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Les dessous de la guerre des brevets

Ridha Loukil

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Les dessous de la guerre des brevets

Patrick Pierre, Président du directoire d'Avenium Consulting

Cet été a été chaud sur le terrain des brevets. On a vu les géants de la high-tech s’affronter pour protéger leurs arrières dans ce domaine. Patrick Pierre, Président du Directoire d’Avenium Consulting, analyse les nouveaux enjeux de la propriété industrielle révélée par cette guerre.

Qu’avez-vous fait cet été ? Moi, oh pas grand-chose ! J’ai simplement acheté pour 2 milliards de dollars de brevets, et vous ? A la vue du nombre de transactions et d’enchères de brevets cet été, ainsi que des montants investis à leur acquisition, il sera à l’avenir difficile de penser que les brevets ne sont pas un élément stratégique d’entreprise, voire un des biens les plus importants à acquérir et à défendre. A moins de penser que les patrons de Microsoft, Apple, Google et consorts, principaux acquéreurs de brevets cet été soient dénués du moindre bon sens concernant leurs dernières opérations.

En effet, quatre facettes de la création de valeur par le brevet ont été mises en exergue cet été.

- La valeur défensive du brevet : Google, dans le but de soutenir la libre exploitation de son système Androïd et en prévision de possibles opérations de cross-licensing* à venir avec ses compétiteurs, a acheté 1 000 + 1 000 brevets à IBM et a fait une offre d’achat de Motorola Mobility Holdings pour un montant de 12,5 milliards de dollars. A ce titre, les très nombreuses familles de brevets qui font partie intégrante de la transaction avec Motorola semblent être le sujet d’intérêt majeur de Google. Pour rappel, Google s’est rabattu sur les brevets d’IBM et de Motorola après avoir perdu la première manche de l’été portant sur la mise en vente et les enchères des 6 000 brevets de la société canadienne Nortel en liquidation judiciaire.

- La valeur d’entreprise que confère le brevet : Il semble aujourd’hui évident que les investisseurs ont réellement pris conscience de la valeur que confère le brevet à une entreprise. Plus surprenant encore, cette prise de conscience des actionnaires se réalise alors que bon nombre de comités exécutifs n’ont pas encore su, ou pu, prendre et implémenter les bonnes décisions en termes de stratégie brevet.

Exemples :
 

  • Kodak a vu sa valeur boursière monter de plus de 20 % après avoir annoncé la mise en vente de 10 % de son portefeuille de brevets (valeur espérée avant enchère possible : entre 1 et 3 milliards de dollars). Kodak en difficulté aujourd’hui espère ainsi redresser en partie ses résultats.
     
  • Nokia bénéficiant du projet d'acquisition par Google du groupe Motorola Mobility Holdings a vu sa valeur boursière augmentée de 8 %. Les détenteurs de titres Nokia estimant que la quantité et la qualité des brevets détenus par Nokia contribuent fortement à la valeur de Nokia ont revu la valeur du titre à la hausse.
     
  • Des actionnaires d’Alcatel Lucent estiment aujourd’hui que la valeur du portefeuille de brevets de cette société a plus de valeur que la valeur boursière de l’entreprise elle-même, ils envisageraient de pousser la société à céder tout ou partie de son portefeuille de brevets. Pour rappel la capitalisation boursière d’Alcatel Lucent est passée de 110 en 2000 à 5,5 milliards d’euros aujourd’hui, la valeur du portefeuille étant estimée aujourd’hui à plus de 9 milliards d’euros.

 

Les investisseurs serviront-ils d’aiguillon pour accélérer le déploiement de véritables stratégies en matière de brevets ? Très probablement.

