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LES3DIMENSIONSDE Étienne Klein DIRECTEUR ADJOINT DU LABORATOIRE DES SCIENCES DE LA MATIÈRE AU CEA

THIBAUT DE JAEGHER tdejaegher@industrie-technologies.com

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Ce n'est pas le physicien le plus connu de France mais c'est sans aucun doute l'un des plus brillants apôtres de la science auprès du grand public. Ingénieur, docteur en physique et en philosophie, écrivain, alpiniste... Étienne Klein est un homme insaisissable. Un peu à l'image de ces particules quantiques (sa spécialité) qui ont la particularité de pouvoir prendre plusieurs positions au même instant. Rencontre avec ce physicien au look de rocker, fasciné par l'atome... et les Rolling Stones.

Etrange Monsieur Klein. Vous venez rencontrer un scientifique ? Vous découvrez un bureau aux murs tapissés de peintures plus ou moins abstraites (« J'en peins une après chaque livre ») et de posters des Rolling Stones. Vous voulez lui parler de lui, de sa carrière ? Il vous installe derrière une petite table ronde, flanquée d'une bibliothèque et d'un vélo, en dissertant. Étienne Klein n'est décidément pas banal. Sous le regard de Keith Richards et Mick Jagger, il s'inquiète : « Qu'attendez-vous de moi ? » Le mail était pourtant précis mais visiblement il n'a pas la mémoire des détails qui ne comptent pas. Il revient à lui et poursuit : « Nous nous sommes déjà vus, non ? » Exact. La dernière fois, nous nous sommes rencontrés près de l'Observatoire de Paris, autour d'un café. Nous avons discuté de la place de la science dans la société à l'occasion des lancements des travaux de la stratégie nationale de recherche et d'innovation. Étienne Klein est décidément étrange. Il a l'air dans la lune, mais les idées de ce physicien du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) fusent, aussi précises que des flèches. Et dès qu'on ne parle pas directement de lui, l'homme se révèle intarissable. Il peut soliloquer des heures sur la nature quantique des solos de guitare des Rolling Stones lors de leur dernier concert parisien. « La manière dont Keith Richards et Ronnie Wood se parlaient par guitares interposées ressemblait furieusement au phénomène d'intrication en physique quantique. » L'interlocuteur dérouté tente de suivre. Et de comprendre comment cet ingénieur (centralien) devenu physicien a réussi à se transformer en un vulgarisateur de génie, pour reprendre la formule du journal Le Monde. Portrait de cet exégète des sciences en trois facettes.

L'HOMME

- Le goût de l'effort

Avec son look de rocker filiforme, Étienne Klein est loin de ressembler à l'image classique que l'on se fait du chercheur. Si l'homme n'aime pas parler de lui (il ne dira rien de ses deux enfants), il devient bien plus disert dès que l'on évoque ses passions. Alpiniste, coureur de fond et amateur d'ultra-trail, il aime éprouver les limites de son corps. En ce début juillet, il se préparait pour courir, fin août, la CCC, une course à pied de 98 km qui va de Courmayeur à Chamonix en franchissant sept cols. Au programme : 5 600 mètres de dénivelé positif ! Étienne Klein apprécie les expériences extrêmes. « J'aime voir les visages déchirés des cyclistes - dopés ou pas - après les grandes étapes de montagne du Tour. On apprend beaucoup sur les ressources de l'homme dans ces instants de douleur. » Il affirme même que son âge (51 ans) lui permet d'apprécier ces efforts solitaires à leur juste valeur. Cadet d'une fratrie de sept enfants, dont le père était aussi ingénieur, il a d'ailleurs écrit la plupart de ses livres à Chamonix, le soir, après avoir vidé son corps de tout superflu dans des courses en montagne. Sans qu'il étale ses doutes ou ses vagues à l'âme, on perçoit dans son regard des fêlures. De celles qui vous font changer de cap. « Je suis fasciné par ces gens qui, passés 50 ans, changent complètement de vie pour embrasser enfin leur vocation. Ils n'ont pas forcément de talent dans la voie qu'ils choisissent mais c'est là qu'ils estiment trouver leur bonheur. » Étienne Klein ne dira pas si son métier de chercheur en physique lui apporte la plénitude. Tout juste confessera-t-il qu'il a connu une certaine frustration au tournant de la quarantaine, une période de sa vie marquée aussi par la maladie. Puisque la physique ne lui suffisait plus, il s'est lancé dans un doctorat en philosophie des sciences.

L'INGÉNIEUR

- Une vocation éphémère

Autant l'avouer tout de suite, Étienne Klein ne s'est jamais senti ingénieur dans l'âme. Ses années passées dans les amphis et les labos de l'École centrale de Paris ne l'ont pas réellement enthousiasmé. Il faut dire qu'après une scolarité sans accroc à Orsay (Essonne) puis au lycée Louis-le-Grand à Paris, son premier contact avec les grandes écoles s'est révélé extrêmement frustrant. « J'ai été viré du concours d'entrée à Polytechnique à cause d'un tympan percé, se souvient-il, laissant un instant parler l'adolescent blessé. Ce handicap m'empêchait de passer les épreuves de natation et de devenir officier. » De cette déconvenue naîtra son besoin de comprendre où il va. Après quelques mois d'études à Centrale, il sent que la vie d'ingénieur qu'on lui destine n'est pas faite pour lui. Il cherche alors sa voie en dévorant tout ce qui passe : romans, essais, films, « pour donner du sens à ma vie ». Il se cherche... et trouve par hasard sa vocation en effectuant un stage au Cern à Genève (Suisse). C'est là qu'il découvrira le monde de l'infiniment petit et des particules. Il en fera sa spécialité.

