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Interview

Marc Rouanne, Nokia : « Notre vision c’est de rendre le monde programmable »

Marc Rouanne, Nokia : « Notre vision c’est de rendre le monde programmable »

© Industrie & Technologies

Industrie & Technologies a rencontré Marc Rouanne, le directeur de l’innovation et des opérations de Nokia, lors de la Connected Conference, qui s’est tenue la semaine dernière à Paris. A cette occasion, le spécialiste des télécoms est revenu sur les travaux de Nokia en matière de 5G, sur les ambitions du groupe dans l’Internet des objets, sur sa politique d’Open Innovation et sur le développement de sa R&D en France. Interview long format. 

La R&D de Nokia en chiffres

Plus de 40 000 de personnes en R&D.

Quelques dizaines de centres de recherche à travers le monde.

2000 chercheurs de haut niveau dans le monde.

2000 chercheurs en France. Objectif : 2500.

 

Industrie & Technologies : Nokia travaille activement sur la 5G. Outre le débit, quels sont les autres enjeux technologiques ?

Marc Rouanne : La 5G est le premier système qui intègre tous les enjeux de la 4G. Ces enjeux consistaient à créer un système qui soit nativement efficace pour les données à haut débit. Efficace au niveau spectral, au niveau des coûts et au niveau de la vitesse. La 5G continue dans la direction de la 4G, mais en allant plus loin. Elle intègre, en effet, d’autres besoins, comme la latence afin d’avoir des temps de réaction extrêmement courts pour créer de nouveaux usages autour de la robotique, de la réalité augmentée, de la conduite assistée ou encore des applications tactiles. Dans les générations précédentes, le réseau devait réagir à la vitesse de la réaction humaine. Maintenant, le réseau doit devancer cette réaction et c’est un enjeu technologique majeur. Cela nécessite d’avoir des architectures simplifiées et prévues à cet effet

La 5G, c’est aussi la capacité d’aller chercher de nouveaux spectres, de nouvelles bandes de fréquence beaucoup plus élevées pour pouvoir augmenter les débits et avoir de nouveaux usages. On parle ici d’ondes millimétriques et centimétriques, qui sont des ondes au-dessus de 6 Gigahertz. Concernant les nouveaux usages, nous croyons beaucoup chez Nokia à la réalité augmentée et à la réalité virtuelle avec la prise de vidéos à 360°. On peut imaginer, par exemple, des applications autour de la formation assistée, qui demande la reconstitution d’environnements virtuels qui ont besoin de beaucoup de données et des temps de réaction très rapides.

Les spectres différents vont également permettre, à terme, de résorber des problèmes qui n’ont pas encore été résolus. On sait, par exemple, que la couverture à l’intérieur des domiciles est insuffisante. Et les utilisateurs, avec leurs outils mobiles, veulent de plus en plus accéder à la vidéo et à l’interactivité n’importe où chez eux.

Il y aussi la question de la connexion des objets, qui nécessitent d’autres formes de connectivité. La 5G a été créé pour pouvoir travailler sur des objets dont la durée de vie est de 15 à 20 ans et qui ont une consommation extrêmement faible. Donc nativement, la 5G va avoir ce genre de capacité. Elle pourra aussi avoir une couverture géographique différente. Aujourd’hui, 600 millions de personnes dans le monde ont accès à Internet, mais il y a des tas d’endroits qui ne sont pas couverts et qui n’ont pas les débits suffisants pour la sécurité publique, le suivi des biens ou encore la mobilité.

I&T : Selon vous, la 5G va être multiforme. Qu’est ce que cela signifie ?

M.R. : Oui, la 5G c’est un peu comme l’Internet des objets (IoT), les gens se focalisent énormément sur la radio. Mais pour nous, la radio constitue seulement une partie. La 5G va être multiforme parce qu’elle intégrera la 2G, la 3G, la 4G et la 5G. Elle sera connectable à des systèmes sans licence et sera aussi compatible avec d’autres types de technologies d’accès, mais également avec le fixe pour répondre aux besoins d’hybridation. La 5G va donc au-delà de l’accès. C’est une technologie qui redéfinie les architectures de transport, et de routage. Elle permettra d’intégrer nativement tous les nouveaux types de développement comme les Data Centers, le SDN (software defined network) et les fonctions virtuelles dans le cloud.

