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LES3DIMENSIONS D'Agnès Paillard

FRÉDÉRIC DESSORT redaction@industrie-technologies.com
Les compétences d'Agnès Paillard sont aussi complémentaires que différentes. Elle a été tour à tour ingénieur chez IBM, dirigeante d'une PME qu'elle introduira en Bourse, directrice d'un grand service au Conseil régional d'Aquitaine. De multiples facettes qui lui ont permis d'accéder à la présidence du pôle de compétitivité Aerospace Valley, le 28 septembre. Rencontre avec une femme étonnante au regard bleu électrique, qui aime la mer, le cinéma et... le développement économique.

Agnès Paillard est devenue une femme de premier plan, un décideur. Son bureau permanent se situe à Bordeaux, chez EADS-Astrium, où elle officie en responsable des partenariats institutionnels et de R&D. Mais c'est dans un modeste bureau d'Aerospace Valley, sur le campus scientifique de Toulouse qu'elle me reçoit en toute simplicité. Directe, elle se montre accessible et désireuse d'évoquer son parcours. Cette femme de coeur est aussi, à l'évidence, une femme de tête, au sens managérial comme intellectuel. Déjà 20 ans qu'elle n'est plus ingénieur, mais sa connaissance et sa passion pour la science demeure intacte. Elle est même encore capable de détailler son mémoire de DEA de chimie analytique soutenu en 1984, à l'École supérieure de physique et de chimie industrielles (ESCPI). Un atout indéniable dans sa mission actuelle, où se confondent technologies, gestion humaine et politique.

LA FEMME

Droiture et ouverture sur le monde

Agnès Paillard confesse avoir été « polarde » durant ses années d'adolescence, à Villefranche-sur-Saône. Avec un père médecin et une mère infirmière, elle envisageait de mener des études de médecine. « En fait, ma famille m'en a dissuadé, en me prévenant du caractère ingrat et très long de ce cursus », explique-t-elle. Son bac C en poche, mention très bien (avec un 20 / 20 en maths, excusez du peu), Agnès Paillard obtiendra son diplôme d'ingénieur en 1984. Elle sera embauchée chez IBM dans la foulée. « Si Agnès est connue pour être une grosse travailleuse, en privé elle peut être très drôle ! », souligne son amie et ancienne camarade de promo Isabelle Wuest, aujourd'hui adjointe au directeur de la recherche du groupe Saint-Gobain. Elle s'évade de son quotidien en cinéphile, deux à trois séances par semaine. Pedro Almodovar ou Lars Von Trier font partie de ses réalisateurs préférés. Elle est tout autant grande lectrice, et cite notamment Michel Houellebecq et John Irving dans ses références. Son équilibre se trouve aussi dans le sport. Mens sana in corpore sano. Elle est passionnée de ski et de tennis. Si une blessure l'en a récemment écartée elle continue assidûment son footing, au contact d'une nature qui la ressource. Un enthousiasme pour les activités physiques qu'elle partage avec ses enfants, aujourd'hui âgés de 20, 24 et 27 ans, qui ont une prédilection pour les sports de glisse.

Ses valeurs ? « La droiture et l'honnêteté sont pour moi très importantes, de même que la tolérance et la justice », résume Agnès Paillard. A-t-elle été victime d'injustice liée à sa condition de femme ? Non, Ça n'a globalement pas été le cas chez IBM. Mais dans la deuxième partie de sa carrière, dans ses fonctions de dirigeante commerciale, elle a eu à affronter des regards parfois incrédules. Aujourd'hui, elle est consciente d'une forme de responsabilité face à un problème toujours d'actualité dans les entreprises. « Lorsque le management d'Airbus a suggéré ma candidature à la présidence du pôle Aerospace Valley, j'ai reçu beaucoup d'encouragements de femmes cadres », témoigne-t-elle.

L'INGÉNIEUR

Production et qualification de semi-conducteurs

Après les classes prépas au lycée du Parc à Lyon, en 1980, Agnès Paillard aurait pu intégrer Centrale Lyon. Mais c'est l'ESPCI qu'elle choisira : « Ce qui me plaisait, c'était son approche généraliste des sciences de l'ingénieur qui ne prédestinait à rien. J'y voyais une grande ouverture. En outre, je la préférais à d'autres grandes écoles, un peu trop arrogantes », explique-t-elle. Pierre-Gilles de Gennes en est alors le directeur. La rencontre avec ce dernier sera très importante pour la jeune aspirante ingénieur. « Ce que j'ai trouvé fascinant chez lui, c'est que d'emblée, il nous a dit : "ayez toujours des doutes, car ainsi vous serez curieux !" ou encore "la certitude vous prive d'écouter" », se remémore Agnès Paillard.

