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LES3DIMENSIONSDE Éric Carreel

PROPOS RECUEILLIS PAR CHARLES FOUCAULT cfoucault@industrie-technologies.com

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PRÉSIDENT DE WITHINGS, SCULPTEO ET INVOXIA À la success story chez Inventel a suivi l'ennui chez Thomson. Éric Carreel a donc fui pour laisser de nouveau s'exprimer sa créativité. En trois ans, il a déjà créé trois nouvelles sociétés : Withings fait florès avec le pèse-personne connecté, Sculpteo imprime en 3D les créations des internautes, Invoxia travaille sur la qualité acoustique et l'ergonomie des téléphones. Le serial entrepreneur français, loin de transpirer l'hyperactivité, incarne plutôt la figure moderne du philosophe : modeste, calme et en avance sur son temps.

Dans sa grande maison, sur les hauteurs de Meudon, l'homme qui a trouvé la recette du succès nous reçoit très simplement. Il a même prévu les croissants. Éric Carreel travaille souvent chez lui, dans son petit bureau du rez-de-chaussée avec vue sur le jardin... lorsqu'il n'est pas dans l'une des trois sociétés qu'il a créées depuis 2008, en réunion quelque part ou en train de partager son expérience avec un amphi d'étudiants. Un emploi du temps de ministre qui n'empêche pas le triple président d'entreprise d'afficher une sérénité déconcertante. Après chaque question, un temps précède une réponse claire, pesée, réfléchie.

À l'écouter raconter sa success story, elle en perd presque sa grandeur : il n'a jamais été très bon élève, il a eu « beaucoup de chance », il a été « entouré de gens extras avec un grand esprit d'équipe ». Puis, derrière ce voile, apparaît un visionnaire qui a couru après la chance jusqu'à s'en saisir et qui a su pousser ses troupes au-delà d'elles-mêmes.

L'HOMME

La famille, essentielle à son équilibre

Ainé des quatre enfants d'une famille de modestes fermiers de Picardie, les tâches agricoles lui ont inculqué la valeur du travail. Elles l'ont aussi aidé à savoir ce qu'il n'avait pas envie de faire plus tard : s'occuper de cochons et de champs. Seule la maintenance des machines agricoles et la préparation des outils l'intéressaient. « Je prenais du plaisir à démonter la moissonneuse batteuse », se souvient-il. Ses années de collège, il les passe à rêver de ces chaînes Hi-Fi « avec plein de boutons ». Dans l'encyclopédie de ses parents, il dévore l'article électronique. Il y apprend comment construire un poste à galène... et le fabrique. L'ombre du grand monsieur Carreel se dessine déjà derrière le petit Éric. Sa vocation est immédiate lorsqu'il découvre l'existence du métier d'ingénieur. Élève moyen jusqu'alors, sa moyenne augmente au lycée, en filière C. Suffisamment pour intégrer la prépa Sainte-Geneviève à Versailles. « Deux années fabuleuses » même s'il n'est pas en haut du classement. « Le week-end, pendant qu'on buchait, Éric rentrait aider à la ferme car son père avait eu un problème de santé. Eu égard à sa quantité de travail, il avait des résultats incroyables », relativise Henri Sors, camarade de promo devenu son beau-frère. La famille. C'est un élément important dans l'équilibre d'Éric Carreel. Dans les plus gros rushes, il travaillait à domicile de 4 heures du matin jusqu'au petit-déjeuner qu'il partageait avec sa femme et ses trois enfants. Cela lui permettait d'être rentré à 20 heures, pour le dîner.

En perpétuelle analyse de ce qui l'entoure, son esprit de chercheur parcourt des sphères techniques mais aussi spirituelles : « La réflexion sur comment être un homme dans ce monde capitaliste et technologique tout en étant en cohérence avec sa foi est une chose essentielle pour moi. » Un humanisme qui s'est manifesté chez Inventel par l'embauche de jeunes en difficulté, ce qu'il compte réitérer dans ses nouvelles sociétés.

Jacques Lewiner, son prof, maître de thèse à l'ESPCI et associé depuis, saisit toutes ses facettes d'un coup lorsqu'il le décrit comme « quelqu'un de très droit qui a des idées et des idéaux. »

L'INGÉNIEUR

Toujours les mains dans le cambouis

Éric Carreel voulait intégrer Télécom Paris. Il a eu l'ESPCI. Ses débuts dans l'école d'ingénieur championne de France du dépôt de brevets ne sont pas brillants. Mais plus il se rapproche de la physique et de l'électronique mieux il se porte. L'aspect pratique de l'enseignement de l'ESPCI lui plaît et le confronte à la réalité. Pour lui, être ingénieur c'est « être à la frontière entre une compréhension théorique de phénomènes et leur mise en application concrète... souvent synonyme d'ennuis incroyables ! »

