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LES 3DIMENSIONS DE Jean-Luc Beylat PRÉSIDENT D'ALCATEL-LUCENT BELL LABS FRANCE

RIDHA LOUKIL rloukil@industrie-technologies.com

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Spécialiste des lasers semiconducteurs, Jean-Luc Beylat n'est pas un chercheur banal. Féru de technologies, il inscrit toujours ses travaux dans une perspective d'application. Sa fierté est de voir ses résultats se traduire en produits innovants et en succès commerciaux. Apôtre de l'Open innovation, il dirige les recherches d'Alcatel-Lucent en France avec l'ambition de créer un écosystème de créativité ouvert sur l'extérieur. Une stratégie qui lui a valu d'être désigné, en juin dernier, président du pôle de compétitivité Systematic.

Nous avons rendez-vous au centre d'Alcatel-Lucent de Villarceaux, près de Nozay, le plus gros centre de R&D dans les télécoms en Europe. Sur ce site gigantesque, j'ai du mal à trouver le bon bâtiment, la bonne porte. Par chance, je croise Jean-Luc Beylat à l'entrée de l'immeuble où se trouve son bureau. Il semble pressé. Il recherche LightRadio, une grande innovation des Bell Labs en 2011 qui condense les fonctions radio d'une station de base 3G/4G dans un petit cube de cinq centimètres de côté. Il y a une raison à cela. Il se prépare à recevoir le jour même Éric Besson, ministre en charge de l'Industrie, de l'Énergie et de l'Économie numérique, qui va annoncer le coup d'envoi de la procédure d'attribution des fréquences pour la prochaine génération des réseaux mobiles 4G. Il me conduit à l'étage, au Creativ'Lab, un espace de convivialité qu'il a ouvert pour favoriser la créativité de ses chercheurs. Nous nous installons autour d'une table et entamons les discussions debout. D'emblée, il annonce la couleur : il ne se livre pas facilement à l'exercice du portrait. Sa pudeur à se dévoiler traduit son attachement à séparer vie professionnelle et vie privée. Les échanges n'en seront pas moins denses et agréables. Levée de voile sur les trois facettes de ce scientifique reconnu comme l'un des moteurs de l'innovation dans les télécoms.

L'HOMME

Curieux de tout

Jean-Luc Beylat est né en 1961 à Bègles, en Gironde. Mais ses vraies attaches sont en Dordogne. « C'est une région magnifique où j'ai toutes mes références : la famille, la cuisine, le Monbazillac... », confie-t-il. S'il se rend souvent dans ses terres d'origine, il adore aussi sillonner le monde pour découvrir d'autres cultures. Sa curiosité semble d'ailleurs sans borne. Elle l'amène à s'intéresser à tout ou presque. Elle l'a conduit au métier de chercheur. Mais il aurait pu être cinéaste ou sculpteur. À 20 ans, il tente d'intégrer l'école Louis Lumière. Sans succès. Le concours est trop difficile. Qu'à cela ne tienne, il se lance dans la réalisation de courts métrages. Aujourd'hui, il assouvit cet appétit en allant au cinéma avec ses enfants. Car pour ce père de deux filles et d'un garçon, la famille est sacrée.

Autre art, autre passion : la sculpture qu'il pratique pendant 10 ans en s'inspirant du sculpteur animalier Claude Lhoste. Chat, sumo, tauromachie... Au total, une dizaine d'oeuvres sont à son actif. « Intellectuellement, c'est un travail extrêmement puissant. En sculptant, on est tellement absorbé qu'on n'écoute plus personne. Et quand la sculpture est terminée, on ressent un plaisir sans pareil », jubile-t-il.

Son physique de rugbyman lui a valu de pratiquer ce sport pendant six ans en tant que cadet junior. Son goût pour la bonne cuisine, qu'il aime faire le week-end, révèle un bon vivant. « C'est quelqu'un de très sympathique dont on apprécie l'humour et avec qui on a envie de passer de bons moments en dehors du boulot », se souvient Marko Erman, son ancien patron au centre de recherche d'Alcatel à Marcoussis, aujourd'hui directeur technique de Thales. Avec le recul, Jean-Luc Beylat reconnaît une tendance à se disperser. Mais tout cela, en développant sa créativité, l'a aidé dans son métier de chercheur.

