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LES3DIMENSIONSDE Jean-François Clervoy PRÉSIDENT DIRECTEUR GÉNÉRAL DE NOVESPACE

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Diplômé de Polytechnique, de Supaero et du brevet d'ingénieur navigant d'essai, Jean-François Clervoy n'a eu de cesse de vouloir apprendre et progresser. Intégré au Cnes dès sa sortie de l'X, il a d'abord été ingénieur en automatisme avant de devenir astronaute français puis européen. En 1985, il fut à l'origine des premiers vols paraboliques effectués en Europe. Après 15 ans dédiés à l'Agence spatiale européenne (ESA), l'astronaute est revenu à ses premières amours : le voilà PDG de Novespace, la société qui fait voler l'A300 Zero-G. Cet avion permet à ses passagers d'expérimenter l'apesanteur.

Au premier étage d'un vieil immeuble, en plein coeur de Paris, se trouve le bureau d'un sage curieux comme un enfant. La pièce est grande et lumineuse. En moins de deux minutes, Jean-François Clervoy m'a dit bonjour, qu'il n'a pas beaucoup de temps, qu'il doit finir un e-mail et passer un coup de fil important. Je me retrouve assis à une table ronde, un verre d'eau, un café et les trois objets de la page suivante devant moi. Lui est à son bureau, à ma gauche, l'e-mail est déjà envoyé, il est au téléphone et me fait signe qu'il arrive en souriant. C'est étrange, je n'ai aucunement l'impression d'avoir été bousculé. Finalement je ne sortirai de ce bureau que deux heures plus tard, ravi d'avoir pu partager cette matinée avec un grand monsieur, forgé d'un alliage d'intelligence et d'enthousiasme.

L'HOMME

Un assoiffé de savoir

Le besoin de comprendre, au-delà de celui d'apprendre, semble le fil conducteur de sa vie incroyablement remplie. Dès l'âge de sept ans, le petit Jean-François s'émerveille devant sa 404 Peugeot téléguidée. Quand d'autres choisissent l'école buissonnière, lui et son frère jumeau préfèrent passer au laboratoire de leur oncle professeur de sciences naturelles. « J'ai toujours été fasciné par ce que l'homme est capable de faire », résume-t-il quand il évoque les démontages et remontages incessants des appareils domestiques de ses parents. Assez vite il se passionne pour l'électronique. À 16 ans, il rejoint le Groupe amateur de réalisation et d'études de fusée (Garef), un club à la pointe de la technique. « J'étudiais des documents même pas enseignés dans les écoles d'électronique à l'époque, sur les ampli-op par exemple », se souvient-il. Se creuser les méninges jusqu'à la satisfaction finale de trouver la solution à un problème est le moteur de Jean-François Clervoy. Il possède une collection de plus de cent casse-têtes qu'il continue d'alimenter pour mettre à l'épreuve son esprit. D'après lui « un casse-tête doit se faire en une ou deux minutes, sinon le cerveau s'engage dans un cul-de-sac et le casse-tête a gagné. Il faut sortir de l'intuition. Souvent je le pose, l'observe et trouve la solution sans le manipuler. »

Dans l'espace, ses inventives facéties lui ont valu de se faire chambrer. L'un de ses collègues astronautes américains l'a présenté ainsi lors d'une conférence : « Je vais donner la parole à Billy Bob qui, comme vous allez le constater, est né pour jouer ». Une fois devant le micro, le Français a dévoilé les jeux qu'il avait créés en apesanteur. En particulier les fléchettes de l'espace : un astronaute lâche son rouleau de scotch en le perturbant le moins possible, le second doit lancer en ligne droite son crayon pour qu'il passe à travers. Pas si simple en l'absence de gravité. « Jean-François est le contraire du type blasé, raconte Jean-Yves Heloret qui était avec lui à Polytechnique et à Supaero. Tout ce qui est nouveau l'attire, surtout les choses dangereuses. Mais il les fait toujours de façon raisonnée. » Être astronaute lui a permis de combler son goût pour les risques maîtrisés, mais pas seulement. « Quand on regarde de là-haut, on se rend compte que la Terre est finie et que l'océan est le système de support de vie de la planète, qu'il régule tout », rapporte l'astronaute. Une fois le pied posé au sol, il s'est impliqué dans des actions de protection de l'environnement telles que Te mana o te moana et le parc de loisirs sur l'exploration de la terre, Eana, en Normandie.

L'INGÉNIEUR

Un précurseur des vols paraboliques

Très bon élève depuis toujours, il choisit « la voie royale » après sa terminale C : math sup - math spé. « Je ne me suis pas dit, "je veux être ingénieur", analyse-t-il aujourd'hui. Mais rétrospectivement c'était logique. » L'espace n'est encore qu'un centre d'intérêt parmi d'autres pour cet insatiable curieux. À l'époque son obsession est d'intégrer Polytechnique. Ce n'est qu'une fois le sésame pour la prestigieuse école obtenu qu'il s'oriente vers le spatial. À la sortie, il intègre le corps des ingénieurs de l'armement de la DGA et entre à Supaero pour compléter sa formation. D'ores et déjà un poste d'ingénieur dans le contrôle des systèmes automatisés l'attend au Cnes.