Dans le laboratoire de Jacques Lewiner (premier déposant de brevets privés français), il s'éclate plus que nulle part ailleurs. En cours et même sur son temps libre, il y travaille sur les écrans tactiles et la téléphonie sans-fil. Nous sommes en 1983. Cet environnement et les convictions de cet « étudiant idéaliste » font déjà naître en lui le désir de créer des entreprises : « je voulais que mon travail soit source de travail. »

Une fois diplômé, il va jusqu'à sécher les après-midi de son service militaire pour les passer au labo. « Il a bien plus servi la France comme cela », plaisante aujourd'hui Jacques Lewiner. Son doctorat en poche, Éric Carreel devient maître de conférences à l'ESPCI. C'est alors qu'il s'envole et fonde Inventel. Depuis il a toujours été à la tête d'équipes plus ou moins grosses (jusqu'à 75 personnes) tout en restant ingénieur avant tout. « Il met les mains dans le cambouis. C'est un amoureux du produit, de l'aspect technologique et des défis intellectuels que cela représente », rapporte Cédric Hutchings, directeur général de Withings. Au-delà du plaisir qu'il y prend, Éric Carreel y voit une nécessité : « Les entreprises technologiques françaises sont souvent menacées car elles ne sont plus managées par des ingénieurs passionnés qui comprennent et maîtrisent la technique. Combien de PDG sont capables de présenter, comme le fait Steve Jobs, les produits de leur entreprise ? »

L'ENTREPRENEUR

Une grande capacité à rebondir

Là serait le secret de sa réussite ? Pas seulement. « Il est excellent techniquement mais il a surtout la capacité d'intégrer ses compétences dans une vision stratégique », analyse Jacques Lewiner. Et il est persévérant. La première expérience d'entreprenariat d'Éric Carreel est désastreuse : « Le témoin » est un boîtier branché derrière le Minitel pour calculer le coût et la durée des communications. Il pensait en vendre 100 000 en un an. Il en a vendu 400.

Qu'à cela ne tienne. Inventel se relève et cartonne en fabriquant les pagers Tam-Tam pour Cegetel. « J'ai découvert la finance, la gestion des fournisseurs, de la communication, de la qualité. C'était un sacré bazar », reconnaît l'innovateur. En 1998, l'arrivée du SMS tue le marché en trois mois. Dur. Inventel ressuscite dans la téléphonie sans-fil (DECT) jusqu'à être à l'origine de 30 % des téléphones sans-fil vendus dans le monde en 2002 et 2003.

Un homme averti en vaut deux. Éric Carreel a décidé de travailler en parallèle sur l'ADSL, convaincu que l'Internet comme la téléphonie sera sans fil et que ces services seront concentrés dans le modem. La première version de boîtier qu'il propose en 2000 communique en Bluetooth et permet déjà les appels sur IP. Les clients qui l'acquièrent le trouvent trop cher et trop complexe. Entendu. Le suivant sort en 2002 et fonctionne en Wi-Fi. Via France-Télécom et d'autres opérateurs, Inventel vend 200 000 boîtiers en Europe. Puis la petite entreprise remporte l'appel d'offres pour fabriquer la Livebox en 2004. L'équipe passe de 30 à 75 personnes et le chiffre d'affaires atteint 120 millions d'euros en 2005. Il était de 1,5 million en 2001. Impressionnant ? Non, juste normal : « Pour faire un produit technologique, il faut être en avance. Comme un surfeur doit être là avant la vague et se tenir prêt. Pendant un, deux ou trois ans, le marché ne sera pas prêt. Ça va être dur mais formateur. Et quand la vague arrivera, le produit sera vraiment prêt », le visionnaire a dit.

Victime de son succès, Inventel est vendue à Thomson. Éric Carreel y passe deux ans et demi avant de s'en aller, écoeuré par l'inertie et l'incapacité à innover. Il prend six mois pour réfléchir. Les propositions de direction de boîtes existantes ne font pas le poids face à sa volonté de revivre l'aventure des entreprises technologiques et de faire créer des emplois. Il définit plus précisément les idées qui lui trottaient dans la tête et recommence comme en 1994. Avec plus d'expérience. Avec plus d'assurance. Depuis 2008 il a déjà créé Withings, Sculpteo et Invoxia. Le succès est au rendez-vous. Il a bien une quatrième idée mais sa femme trouve que ça commence à suffire. Pas nous.

SES 3 DATES CLÉS

1983 Diplômé de l'ESCPI, il reste dans le laboratoire de son mentor (Jacques Lewiner) pour faire sa thèse et devient maître de conférences. 1994 Il fonde Inventel avec Jacques Lewiner. L'entreprise sera rachetée par Thomson en 2005. 2007 Il quitte Thomson puis crée trois sociétés : Withings, Sculpteo et Invoxia. Une par an.

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