Après un mémoire de DEA en chimie analytique, son cursus se termine en 1984. Elle sera rapidement embauchée dans le cadre du laboratoire de photolithographie de la grande usine d'IBM à Corbeil-Essonnes. Elle se passionne vite pour son nouveau métier, la production de composants électroniques, déjà sur fond de loi de Moore. « À l'époque, le niveau d'intégration des composants n'était que de 4 microns et ils n'étaient pas encapsulés dans du plastique. Nous développions l'approche du flip-chip. »

Repérée comme manager à haut potentiel deux ans plus tard, elle dirigera une équipe d'une vingtaine de personnes jusqu'à 1992. Elle quitte alors l'usine parisienne pour rejoindre son mari, muté à Bordeaux où sont implantés d'autres sites de production d'IBM. Pendant trois ans, elle y pratiquera un nouveau métier : les achats. Elle aura notamment pour mission de valider les technologies des fournisseurs, ce qui l'amènera à voyager aux quatre coins de l'Europe. Aujourd'hui, sa connaissance technique reste un atout au sein du pôle de compétitivité Aerospace Valley dont l'enjeu est de faire émerger des innovations technologiques... en particulier dans le domaine de l'électronique embarquée.

LA DIRIGEANTE

L'art de repartir de zéro

En 1995, IBM connaît une crise sans précédent et ferme toutes ses usines, les unes après les autres. Le laboratoire d'analyse alors dirigé par Agnès Paillard est externalisé et fusionné avec deux sous-traitants : c'est la naissance de Serma Technologies, spécialisée dans l'analyse des composants électroniques. Cette opération est l'oeuvre d'un entrepreneur et investisseur, Claude Cizeau, qui se souvient : « Pour l'ensemble des salariés, c'était un changement culturel important, car nos clients devenaient les clients finaux d'IBM, des grands comptes. Et Agnès Paillard accepta de devenir notre directrice commerciale ». Un véritable challenge pour elle : « Je n'avais jamais vu un client de ma vie ! », reconnaît-elle sans détour. Elle découvre alors un nouvel environnement, très masculin, au sein duquel elle aura à convaincre. « Elle avait une volonté farouche de réussir. Très vite, elle s'est imposée. Par sa compétence bien sûr, mais aussi par sa force de caractère, parfois entier », raconte Claude Cizeau, qui présidera le conseil de surveillance du groupe Serma jusqu'à 2011.

Sept années passent, la société se développe : croissances externes, entrée en Bourse, embauches nombreuses. En 2002, c'est l'heure de la séparation, en bons termes, suite à des divergences de vue stratégique. Agnès Paillard ne sait pas encore que cette étape marquera, pour elle, un changement radical de milieu. Au mois de mars, Alain Rousset, président de la région Aquitaine, lui propose de prendre la direction du développement économique et de la recherche. Cette fois-ci, le passage de l'autre côté de la barrière ne se fait pas aussi facilement. « Pendant un temps, j'ai eu l'impression de faire de la plongée sous-marine », avoue-t-elle. Mais elle imposera vite sa marque en bousculant les rouages bureaucratiques de son service : « J'ai demandé à mes collaborateurs d'aller sur le terrain, de trouver des solutions avec les responsables des entreprises qui recherchaient une aide publique. » Ce nouveau cycle professionnel de sept ans la conduira à prendre, en 2009, la direction générale du pôle de compétitivité Aerospace Valley. Au mois de septembre 2011, elle en est devenue la présidente. Marc Fontaine, secrétaire général d'Airbus, loue son « pragmatisme », mais bien plus, « sa capacité à fédérer, à susciter l'adhésion dans un contexte complexe ». Ce retour aux sources, plus proche du monde industriel, est aussi une forme de synthèse de son parcours : les pôles de compétitivité sont un carrefour de la recherche, de la technologie et de l'économie. « Les nouveaux horizons se trouvent toujours entre deux mondes » disait Pierre-Gilles de Gennes. Un aphorisme qu'Agnès Paillard a fait sien tout au long de sa carrière.

SES 3 DATES

1984 diplômée de l'ESCPI, elle est rapidement embauchée par IBM, dans son usine de Corbeil-Essonnes. 1995 Elle devient directrice commerciale de Serma Technologies, une spin-off d'IBM. 2011 Le 28 septembre, elle est élue présidente du pôle de compétitivité Aérospace Valley.

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