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Interview

Louis Gallois : « Renforcer l'innovation ? Une affaire de comportement plus que de prime à l'invention »

PROPOS RECUEILLIS PAR GUILLAUME LECOMPTE-BOINET
Louis Gallois : « Renforcer l'innovation ? Une affaire de comportement plus que de prime à l'invention »

Louis Gallois Président du conseil de surveillance de PSA

© PSA

Le président du conseil de surveillance de PSA, qui est aussi président du conseil d'administration de l'association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT) et co-président du think tank La Fabrique de l'Industrie a répondu en excslusivité aux questions d'Industrie & Technologies.

Industrie & Technologies : En quoi l'innovation est plus que jamais un facteur clé de compétitivité pour l'industrie française ?

Louis Gallois : L'industrie française cherche aujourd'hui à améliorer sa compétitivité sur tous les fronts. Plusieurs évolutions ont eu lieu, ces dernières années, permettant de rattraper une partie de notre déficit de compétitivité coût (baisse de l'euro, coût du travail, coût de l'énergie...), les efforts entrepris commencent à payer. Mais, pour un pays avancé comme le nôtre, une partie essentielle se joue sur les facteurs hors coût de la compétitivité : l'innovation, le design, les méthodes de management et la qualité, la réglementation et la normalisation, etc. L'innovation joue donc un rôle essentiel ; elle permet à l'entreprise de se différencier de la concurrence et, plus largement de changer la règle du jeu et ainsi permettre de rattraper des retards qui paraissaient irrémédiables.

 

I&T. : Innove-t-on suffisamment en France ?

L.G. : Si on évalue des entreprises comparables, l'effort industriel de R&D en France et dans d'autres pays, notre industrie fait certes un effort moins soutenu qu'en Suède mais plus important et beaucoup moins connu qu'en Allemagne. Comme les secteurs dits « technologiques » représentent un poids plus important dans le PIB de ces deux pays que dans le nôtre, notre pays occupe souvent une place moins flatteuse dans les comparaisons internationales, lorsque l'on regarde les volumes globaux des recherches engagées. Cela montre que l'effort individuel des entreprises, de toute façon déterminé par la compétition internationale dans chaque secteur, n'est pas en cause. La question serait donc plutôt : laissons-nous suffisamment de place dans notre économie nationale aux secteurs qui réalisent l'innovation ?

 

I&T. : Le nombre de dépôts de brevets est-il un critère pertinent pour mesurer le dynamisme de l'innovation ?

L.G. : C'est un vieux débat, mais on en connaît la réponse. Les indicateurs ont leurs limites et leurs insuffisances, c'est vrai, mais ils sont quand même un reflet intéressant de la réalité que l'on veut mesurer. Il en va des dépôts de brevets comme du PIB ou des autres indicateurs agrégés : ce sont des outils utiles tant qu'on sait les utiliser avec discernement.

 

I&T. : Le crédit d'impôt recherche (CIR), dans sa forme actuelle, est-il satisfaisant ?

L.G. : Le CIR est un outil remarquablement utile et efficace pour stimuler l'innovation privée en France, pour diminuer le coût relatif des effectifs de R&D et maintenir voire attirer sur notre sol les activités de conception et d'innovation, qui correspondent aux emplois les plus qualifiés. Par ailleurs, comme plusieurs études l'ont montré, c'est un outil qui gagne en efficacité au fil du temps et qui a donc besoin de stabilité.

 

I&T. : Sur quels autres leviers jouer ?

L.G. : Il y a en gros trois familles de politiques industrielles et cela vaut aussi pour les aides à l'innovation : celles qui ciblent des territoires (pôles de compétitivité, campus...), celles qui ciblent les secteurs et filières (programmes technologiques...) et les mesures cadres (CIR, notamment). Dans tous ces registres, notre pays a renouvelé ses politiques publiques et il faut maintenant qu'elles produisent leurs effets. Tout ceci doit permettre de dynamiser l'offre d'innovation. Côté demande, il faut également s'assurer que nos entreprises savent s'entourer de fournisseurs de biens et de services innovants et compétitifs, qu'elles adaptent leurs business models pour faire face aux ruptures brutales, induites notamment par les géants du numérique, et qu'elles aient un outil de production au top niveau. C'est tout l'enjeu de l'initiative en cours « industrie du futur », dont on trouve des équivalents dans presque tous les pays développés, Chine comprise.

