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Les plantes ont-elles la fibre écolo ?

THOMAS BLOSSEVILLE tblosseville@industrie-technologies.com

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ÉMISSIONS Un biopolymère réduit de 50 à 75 % le bilan CO2 d'un produit, selon l'Ademe. Avec les biomatériaux, la chimie du végétal annonce un bouquet de matières premières renouvelables aptes à remplacer les ressources fossiles. Mais ces jeunes pousses vertes sont-elles vraiment durables ? Oui, à condition de ne pas limiter son champ de vision au simple produit mais de se soucier de toute la chaîne de production. Petit guide pour repérer les faux amis.

L'argument est massue. Selon l'Ademe, utiliser un polymère d'origine végétale en lieu et place de son alter ego fossile réduirait au minimum de moitié le bilan CO2 d'un produit. Et pour la consommation d'énergie, le gain est du même ordre. Pourtant, après la polémique sur les agrocarburants, le doute est permis. Les biomatériaux sont-ils vraiment écolos ? Le bois, par exemple. Cette ressource renouvelable, qui stocke le carbone de l'atmosphère, semble parée de toutes les vertus. Mais sa récolte est sujette à polémique. Dans le monde, 13 millions d'hectares de forêt disparaissent chaque année, selon le WWF (World Wildlife Fund). L'équivalent du quart de la France métropolitaine est chaque année victime de la déforestation.

Alors comment concilier végétal et durable ? « L'écoconception devient la règle d'or. Les biomatériaux rentrent dans une approche globale. Il faut anticiper l'ensemble du cycle de vie dès la conception d'un produit », cadre Paul Colonna, le directeur scientifique adjoint de l'Inra. Parmi les faux amis de l'écologie : des couverts en plastiques dérivés du maïs, certes, mais jetables ; un intérieur de portière en lin, mais non récupérable en fin de vie ; un emballage biodégradable à 50 °C... température incompatible avec les conditions ambiantes.

Pour éviter ces mauvaises surprises, se constituer un abécédaire des meilleures pratiques en matière de culture se révèle très utile. Entre autres, on apprendra que le liège, récolté sur le tronc de l'arbre, permet d'utiliser une matière proche du bois sans menacer la forêt. Ou encore que la fibre de coco n'est qu'un coproduit de la culture de la noix de coco.

Les certifications "vertes" permettent aussi de séparer le bon grain de l'ivraie. L'agriculture biologique garantit une exploitation respectueuse de l'environnement. Pour le coton notamment (label GOTS, EKO...), qui se révèle très gourmand en eau et en pesticides, contrairement au chanvre et au lin. Appuyez-vous sur les associations environnementales pour défricher la jungle des écolabels. « Pour le bois, nous soutenons la certification FSC plutôt que la PEFC », évoque ainsi Julie Delcroix, chargée de l'urbanisme et de l'habitat au WWF. La FSC impose des audits annuels plus exigeants.

Biodégradable ne rime pas avec robuste

Le vrai casse-tête porte plutôt sur la fin de vie des produits. Le végétal offre l'avantage de pouvoir se décomposer naturellement dans les sols. La réglementation stipule que les produits biodégradables doivent être décomposés en trois à six mois, à 60 ou 90 % selon leur catégorie, et que les résidus ne doivent générer aucune écotoxicité. « Mieux vaut recycler ces éléments naturels en les retournant au sol plutôt qu'en les brûlant », conseille Jacky Vandeputte, responsable projet au pôle Industrie et agroressources. Mais cette solution est un peu utopique puisqu'il n'existe aujourd'hui aucune filière de compostage en France.

Et biodégradable ne rime pas bien avec robuste. « Comment développer un matériau qui soit résistant dans le temps, à l'eau... et assimilable tout de même par des micro-organismes ? », s'interroge Denis Bortzmeyer, directeur partenariats chez le chimiste Arkema.

Pour le recyclage, les biomatériaux sont donc confrontés aux mêmes problèmes que les ressources fossiles. Mais des solutions de collecte et de tri propres aux biomatériaux restent à inventer. Et là tout est question de volume. Pour l'instant, 0,18 tonne de bioplastique produit chaque année dans le monde n'est pas suffisant pour bâtir une filière. Selon la Fédération des entreprises du recyclage, la Federec, des filières spécifiques doivent être dédiées aux biomatériaux, en particulier aux bioplastiques. « Ils n'ont pas les mêmes points de fusion que leurs analogues fossiles. Non miscibles, ils ne peuvent pas être traités simultanément », insiste Olivier Raudin, le président de la branche plastique de la Federec. Dans l'emballage, par exemple, les plastiques traditionnels illustrent déjà la complexité du recyclage. Tous matériaux confondus (plastique, carton, verre, aluminium et acier), 61 % des emballages ménagers (en volume) sont aujourd'hui recyclés. Mais, pour les seuls plastiques, ce taux chute à 21 %. La multiplication des types de plastiques est mise en cause et, avec les bioplastiques, la problématique serait identique.

