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LES3DIMENSIONSDE Bernard Charlès DIRECTEUR GÉNÉRAL DE DASSAULT SYSTÈMES

JEAN-FRANÇOIS PREVÉRAUD

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Jeune, il fut un ingénieur turbulent mais volontaire. Devenu patron du leader mondial du marché du PLM et de la 3D, Bernard Charlès s'est affirmé en vingt-six ans comme un manager visionnaire. Ardent promoteur de la 3D, il rêve de convertir toute la société à cette technologie. Il ambitionne de sortir Catia de ses traditionnelles applications industrielles pour l'emmener, entre autres, vers les sciences du vivant et le monde de l'enseignement. Rencontre exceptionnelle avec un homme discret.

Si l'on ne craignait pas les clichés, on pourrait dire que l'histoire de Bernard Charlès ressemble à une success story à l'américaine. Jeune diplômé brillant, issu d'un milieu modeste, il transforme à la force du poignet la start-up qui l'a engagé à la fin de ses études en une multinationale. La jeune pousse qu'il dirige, élevée au sein du groupe Dassault, s'appelle Dassault Systèmes, ci-devant leader mondial des logiciels de conception 3D et de gestion du cycle de vie des produits (PLM).

Seulement voilà : les clichés ne lui plaisent guère et raconter sa success story, encore moins. Oui, il a sérieusement contribué à transformer une spin-off en un champion de 1,3 milliard d'euros, qu'il a lui-même introduit à la Bourse de Paris et sur le Nasdaq américain il y a treize ans. Non, il ne s'en vantera à aucun prix. Le mot "star" devant "systèmes", il le remplace par Dassault. Le tout-à-l'ego ? Très peu pour lui. Et ce n'est pas par fausse modestie, plutôt par pudeur. Du reste, ne cherchez pas sa notice dans le Who's Who... À l'entrée "Charles", prénom Bernard, vous ne trouverez qu'un ancien député du Lot ! Bernard Charlès n'a qu'une fantaisie, en tout cas visible : devant son élégant bureau où il nous reçoit - une pièce simple, aux lignes très épurées -, un jardin japonais occupe une partie de la terrasse. C'est l'une de ses passions. Pour connaître les autres, on attendra...

L'HOMME

De la réserve avant toute chose

Sa carrière réussie ne doit rien au hasard. Même jeune, l'homme n'a jamais été du genre à se laisser dicter ses choix. Que ce soit lors de ses études à Plouha puis au lycée de Saint-Brieuc, ou lors de ses premiers pas dans la vie professionnelle, il a toujours affirmé ses opinions. Et n'a jamais eu peur de dire haut et fort la voie qu'il considérait comme la meilleure pour avancer. Ses convictions sont d'autant plus fortes que son assise familiale est solide.

Fier de ses racines (il est né il y a 52 ans à Yvias, près de Paimpol), il cultive pour ses cinq enfants les valeurs que son père lui a transmises : « Il nous a donné, à mes deux frères et à moi, le goût de la technique. Il aurait voulu être ingénieur, mais en tant qu'aîné il a dû reprendre l'exploitation agricole familiale, en la modernisant et en mécanisant autant que possible les tâches les plus pénibles. » Ce père a initié très tôt ses trois fils (tous ingénieurs) à la prise de responsabilités, en les impliquant très vite dans les choix techniques de l'exploitation légumière et en leur transmettant sa volonté d'entreprendre pour faire face aux bouleversements qu'il pressentait déjà pour la filière agricole française, dans une Europe en pleine transformation.

À l'époque, il n'a pas encore de plan de carrière en tête. « J'ai eu une scolarité classique, une année après l'autre, sans but prédéfini car si j'étais moyen en tout, je n'étais bon en rien, confie-t-il. Comme je travaillais vite, je ne rapportais jamais de travail à la maison. C'est ce qui m'a permis de passer mes week-ends dans le garage de l'exploitation paternelle à bricoler des mobylettes comme tous les gamins de l'époque, puis de vieilles voitures - j'ai même créé un buggy avec mes frères -, puis à perfectionner, voire inventer des équipements combinés de récolte et de travail des sols. » Ce goût de la mécanique, acquis sur le terrain et les mains dans le cambouis, a poussé Bernard Charlès à se lancer dans des études d'ingénieur. Pour ne pas peser financièrement sur ses parents, il optera pour un cursus rémunéré, celui de l'École normale supérieure de l'enseignement technique (ENSET) de Cachan. C'est durant cette période que le futur directeur général a le déclic pour les mathématiques. « J'ai alors découvert qu'elles pouvaient se révéler des outils puissants au service des théories mécaniques généralisées. J'ai tout de suite compris qu'elles allaient beaucoup me servir par la suite. »

L'INGÉNIEUR

Un rapide et un obstiné

Son intuition est la bonne. Cette discipline guidera toute sa carrière. Doté de capacités hors du commun, Bernard Charlès se révèle totalement lors de ces études. « Il faisait ses devoirs deux fois plus vite que ses camarades et il corrigeait nos cours, se souvient Pierre Padilla, directeur de l'École nationale d'ingénieurs de Metz, qui fut l'un de ses professeurs. À tel point qu'avec son binôme, ils ont décidé de préparer un cours meilleur que le nôtre... et ils ont réussi ! » Ce fait d'armes lui vaut d'être bombardé chargé de cours à l'École polytechnique, à l'Ensta et à l'Institut supérieur des matériaux. L'occasion de cultiver sa fibre de pédagogue, qualité qui lui sert encore aujourd'hui pour faire avancer ses idées. « Diriger une entreprise, c'est faire preuve de beaucoup de pédagogie », sourit-il.