I&T : Nokia concentre ses efforts en R&D sur quels axes précisément ?

M.R. : Nous nous concentrons surtout sur l’aspect connectivité, sur toutes les nouvelles formes d’antennes et les nouvelles formes de propagation dans les immeubles, les entreprises et les transports. Nous travaillons aussi sur la cloudification de toute la partie transport et core.  Le core dans un réseau désigne des machines qui font la voix, la gestion de la donnée, de la vidéo,  des abonnés, etc. Cette partie là est aujourd’hui cloudifiée.  Elle se trouve dans des data-centers avec de nouvelles architectures. Nokia est spécialisée dans ces machines et ces data-centers qui permettent d’amener toutes ces nouvelles fonctionnalités au-delà de l’accès.

Bio express

Marc Rouanne est directeur de l’innovation et des opérations de Nokia depuis décembre 2015. Auparavant, il dirigeait l’activité mobile haut débit de Nokia. Il a également passé plus de dix ans au sein d’Alcatel-Lucent. Diplômé de Supelec et de l’université d’Orsay, Marc Rouanne détient également un doctorat en théorie de l’information de l’université Notre Dame du Lac (Indiana). 

 

Nous sommes aussi très focalisés sur la sécurité. Ici, notre stratégie est multiple. Elle consiste d’abord à avoir une culture de sécurité extrêmement forte avec nos ingénieurs. Ensuite, on a des mécanismes de tests et d’analyse de la vulnérabilité des produits. On a des robots qui vont effectuer des millions de tests de vulnérabilité sur la manière dont un produit est codé, sur la gestion des mots de passe et le niveau de chiffrement. Nous avons toute une batterie de méthodes pour tester les produits élémentaires. Toutefois ce n’est pas suffisant, car souvent les brèches de sécurité ne sont pas dans les produits eux-mêmes, mais dans leur assemblage et leur utilisation. Cela peut être une mauvaise gestion des droits d’accès ou la mise en place de routes non sécurisées alors que la technologie le permet. Nous avons donc dans le cloud un security director. Ce sont des outils logiciels qui vont tester et vérifier en permanence comment sont utilisées ces briques de sécurité.

Enfin, nous nous développons beaucoup sur la partie algorithmique. Nokia est connu pour ses très bons résultats en termes de qualité. Nous sommes capables de servir des rassemblements de millions de personnes, les fameux Mass Events. Cette capacité de résistance extrêmement forte exige des algorithmes très sophistiqués de gestion de priorité et d’interférence pour que tout le monde puisse s’entendre.

I&T : Toujours en matière de 5G, quel est le calendrier de Nokia ?

M.R. : On va continuer à faire des démonstrations comme celles que nous avons réalisées au Mobile World Congress de Barcelone, car cela nous permet de faire avancer nos technologies. Au niveau des déploiements, ce que l’on a de plus avancé se trouve aux Etats-Unis. Là-bas, nous travaillons sur des solutions 5G hybrides (fixe + mobile) qui permettent de donner l’équivalent du service qu’apporte la fibre optique, quand celle-ci n’est pas accessible. Quand on est à 50 ou 100 mètres, on peut utiliser la 5G pour donner la même vitesse de débit (1 gigabit) qui permettra à l’abonné de penser qu’il est connecté sur la fibre optique alors qu’il ne l’est pas. Ce service sera déployé l’année prochaine avec Verizon et nous discutons aussi avec d’autres opérateurs. Nous travaillons également sur les Jeux olympiques de 2018. C’est à ce moment là qu’on aura les premiers tests en grandeur nature de toutes les fonctionnalités 5G. Ensuite, la commercialisation s’effectuera entre 2018 et 2020. Nous avons aussi pour ambition de promouvoir, au sein de l’Europe, quelques grands cas d’usage comme l’UEFA. On souhaiterait également, d’ici 2020, avoir un calendrier de visibilité 5G dans des grandes villes européennes. Nous sommes donc en discussions avec les gouvernements, les opérateurs et les régulateurs pour créer cette émulation 5G en Europe.