- La valeur stratégique du brevet du point de vue marché : Apple, afin de conserver un prix haut de gamme pour ses tablettes, de maintenir voire d’augmenter ses parts de marchés, et de conforter son positionnement en matière de brevets sur les technologies futures de communication a gagné, à la tête d’un consortium, les enchères portant sur les brevets Nortel pour un montant total de 4,5 milliards de dollars. Un consortium avait été créé à cette occasion avec quatre autres partenaires (Microsoft, RIM, SonyEricsson, EMC). Apple semble aujourd’hui décidé à faire le ménage sur le marché des tablettes à partir de son portefeuille de brevets (Apple a par ailleurs réussi à interdire l’exploitation des Galaxy One de Samsung aux Etats-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Australie…).

- La valeur "haut de bilan" du brevet : les très (trop ?) nombreux procès en contrefaçon pour ces mêmes secteurs d’activité se chiffrent régulièrement à plusieurs centaines de millions de dollars en dommages et intérêts, comme pour les revenus liés aux licences (Microsoft gagnerait aujourd’hui plus d’argent en licenciant ses brevets couvrant la technologie Androïd qu’en commercialisant son propre système Windows Phone et demanderait notamment 15 dollars par unité vendue à Samsung. Androïd est en concurrence direct avec Windows Phone). Pour rappel, le coût des licences est aujourd’hui le principal centre de coût des appareils mobiles.
Centre de coût pour certain, centre de profit pour d’autres… Certains chercheront probablement encore à se dérober en précisant qu’il s’agit du domaine technologique bien précis des "bigs techs" qui est bien loin de leurs propres activités. Ce serait pourtant oublier que les grands acteurs historiques des nouvelles technologies de l’information avaient dans le passé coutume de vivre sous le principe du cross-licensing (principe de la guerre froide) dans une tranquillité toute relative ou tout du moins de traiter leurs affaires en famille. Ceci avant que les célèbres Patent Trolls** n’interviennent dans l’arène, bousculent les règles du jeu et justifient l’émergence de nouveaux modèles économiques pour aider ces entreprises à affronter ces nouvelles menaces.

Ce serait également oublier que ces nouveaux modèles économiques, très (trop ?) souvent décriés, sont principalement financés par ces mêmes acteurs industriels et non pas uniquement par de purs financiers comme beaucoup ont voulu le laisser penser ces dernières années. Intellectual Ventures et RPX, par exemple, ont été, et sont encore, financés par de nombreuses sociétés industrielles comme Microsoft, Nokia, Sony, Ebay … Et voici qu’aujourd’hui les grands d’internet, des applications mobiles et du mobile entrent dans le jeu frontalement et avec grand bruit en venant à nouveau perturber un écosystème de brevets qui semblait vouloir se stabiliser.

La seule conclusion possible est qu’aujourd’hui les "bigs techs" ont définitivement compris l’importance et la valeur des brevets dans la stratégie et la valeur de leurs entreprises. Mieux que comprendre, elles ont pris leurs destinées en main en matière de brevets en intervenant directement sur les transactions pour compenser leurs manques de brevets et établir les rapports de force d’aujourd’hui et de demain. N’oublions pas non plus que les marchés et domaines d’applications futurs comme les Smart Grid et Smart Building, les énergies renouvelables, les TIC et la santé, les véhicules électriques, intéressent également fortement ces "bigs techs" et que les stratégies qu’elles mettent en oeuvre aujourd’hui en matière de brevets sur leurs marchés seront très probablement déployées par phénomène de convergence sur ces futurs marchés. Avec comme avantage majeur une expérience en stratégie brevet que n’auront pas les sociétés traditionnelles présentes sur ces marchés. Ajoutons à ceci la montée en puissance de la Chine en nombre de brevets…

Le brevet un sujet très sérieux, allons donc !

Et vous qu’avez-vous prévu de faire cet automne… ?

Etes-vous plutôt champignons ou brevets ?


Patrick Pierre,

Président du directoire d'Avenium Consulting


(*) Cross-licensing : Contrat liant deux parties ou plus et régissant l’échange et/ou la cession de droits de propriété intellectuelle entre les parties.
(**) Patent-troll : Individu ou société cherchant à licencier de manière agressive un brevet qu’il n’a pas l’intention d’exploiter

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