Bernard Charlès décroche facilement son diplôme d'ingénieur et poursuit par un doctorat en mécanique. Une idée lui trotte alors dans la tête : se lancer dans la recherche sur le traitement d'images ou l'intégration matériel/logiciel, avec l'objectif de fonder son entreprise. « Je voulais imaginer le futur auquel je me destinais et je souhaitais convaincre des équipes de m'accompagner. » Le service national en décidera autrement.

Bernard Charlès se retrouve scientifique du contingent. « Je voulais être affecté dans une entreprise ayant une vraie perspective d'avenir. » À force de persuasion, il finit par rencontrer Francis Bernard, qui dirige alors Dassault Systèmes, spin-off des Avions Marcel Dassault créée en 1981 par Charles Edelstenne, et Dominique Calmels, alors en charge de la R et D. « Nous avons échangé nos points de vue sur les algorithmes qui étaient alors au coeur des premières versions de Catia. Finalement, j'ai dit à Dominique Calmels : "Votre truc ne marchera jamais correctement car vous êtes trop faibles en modélisation !" Sa réponse, du tac au tac : "Je devrais me sentir insulté, mais vous avez peut-être raison. Charge à vous de faire mieux !" »

Du culot, le jeune ingénieur stagiaire n'en manque pas. Envoyé chez IBM aux États-Unis pour valider le portage du logiciel Catia sur les terminaux graphiques de Big Blue, il finit par déclarer au responsable de la recherche que le matériel d'IBM n'est pas à la hauteur de son logiciel et qu'il faut totalement réécrire leurs microcodes s'ils veulent être capables de faire une ligne droite sur leurs écrans matriciels. Pour imposer ses vues à un directeur furieux, il menace de rentrer immédiatement en France. « Le directeur est venu me récupérer à l'arrêt de bus en bas du bureau. Quinze jours plus tard, les microcodes étaient réécrits ! » Convaincu par cette force de caractère, Francis Bernard lui demande de prolonger son contrat d'un an et lui confie une partie de la R et D autour des nouvelles technologies. Bernard Charlès ne quittera plus l'entreprise.

LE MANAGER

Un entrepreneur et un visionnaire

À la direction de la R et D, puis à la tête de la stratégie et de la recherche... L'ascension de Bernard Charlès est fulgurante, mais il n'en est qu'à ses premiers pas. C'est en 1986 qu'il se fait remarquer définitivement par Charles Edelstenne, PDG de Dassault Aviation et président du conseil d'administration de Dassault Systèmes. Lors d'une négociation commerciale avec IBM, le jeune patron de la stratégie n'hésite pas à contredire son président sur le plan technique... l'obligeant même à interrompre la réunion pour accorder leurs violons. « Nous nous sommes expliqués franchement dans le couloir et depuis, nous sommes les meilleurs amis du monde. » Si Charles Edelstenne reste son président, il est surtout son mentor en affaires. « Il me témoigne une totale confiance sur la vision et me laisse une grande autonomie. Nous avons beaucoup appris l'un de l'autre, moi sur la gestion d'une entreprise, lui sur les nouvelles technologies, dont il est friand. »

Pourquoi ce jeune ingénieur brillant qui voulait créer sa société exerce-t-il depuis plus de vingt-cinq ans dans la même entreprise ? « On a su me convaincre en me donnant, à chaque étape cruciale, les moyens de me lancer dans les développements qui me semblaient les plus créateurs de valeur pour l'entreprise. J'ai ainsi pu me retrouver entrepreneur au sein d'une start-up que je n'avais pas créée. »

La structure familiale du groupe Dassault compte aussi beaucoup dans la fidélité de Bernard Charlès. « Cet attachement de la famille à la société, avec une vision à moyen et à long terme, a permis de transformer cette start-up en leader mondial, tout en la gardant indépendante et française. C'est à mon sens la structure d'actionnariat que les sociétés européennes doivent envisager pour garder le contrôle de leur avenir. »

Selon lui, le problème d'une jeune pousse n'est pas de se développer autour d'une bonne idée initiale, mais d'avoir régulièrement de nouvelles idées pour faire les meilleurs choix stratégiques. « Les sciences doivent rester au service d'une vision. Rien ne sert de faire un beau logiciel si l'on ne garde pas à l'esprit ces deux questions : à qui va-t-il servir et quelle sera sa valeur ajoutée pour le client ? »

Bernard Charlès, qui se lève dès 5 h 30 pour son jogging quotidien, a toujours deux ou trois années d'avance sur ses équipes. Il teste actuellement sur son propre appareil une version de Catia pour smartphone. Il pressent aussi, au-delà du secteur industriel, que ses outils de 3D pourraient aider les enfants à appréhender des concepts complexes en les leur montrant, tout simplement. « Dassault Systèmes n'est pas un éditeur de logiciels, mais une société scientifique au service d'un futur meilleur », affirme, lyrique, ce passionné d'opéra. Cette capacité à se projeter et à projeter l'entreprise dans son avenir séduit toujours Serge Dassault, malgré le ralentissement des ventes que subit le groupe depuis le début de l'année. « Ce que nous apprécions, c'est son engagement total, sa capacité à anticiper, inventer et développer les outils dont les ingénieurs vont avoir besoin », confie le patriarche. Une hauteur de vue reconnue par ses pairs. Ils viennent de le coopter, à l'unanimité, membre de l'Académie de technologies.

DÉMO

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SES 3 DATES CLÉS

1983 - Il arrive chez Dassault Systèmes pour prendre en charge le développement des nouvelles technologies. 1986 - Il fonde la direction de la stratégie et de la recherche. 1995 - Il est nommé directeur général de la société.

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