I&T : Pourquoi l’innovation ouverte est primordiale pour le marché des télécoms ?

M.R. : Il y a une révolution qui se crée dans les télécoms. C’est un marché extrêmement puissant, dont tout le succès a reposé sur le marché de masse et les effets d’échelle. Quand il y a des milliards d’abonnés, vous avez des capacités d’investissement, de politique de réduction de coûts et d’innovation qui sont fortes. Là, on est arrivé à une relative saturation de cette capacité liée au marché de masse. Ce qui a été la force des télécoms, c’est-à-dire sa taille, devient sa faiblesse. Le marché est trop lent. L’innovation consiste désormais à marier deux choses : la taille des télécoms avec la vitesse d’innovation d’Internet. Chez Nokia, l’innovation ouverte est avant tout utilisée pour réduire les temps de cycle et pour pouvoir amener aux abonnés et aux entreprises des solutions sous trois mois ou six mois, comme ça se fait dans l’Internet.

I&T : Concrètement, comment Nokia met en œuvre cette stratégie d’open innovation ?

M.R. : D’abord, on en parle. Nous avons une politique d’ouverture au niveau de nos interfaces en disant à nos concurrents quelles interfaces nous devrions ouvrir pour pouvoir accélérer l’écosystème et créer des nouvelles start-up. Ensuite, on demande aux start-up et à leurs fonds d’investissement de venir nous voir et de nous expliquer où est-ce qu’ils souhaitent qu’on ouvre le système. Cela peut être l’ouverture d’une interface entre deux protocoles, un accès à des données ou encore couper des modules en deux. On va donc parler à nos concurrents en leur disant que ce n’est pas à nous de décider, mais à l’écosystème et que si on normalise nos interfaces, des gens vont vouloir investir.

Ensuite, on œuvre sur l’ouverture de nos plateformes et de nos capacités de tests auprès de nos 32 000 fournisseurs et des start-up qui collaborent avec nous. Les fournisseurs veulent réduire le coût de mise en forme d’un produit, et donc pouvoir le tester en grandeur nature sur un réseau. Or, ils n’ont pas de réseau, ni de laboratoire. L’idée est donc de travailler avec eux pour accélérer leur « time to market ».

Nous planchons également sur de nouveaux concepts de partage de spectre, qui créent une certaine polémique. On s’attèle aussi à mettre la 4G en solution sans licence. Nous sommes cofondateur de l’alliance TIP avec Facebook (ce projet vise à favoriser l’innovation des infrastructures télécoms en partageant ouvertement les différentes technologies des uns et des autres, ndlr). Nous utilisons Open Compute Platfom, qui est une plate-forme ouverte pour les machines télécoms. Enfin, nous travaillons avec des vendeurs de logiciels en open source et nous n’avons pas de solutions propriétaires ; nous sommes multi-sources.

I&T : Quelles sont les ambitions de Nokia en matière d’objets connectés ? Que signifie le récent rachat du français Withings ?

M.R. : Il y deux aspects dans le rachat de Withings. D’abord, Nokia a une marque grand public qui a une valeur sur le marché et nous voulons utiliser cette marque pour développer des usages. Et Withings ce sont les usages autour de la santé. Ensuite, dans l’Internet des objets, nous avons choisi un certain nombre de verticales qui nous intéresse. Il y a l’automobile, les smart cities, la sécurité publique et la santé.  Or, la santé est un écosystème de réseaux qui est compliqué, qui demande de la sécurité et de l’algorithmique et c’est justement notre cœur de métier.

