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LES 3DIMENSIONS DE Martine Griffon-Fouco

JEAN-FRANÇOIS PREVÉRAUD jfpreveraud@industrie-technologies.com

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De la forge de son grand-père à la direction d'une centrale nucléaire, Martine Griffon-Fouco a toujours été attiré par des métiers traditionnellement exercés par des hommes. Dans ces milieux très masculins, elle a su se faire accepter et apprécier pour ses compétences, en exerçant ses fonctions d'ingénieur et de manager. Elle a, à de multiples reprises, décidé de changer le cours de sa carrière en refusant toujours d'être un alibi.

Fascinée par les odeurs de bois, de feu et de métal brûlant des ateliers de son grand-père et de son grand-oncle, charron et maréchal-ferrant dans une petite bourgade du Poitou, Martine Griffon-Fouco a conçu une passion pour la mécanique. Petite fille modèle jusqu'à dix ans, elle a alors délaissé sa poupée pour se mêler aux garçons, qu'elle a régulièrement battus jusqu'à l'adolescence dans des courses effrénées en vélo. Elle en gardera un esprit de compétition. « Ce qui explique peut être mon attrait pour les métiers masculins », analyse-t-elle.

LA FEMME

Un cursus théorique en gardant les pieds sur terre

Issue d'une famille modeste - son père et sa mère avaient vu leurs études interrompues par la guerre, l'un était devenu bouilleur de cru ambulant tandis que l'autre reprenait l'épicerie de sa mère - elle a toujours été proche des gens de la terre. « Des gens simples, mais d'une grande profondeur dont la capacité de réflexion est impressionnante. Ce sont mes racines profondes, authentiques, qui me gardent les pieds sur terre. J'y suis très attachée et je n'en décolle pas. »

Bonne élève, elle part à l'internat du lycée de jeune fille de Poitiers où elle passe un bac scientifique. Voulant faire des études courtes, elle devient l'une des premières élèves de l'Institut universitaire de technologie de génie mécanique. « Il a fallu que je m'accroche pour récupérer le niveau technique des élèves issus de terminales techniques. Tournage, fraisage, dessin industriel, j'ai tout appris durant ces deux années. » À la fin de la première année, elle est major de sa promotion. Le directeur de l'IUT lui suggère alors de faire l'École nationale supérieure de mécanique et d'aérotechnique de Poitiers (Ensma), où elle est admise sur dossier.

Mais elle trouve le cursus un peu trop théorique. À tel point que, lasse des petits boulots d'étudiante, elle part travailler à la chaîne en usine, pour apprendre la vraie vie industrielle. Parallèlement, elle continue à fréquenter les amphithéâtres en s'imposant un rythme soutenu : après un double parcours universitaire de russe et de psychologie, elle s'installe à Paris pour préparer un diplôme de docteur ingénieur en ergonomie au Centre national des arts et métiers, complété par des études de chinois, le tout en traduisant des textes scientifiques russes pour les chercheurs du CNRS.

L'INGÉNIEUR

Prendre en compte le facteur humain dans le nucléaire

Au terme de ces années, son professeur d'ergonomie lui conseille de rejoindre le CEA, qui s'intéresse alors aux facteurs humains dans les centrales nucléaires. Après plusieurs contrats courts décrochés via l'agence nationale d'amélioration des conditions de travail, elle est finalement embauchée comme ingénieur en 1978.

« Ils faisaient des études probabilistes de sûreté en intégrant uniquement le facteur technique. Leur problématique était de trouver des chiffres de probabilité de défaillance liée au facteur humain. Je me suis vite aperçue lors d'études sur simulateur que cette probabilité d'occurrences était très élevée. J'ai alors préféré travailler sur les causes profondes : la mauvaise conception des salles de commande et des procédures d'exploitation ».

L'accident de Three Mile Island en 1979 lui donne raison. Elle met alors en place au CEA la première équipe facteurs humains, avec un psychologue et un ergonome. Elle travaille essentiellement dans les centrales EDF. À tel point que l'opérateur demande le transfert de l'équipe en 1982.

Martine Griffon-Fouco devient le gourou du facteur humain dans le nucléaire et fait le tour du monde pour donner des conférences. Mais le côté ingénieur industriel lui manque. Elle demande donc à travailler en centrale nucléaire. Elle arrive en 1988 à la centrale du Blayais au nord de Bordeaux sur l'estuaire de la Gironde, où elle restera dix ans. D'abord responsable de la sécurité du site, elle est ensuite nommée responsable de deux tranches nucléaires de 900 MW, devenant ainsi la première femme chef de centrale. Elle ne s'arrête pas là : elle devient responsable de quatre tranches nucléaires, pour finir chef de site pendant quatre ans et demi. Une carrière qu'EDF a largement médiatisée, faisant d'elle un étendard pour le personnel du site. « Ce fut une période techniquement dure car dans une centrale nucléaire, même s'il est très bien géré, le risque est toujours là. Il faut être à l'affût du moindre pré-incident ou pré-erreur humaine car les choses peuvent dériver très vite et très loin. Il ne faut jamais flirter avec les limites, surtout sur le risque de sûreté nucléaire, tout en laissant la place à des initiatives sur le risque industriel ».