La révolution verte devra donc d'abord passer par les bureaux d'études industriels pour qu'ils anticipent le recyclage des produits dès qu'ils les conçoivent. Avec un impératif : éviter les assemblages complexes. Pour répondre aux exigences marketing ou pour doper les propriétés des matériaux (résistance mécanique, tenue aux ultraviolets...), les alliages sont souvent privilégiés. Leur diversité rend pourtant difficile, voire impossible, le tri des déchets.

Pour l'instant, les spécialistes raisonnent surtout par substitution des ressources végétales aux fossiles. « À ce jour, pour nos fibres de chanvre, de lin et de bois, nous utilisons encore des résines et des adhésifs pétrochimiques. Dans cinq ans, nous pensons les avoir remplacés pour proposer des produits 100 % végétaux », avance Karl Gedda, le délégué général du pôle Fibres. Mais l'enjeu écologique ultime n'est pas là. « Seuls 4 % de la consommation mondiale de pétrole servent à fabriquer du plastique », note ainsi Hilaire Bewa, expert bioproduits et biomatériaux à l'Ademe. Les chercheurs voient donc plus loin. « L'utilisation la plus pertinente pour les biomatériaux serait d'inventer de nouvelles matières, plutôt que de chercher à reconstituer celles existantes », assure Patrick Vuillermoz, le délégué général du pôle Plastipolis. L'un des objectifs de la recherche est donc de réussir à valoriser les déchets agricoles ou alimentaires. Pour les projets les plus avancés, comme celui sur l'éthanol, ces travaux ne se concrétiseront pas avant cinq ans.

Se pose alors la question de la rivalité entre biomatériaux et débouchés alimentaires, voire agrocarburants. La chimie du végétal est encore trop jeune pour apporter une réponse définitive. Mais, avant d'envisager la rivalité entre filières, l'approche écologique impose une chasse au gaspillage dans chacune d'entre elles. Dans l'agroalimentaire, les milieux écolos évaluent entre 30 et 40 % les pertes de matière entre le champ et le consommateur. Sont pointées du doigt les mauvaises conditions de stockage dans les pays les plus pauvres et les pratiques de la grande distribution dans les plus riches. Difficile d'y voir clair. Au moins, l'éclosion des biomaté-riaux aura-t-elle mis en avant la chasse au superflu et l'écoconception. Deux démarches à généraliser pour que l'industrie devienne vraiment durable.

LA RÉVOLUTION VERTE DEVRA PASSER PAR LES BUREAUX D'ÉTUDES.

Une évaluation complexe

Calculer l'impact d'un produit d'origine végétale est une affaire de spécialistes. « La consommation en eau ou la productivité d'un champ varie selon la zone géographique », avertit Luc Averous, professeur spécialiste des matériaux à l'université de Strasbourg. Intrants, matériel agricole, coproduits : pour réaliser une analyse du cycle de vie (ACV), il faut définir précisément les frontières du système analysé et les méthodes de calcul. Au final, suivant les hypothèses retenues, des écarts du simple au double peuvent être constatés, notamment pour les émissions de CO2. En avril, l'Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie) a lancé une étude pour mettre en place une méthode d'ACV simplifiée spécifique aux bioproduits. Ses premières recommandations sont attendues pour la fin de l'année.

RÉMI PERRIN RESPONSABLE R et D DE SOPREMA, FABRICANT DE PRODUITS DE COUVERTURE POUR LE BÂTIMENTPrivilégier l'agriculture locale

« De nombreux industriels restreignent le développement durable à l'efficacité énergétique ou aux émissions de gaz à effet de serre de leurs produits. Mais il faut aussi réduire l'utilisation des ressources fossiles au profit de l'agriculture locale. Notre nouvel écran de sous-toiture est à 75 % en fibre de lin et à 25 % synthétique, contre 100 % de polypropylène ou de bitume auparavant. La limite actuelle des biomatériaux est le manque de données pour les analyses de cycle de vie. Mais en choisissant une matière première agricole française, nous réduisons les distances de transport et le nombre d'intermédiaires : l'agriculteur, le teilleur de lin, puis nous. Nous sommes forcément gagnants, d'autant que le lin est une culture économe en eau, en énergie et en intrants chimiques. »

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