I&T : Withings va rejoindre la branche Nokia Technologies. Certains comparent ce département au X lab de Google…

M.R. : Oui, Nokia Technologies est un laboratoire d’innovation et de recherche, mais je ne suis pas sûr qu’il faille le comparer au X lab. Ce département s’inscrit pleinement dans la vision de Nokia qui consiste à rendre le monde programmable. Et, à très long terme, notre vision c’est que la technologie assiste l’homme pour rendre la vie plus humaine. Cela désigne donc une mobilité facilitée, une sécurité plus accessible et une fluidité dans l’accès. Notre travail est de développer les outils d’interactivité qui permettront aux gens de développer plus facilement des applications afin de répondre aux usages. Le département Nokia Technologies est complètement inscrit dans cette vision qui est très large et qui balaye donc de nombreux secteurs.

I&T : Lors de votre intervention à la Connected Conference, vous avez mentionné le projet Loon de Google. Est-ce que Nokia collabore avec Google sur cette initiative ?

M.R. : Nous discutons beaucoup avec Google car ce sont des sujets qui nous intéressent énormément. Il y a plusieurs dimensions. D’abord, la connexion à Internet est très importante pour nous car cela donne accès à l’information. Or Nokia est une knowledge company (une entreprise basée sur la connaissance, ndlr) et nous pensons que plus les individus ont accès au savoir, plus les innovations s’accélèrent. Le deuxième axe repose sur la notion de sécurité publique. Nous pensons qu’à terme, beaucoup de pays vont se poser la question du devoir politique d’assurer la sécurité publique, via la connectivité. Cela va devenir un devoir pour les gouvernements et un droit pour les gens. Les notions de couverture par ballons, drones et satellites sont des notions qui vont aider à résoudre ces problématiques. Et la dernière chose qui est très importante c’est de couvrir les objets qui se trouvent partout, et pas uniquement dans les grandes villes, comme la plupart des humains.

I&T : Après le rachat d’Alcatel-Lucent, Nokia s’est engagé à créer 500 nouveaux postes de chercheurs en France. Où en êtes-vous ?

M.R. : Nous avons 2 000 chercheurs en France et l’objectif est de passer à 2 500. Ce sont les équipes locales qui définissent leur ambition pour les sites et qui débutent les recrutements. Les  profils recherchés sont les experts en cybersécurité, en Internet des objets. Nous cherchons aussi des mathématiciens, des data scientists, des experts en systèmes complexes et en 5G. Ce sont des recrutements relativement classiques, mais nous cherchons également de la diversité avec, par exemple, des designers, qui ont d’autres idées. Nous cherchons aussi des gens qui viennent de verticales spécifiques, comme l’automobile,  et qui connaissent d’autres usages.

I&T : Comment faites-vous face aux problématiques de recrutement ?

M.R. : On en discute autour de nos sites. Par exemple, sur la zone du Plateau de Saclay (91), on commence à expliquer aux universités quels types de profils on veut pour qu’elles se préparent. Il y a la question de la formation des étudiants, mais aussi des salariés déjà sur le marché. Nous avons des vraies discussions en ce moment, car il y a des réelles difficultés de recrutement. Ce n’est pas simple, il n’y a pas tous les profils que nous cherchons, mais nous sommes persuadés qu’on les aura. Ce n’est qu’une question de temps.

I&T : Nokia s’est également engagé à développer trois plateformes technologiques. De quoi s’agit-il ?

M.R. : Nous voulons monter ces plates-formes autour de l’Internet des objets. L’objectif est de faire travailler les start-up sur nos réseaux et qu’elles puissent tester leurs applications avec des composants de sécurité et de gestion de la mobilité. Les premières annonces seront faites cette année. Elles seront basées à Villarceaux, au sud du Plateau de Saclay, et à Lanion, en Bretagne.

I&T : Qu’en est-il du fonds d’investissement de 100 millions d’euros dédié à l’Internet des objets ?

M.R. : Nous sommes encore à la phase d’analyse de marché. Nous allons faire du scouting : nous allons regarder 1000 ou 2000 sociétés et nous en choisirons uniquement quelques unes à la fin. Les plus petits tickets seront de l’ordre de 1 million ou 1,5 million d’euros. Il y a aura des tickets plus importants, qui seront soit des prises de participation, soit des rachats. Nous souhaitons faire quelques dizaines d’investissements. On travaille déjà sur un premier investissement, mais je ne peux pas encore vous dire quand l’annonce aura lieu.

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