Avec le recul, il juge sa formation d'ingénieur pas si mauvaise. Plus complète que celle des jeunes d'aujourd'hui en tout cas. « J'ai l'impression qu'on a obligé les étudiants actuels à faire des choix, très tôt, entre sciences dures et sciences molles et qu'ils considèrent ces choix comme irréversibles. » Ce professeur à Centrale (il y enseigne l'épistémologie) s'inquiète notamment de voir une majorité de ses élèves considérer comme secondaire tout ce qui n'est pas maths, physique ou chimie. « Le rapport a la connaissance a changé. Pour cette génération, habituée à cliquer d'une page à l'autre, lire un livre est devenu fastidieux. Ils pensent même qu'on peut réussir sans maîtriser le français ou l'expression orale, se lamente-t-il. Et ils ont raison puisque désormais on paye aux grands patrons des coaches en orthographe. » Plus inquiétant, Étienne Klein estime qu'on enseigne dans les écoles une physique dépassée. Et c'est ennuyeux à l'heure où l'on demande à ces jeunes de se muer en entrepreneurs inventifs. « Les innovations ne surgiront pas dans le champ de la physique traditionnelle mais dans celui de la physique quantique. »

LE CHERCHEUR

- Un défricheur discret

Derrière le vulgarisateur se cache (soigneusement) le chercheur. Étienne Klein est plus connu pour ses livres que pour ses travaux de physicien. Il a pourtant un pedigree scientifique aussi bien étoffé que son palmarès littéraire. Actuel directeur adjoint du laboratoire des sciences de la matière qu'il a fondé au sein du CEA en 2002, il a piloté (de 1996 à 2000) le projet Silva, dont le but était de mettre au point un procédé de séparation isotopique par laser de l'uranium. Des manips de cinquante heures, avec 40 personnes impliquées. « Après ce projet, j'ai souhaité prendre un peu de champ », confie-t-il. C'est à cette époque qu'il commence à écrire beaucoup et qu'il se lance dans une thèse de philo.

Imperceptiblement, il délaisse la physique pure pour s'attaquer aux questions philosophiques que pose sa discipline. Logiquement, il fait du temps l'un de ses champs de recherche favori. Mais Étienne Klein veut aller plus loin et vulgariser ses connaissances. Le grand public l'intéresse mais il tente aussi d'élargir l'horizon de ses collègues du CEA. « Ils restent trop concentrés sur leur territoire de recherche, déplore-t-il. Tout ce qui ne leur est pas directement utile ne les intéresse pas. » Un peu à l'image des élèves ingénieurs...

Cette tendance à la spécialisation l'inquiète. « Elle facilite trop la vie des scientifiques », estime-t-il. Le physicien préférerait voir les ingénieurs se muer en « intellectuels de la technique », les entendre prendre la parole dans les grands débats publics actuels, comme celui sur les nanotechnologies. « C'est quand même incroyable : les ingénieurs changent nos modes de vie comme jamais auparavant mais aucun d'entre eux n'accepte de s'exprimer sur la place publique pour donner le point de vue de la technique. » Modestie ? Incompétence ? Étienne Klein n'a pas la réponse mais plaide pour que les scientifiques (ingénieurs et chercheurs) retrouvent le chemin de la politique. « Les chercheurs se plaignent souvent de l'inculture des hommes politiques en matière de sciences, mais on pourrait leur retourner l'accusation : pourquoi les scientifiques ne font-ils pas de politique ? » Et vous, M. Klein, vous y pensez ? La réponse se fait attendre mais son sourire et ses yeux pétillants l'ont trahi. Il n'y pense pas qu'en se rasant.

« PEUT-ON RÉUSSIR SANS MAÎTRISER LE FRANÇAIS OU L'EXPRESSION ORALE ? »

Les ruptures technologiques ne surgiront pas dans le champ de la physique traditionnelle mais de la physique quantique.

SES 3 DATES CLÉS

1983 Il entre au CEA après avoir obtenu un DEA de physique théorique et un diplôme d'ingénieur de Centrale Paris. 1991 Il publie ses premiers ouvrages de vulgarisation scientifique. 1999 Il décroche un doctorat de philosophie des sciences.

SES 3 OBJETS FÉTICHES

LE VÉLO Passionné par la petite reine, il se sert de Bécaline (c'est son petit nom) pour se déplacer sur l'immense campus scientifique du CEA à Saclay. LE PIOLET Il a fait de cet objet (acheté à Chamonix) le partenaire indispensable de ses courses en montagne. Avec lui, il s'est attaqué aux cimes du Népal et au Cervin en Suisse. LE LIVRE CONSACRÉ AUX ROLLING STONES Même s'il assure ne pas être un fan au sens propre, il reste fasciné par le caractère "quantique" du groupe. La chanson Sympathy for the Devil, par exemple, serait construite par l'agrégation de différents morceaux. Un phénomène que l'on retrouve en physique quantique.

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