Ayant fait le tour du sujet, Martine Griffon-Fouco change de nouveau de cap et devient déléguée régionale d'EDF en Aquitaine fin 1998. Nouveau défi : faire face à la tempête de Noël 1999 qui rase les Landes et met le réseau électrique à terre. Proche des équipes de terrain, elle se bat pour faire venir des groupes électrogènes et rétablir au plus vite une situation dantesque, tout en communiquant beaucoup auprès des élus et des populations.

À tel point qu'on lui propose en 2001 la direction de la communication et un poste au comité exécutif d'EDF. « Mais je me suis vite aperçue que j'étais la femme alibi et qu'ils attendaient une potiche ». En 2003, elle fait donc ses valises pour Cegelec, où elle devient responsable des grands comptes, puis responsable des contrôles non destructifs, un poste très technique, complété par celui de directrice commerciale pour la France.

En 2007, Assystem, prestataire de services d'ingénierie, lui propose la présidence de sa filiale Assystem Facilities, pour développer les activités d'exploitation et de maintenance dans tous les secteurs industriels en France et dans le monde. Elle entre au directoire fin 2009 et est nommée vice-président exécutif corporate et business development en janvier 2011.

LA DIRIGEANTE

Un équilibre entre prudence et prise de risque

Ces changements de cap successifs ne doivent rien au hasard. « Je déteste le confort, car je suis rapidement atteinte pas l'ennui. Il faut que je me mette en danger, mais mon côté paysan fait que je me réserve toujours une corde de rappel ».

Un équilibre entre prudence et prise de risque qui n'est sans doute pas pour rien dans ses qualités de dirigeante. Toujours proche de la technique, Martine Griffon-Fouco a aussi mené une brillante carrière de manager. « J'ai toujours aimé travailler et réussir en groupe. » Pour autant, elle n'apprécie guère le conformisme et ne craint pas de marquer sa différence. « J'ai toujours refusé de faire du management tel qu'on me le demandait car c'était la mode ou écrit dans les bouquins. J'ai toujours été un peu rebelle, ça m'est resté. J'aime faire à mon idée. » Des valeurs qu'elle est fière d'avoir transmises à ses fils. Et qu'elle a eu l'occasion de mettre en application lors des grandes grèves de la fin de l'année 1995, alors qu'elle dirigeait le site du Blayais.

Les négociations avec les grévistes devenant de plus en plus tendues, son bureau est envahi, cette année-là, par 150 personnes. Elle prend alors la décision de fermer le site et de le faire tourner avec une vingtaine de membres de l'équipe de direction. Elle fait bouger les lignes, détecte les battants, casse les hiérarchies établies, crée des équipes de circonstance. Cela dure deux jours et elle gagne son pari, ramenant les syndicats autour de la table de négociation sans arrêter la centrale. « Des heures difficiles, mais intéressantes. D'une certaine manière, c'est comme ça que l'on mesure sa force morale et physique. Heureusement, le fait d'être une femme limite l'agressivité et facilite la discussion ».

Une expérience professionnelle qu'elle fait partager à ses consoeurs d'Assystem à travers l'association Femmes d'énergie. Outre le réseautage, l'objectif est d'accompagner les femmes dans leur évolution de carrière, mais aussi de sensibiliser les hommes à la question. Car pour l'instant, estime-t-elle, « on n'a pas le droit à l'erreur, surtout dans les postes de management, si l'on ne veut pas fermer la porte aux autres femmes pour des années ».

SES 3 DATES

1978 Elle entre comme ingénieur au CEA pour faire des études sur le facteur humain dans le nucléaire 1990 Elle devient la première femme chef de centrale nucléaire en France 2007 Elle rejoint le groupe d'ingénierie et de conseil en innovation Assystem

SES 3 OBJETS FÉTICHES

LA DÉCAPOTABLE DE LA MAISON Sa 2CV Charleston lui rappelle celle sur laquelle elle a appris à conduire. Elle s'en sert régulièrement pour des promenades et pour chercher un grand sapin de Noël. SOUVENIR DE FUKUSHIMA DAINI Ces origamis ont été faits pour elle en 1992 par la mère du responsable de la maintenance de la centrale, pour lui faire partager les traditions du Japon. SON OISEAU PROTECTEUR Ramené il y a plus de 20 ans du Bénin par son mari, cet immense oiseau en bois a trouvé sa place dans la véranda d'où il protège toute la maison.

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