LE CHERCHEUR

Proche des applications

Devenir physicien : l'idée ne lui a jamais traversé l'esprit. Le destin va l'y conduire. Matheux, il entre au lycée Saint-Louis en math sup. Très vite, il découvre son erreur : cette voie ne lui laisse pas le temps d'exercer ses hobbies. Il abandonne au bout de six mois et rejoint les bancs de l'université Pierre et Marie Curie. Il continue ses études jusqu'au doctorat, en sciences physiques. Pour sa thèse, il a une bonne intuition : il choisit comme thème les lasers semiconducteurs. Il pressent l'impact que cette technologie, cantonnée alors à la lecture de CD, va avoir sur les télécoms. Il effectue d'ailleurs sa thèse au centre de recherche d'Alcatel à Marcoussis (Essonne). Il oriente ses recherches sur le multiplexage en longueur d'onde, cette capacité à combiner dans la même fibre optique une multitude de longueurs d'onde pour accroître le débit de transmission optique. Ses travaux se traduisent par le dépôt de plusieurs brevets et le développement d'équipements de transmission optique pour les grandes artères d'Internet. « Sans ces innovations, l'Internet tel que nous le connaissons aujourd'hui n'existerait pas », note-t-il. Paradoxalement, aucune reconnaissance scientifique ne récompense son travail d'un prix. Qu'importe ! « La plus belle reconnaissance est de voir les résultats de mes recherches se concrétiser par des produits innovants et des succès commerciaux. Car je me suis toujours attaché à ce que mes travaux servent à quelque chose. Et j'ai eu la chance de travailler sur des thèmes à fort impact industriel. » Sa curiosité naturelle le pousse à aller au-delà de l'objet de ses recherches en s'intéressant aussi aux applications. L'occasion de se frotter au développement, au marketing et à d'autres fonctions impliquées dans l'innovation produit. « C'est un chercheur réactif, à la créativité foisonnante, qui sait résoudre des problèmes et imposer ses solutions. Du composant sur lequel il travaille, il monte jusqu'au système qu'il va utiliser », confirme Marko Erman.

LE MANAGER

Apôtre de l'innovation ouverte

De la recherche au management, le pas est vite franchi. C'est que Jean-Luc Beylat ne peut pas se renfermer dans sa spécialité. Des diodes laser, il monte au niveau des équipements de transmission optique. « Il n'est pas fait pour être un chercheur pur jus. Ses compétences techniques et son charisme naturel lui donnent le leadership de manager », témoigne Marko Erman. Le pilotage d'un projet de recherche sur les transmissions optiques impliquant une équipe en France et une autre en Allemagne révèle ses talents de manager. Son ascension est alors irréversible. Après la fusion entre Alcatel et Lucent en 2006, Kim Jeong, le patron de Bell Labs, le bras de la recherche de la nouvelle société, lui confie la direction de la branche française. Sur un marché en pleine mutation, le groupe connaît alors des difficultés qui restreignent les moyens accordés à la recherche. Pour motiver les troupes, Jean-Luc Beylat multiplie les initiatives. Il crée le « Defi d'entreprendre », un concours interne visant à sélectionner et soutenir les cinq meilleurs projets de valorisation des innovations de Bell Labs. En filigrane, l'objectif est d'insuffler aux chercheurs l'esprit d'entreprise en les amenant à intégrer le marketing, le financement et d'autres aspects nécessaires à la transformation d'un résultat de recherche en une réussite commerciale. Ce concours, qui va jusqu'à appuyer la création de start-up, en est aujourd'hui à sa cinquième saison. « Jean-Luc est soucieux du confort et de la motivation de ses équipes. Il sait que la performance de la recherche est liée à la capacité à travailler en réseau », commente Pierre Bernabé, ancien directeur des ressources humaines d'Alcatel-Lucent, aujourd'hui directeur général de SFR Business Team. Apôtre convaincu de l'Open innovation, il s'emploie à décloisonner la recherche. En 2010, il ouvre, sur le site le Villarceaux, le Creativ'Labs, un lieu de créativité et de test d'idées, mais aussi un espace de rencontres et d'échanges entre chercheurs. Il pousse ses équipes à créer des réseaux avec l'extérieur et donne l'exemple en s'impliquant personnellement dans les pôles de compétitivité Cap Digital, ITEA et Systematic. Les Open Days, journées ouvertes de l'innovation de Bell Labs organisées chaque année, illustrent cette démarche. Ils visent à rendre les chercheurs fiers de leurs travaux présentés aux visiteurs. Mais ils ont aussi vocation à tisser des liens. Et peu importe le risque. Jean-Luc Beylat est confiant au point de ne plus craindre d'être copié !

SES 3 DATES

1986 Entre comme ingénieur de recherche chez Alcatel-Alstom 2008 Est nommé président de la branche française des Bell Labs, le bras de recherche d'Alcatel-Lucent 2011 Prend la présidence de Systematic, le pôle de compétitivité d'Ile de France sur les systèmes embarqués

SES 3 OBJETS FÉTICHES

UN CÂBLE SOUS-MARIN Sans câble sous-marin, pas d'artère au réseau Internet. Et sans artère, pas d'Internet. Ce câble lui donne la fierté d'avoir contribué au développement d'une technologie qui a changé le monde. UNE CALCULATRICE Une vieille calculatrice utilisée durant sa thèse. Elle ne marche plus très bien. Mais elle a tellement accompagné ses travaux qu'il ne se résout pas à la jeter. UNE BOÎTE CHINOISE Un cadeau d'un universitaire chinois. Elle contient une trentaine de bâtons numérotés. À chaque numéro correspond une maxime du jour toujours optimiste. De quoi garder le moral.

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