Une fois diplômé, Jean-François Clervoy travaille sur la sonde Vega, le satellite Spot et la liaison optique inter-satellite Star. « Il fallait viser au microradian près, en étant en avance de 70 microradians sur le satellite cible », se rappelle-t-il. Pour lui tout cela est un grand jeu d'exercice mental : « Il faut visualiser l'objet dans l'espace alors qu'on le conçoit et le fabrique depuis la Terre, c'est très stimulant. » Parallèlement il obtient le brevet d'ingénieur navigant d'essai à l'École du personnel navigant d'essais et de réception. Sa thèse de fin d'études traite des vols paraboliques, une technique permettant de créer jusqu'à 22 secondes consécutives d'apesanteur dans un avion. C'est lui qui baptise Zero-G la Caravelle qui sera la première à réaliser ces vols paraboliques en Europe. Déjà astronaute français depuis 1985, son intégration au corps des astronautes européens l'entraîne vers d'autres cieux : il part travailler avec la Nasa. Le Cnes confie le Zero-G à Novespace, une filiale jusque-là en charge de transfert de technologies.

Durant ses trois missions dans l'espace, Jean-François Clervoy utilise ses compétences d'ingénierie, notamment dans la prise en charge de bras télémanipulateurs. Idem après son retour sur Terre, lorsqu'il contribue à la conception de l'ATV (un cargo spatial automatisé), entre 2001 et 2008. « Du fait de ses expériences de vol habité et de ses compétences techniques, il était très respecté des Américains et des Russes lors des discussions sur ce projet », rapporte Jean-Yves Heloret, devenu adjoint du directeur technique d'Astrium Satellites et directeur du programme ATV.

LE MANAGER

Adepte des structures pyramidales

Quel nouveau défi pouvait encore s'offrir à l'astronaute ? Un jour d'avril 2006, le téléphone sonne. Au bout du fil, le PDG de Novespace lui dit qu'il part et lui propose sa place. Jean-François Clervoy accepte. L'ESA le libère à 70 % et il s'installe sur un siège qu'il n'avait pas encore essayé : celui de dirigeant d'entreprise. Et quelle entreprise ! Celle née de son projet de thèse, 23 ans plus tôt. Entre son bureau parisien et l'A300 Zero-G à Bordeaux-Mérignac, il est désormais à la tête d'une équipe de neuf salariés. « Trois de plus qu'à mon arrivée » déclare-t-il, satisfait. Avoir vécu au sein d'un équipage, en espace confiné, à des centaines de kilomètres du plancher des vaches, prépare à la gestion d'équipe, c'est certain. Son management, qui relève « avant tout du bon sens », est basé sur la communication. « Il est très à l'écoute des gens, je ne l'ai jamais vu rejeter une idée », confirme Jean-Yves Heloret. Niveau organisation, le « jeune » PDG a mis en place une structure pyramidale. « Cela responsabilise les gens », justifie-t-il.

Concernant un autre aspect important de sa fonction, il s'exclame : « J'ai découvert un monde hallucinant ! » Celui de la finance. Il a appris à jongler entre deux impératifs qui lui étaient inconnus, faire des bénéfices et négocier avec les fournisseurs. Son nouveau projet : ouvrir les vols paraboliques au grand public de manière non lucrative. Les discussions avec l'aviation civile et le Cnes sont lancées. « Il y a de nombreux points techniques à régler, avoue-t-il. Mais j'essaie toujours d'arriver aux réunions avec des solutions à proposer aux problèmes qui se posent. J'incite d'ailleurs mes collègues à faire pareil quand ils viennent me voir. » Réussira-t-il à nous faire goûter à l'apesanteur ? Il espère voir le premier vol décoller avant la fin de l'année. En sortant de son bureau, je n'ai pu m'empêcher de lever les yeux au ciel. J'avais l'étrange sensation de ne déjà plus toucher le sol.

SES 3 DATES

1983 Sortie de Supaero, deux ans après l'obtention du diplôme de Polytechnique 1994 Premier vol dans l'espace d'une série de trois missions en navette spatiale 2006 PDG de Novespace, tout en restant membre du corps actif des astronautes européens de l'ESA

SES 3 OBJETS FÉTICHES

LA NAVETTE DE TINTIN Fan de BD, il a pris la fusée de Tintin avec lui dans l'espace comme un emblème de l'imaginaire et de l'inventivité de l'homme.

LA BREITLING AEROSPACE Il avait repéré l'ergonomie, la sobriété, la légèreté de cette montre bien avant son nom « Aerospace ». Sa femme la lui a offerte. Elle n'a pas quitté son poignet lors de ses missions.

LE RUBIK'S CUBE En remerciement à celui qui l'a inventé et pour symboliser la capacité de l'homme à résoudre des problèmes, le joueur invétéré a aussi emporté ce casse-tête dans les airs.

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