On obtient alors une interaction optimale entre l'individu, l'objet et leur environnement. Une sorte de réseau social.

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