 

I&T. : Faut-il accompagner les créateurs de start-up et jusqu'à quel stade de leur développement ?

L.G. : Je ne crois pas que les entrepreneurs français soient aujourd'hui abandonnés en rase campagne. Nous avons accompli des progrès significatifs en matière de capital-risque et de capital amorçage. Mais il est vrai que pour les gros tickets, supérieurs à 50 ou 100 millions d'euros, le marché français manque d'opérateurs et de profondeur. C'est l'étage de la fusée qu'il faut encore construire pour aider nos start-up à grandir.

 

I&T. : Comment d'une façon générale améliorer les politiques de soutien ?

L.G. : Beaucoup d'initiatives ont été lancées depuis dix ans. Le meilleur service à leur rendre est de ne pas les modifier et encore moins de les supprimer avant qu'elles aient pu produire leurs effets. Nous voulons toujours bien faire, et même souvent mieux faire, mais il ne faut pas oublier les vertus de la stabilité et de la simplicité.

 

I&T. : Notamment comment peut-on améliorer l'articulation entre les universités, les écoles d'ingénieurs, les labos de recherche et l'industrie ? (essaimage, spin off, dépôt de brevets...)

L.G. : Je ne veux pas négliger ce problème, mais simplement pointer qu'il est universel. Les Suédois, les Britanniques, les Américains, pour ne citer que des nations dont on jalouse souvent le talent pour amener une idée sur le marché, se posent tous la même question : comment renforcer ce flux d'innovations entre laboratoires et entreprises ? Je pense là encore que c'est une affaire de culture et de comportement plus que de prime à l'invention et donc que cela prend du temps. Nous avons lancé un certain nombre d'outils et d'institutions, laissons-les faire leur travail, si possible en leur facilitant la vie.

 

I&T. : Avez-vous un ou des exemples de réussites ?

L.G. : Oui - L'Institut de recherche technologique Jules Verne à Nantes sur les matériaux ou le CEA à Grenoble.

 

I&T. : Quel rôle spécifique les industriels peuvent ou doivent-ils jouer pour soutenir des start-up ?

L.G. : La question se pose différemment selon les catégories d'entreprises. Aujourd'hui, les intégrateurs de start-up sont souvent d'anciennes start-up qui grandissent par croissance externe. Les ETI familiales, elles, font le pari d'une croissance incrémentale et durable. Certes, elles renouvellent parfois fondamentalement leurs produits et services grâce à des innovations externes, mais la principale force de cet écosystème n'est pas la rupture technologique permanente. Il y a sans doute des progrès à accomplir dans le rapprochement de ces deux mondes. Quant aux grandes ETI et aux grands groupes, elles peuvent apporter aux start-up plusieurs éléments dont elles ont besoin : l'accès à un vaste marché, une maîtrise des process industriels, un réseau de fournisseurs et sous-traitants, des capitaux, etc.

 

I&T. : D'après votre expérience des grands groupes (PSA, Airbus...) ces derniers doivent-ils jouer un rôle de « grand frère » auprès des créateurs de start-up ?

L.G. : On sait que la rencontre entre les deux n'est pas toujours simple. Les start-up cherchent par définition à accélérer, parfois même à bousculer les processus et les marchés sur lesquels les grandes entreprises ont calé leurs habitudes. Les grands groupes veulent parfois les absorber pour bénéficier de leur créativité. La cohabitation est forcément agitée. Cela étant, il ne faudrait pas tomber dans le piège d'une vision fermée et purement hexagonale de notre écosystème industriel. Il est normal que des start-up soient rachetées par des groupes étrangers, tout comme les grands groupes français font parfois de « belles prises » à l'étranger. Ce qui importe, c'est que notre territoire et nos actifs soient attractifs à la fois pour les start-up et pour les grands groupes. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille toutes les laisser partir !

 

I&T. : Y a-t-il des domaines, ou des secteurs, où la France manque d'innovateurs ?

L.G. : La France, comme d'autres pays développés, est presque totalement sortie des marchés technologiques de masse (ordinateurs, téléphones, etc.) ce qui la prive d'un savoir faire de fabrication et de distribution mondiale qu'on ne trouve plus guère qu'en Asie aujourd'hui. Elle a cependant remarquablement consolidé ses atouts dans l'entrepreneuriat high-tech, même si l'on a déjà dit que l'accompagnement financier des jeunes entreprises devait encore s'améliorer.

 

Propos recueillis par Guillaume Lecompte-Boinet

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0982

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