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LES 3DIMENSIONS DE Bruno Maisonnier, PDG D'ALDEBARAN ROBOTICS

CHARLES FOUCAULT cfoucault@industrie-technologies.com

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En cinq ans, Bruno Maisonnier a imaginé le petit robot Nao, l'a conçu, fabriqué de ses mains et a conquis la planète entière. Aldebaran Robotics, son entreprise, compte désormais 140 employés. Elle est le symbole même de la start-up en plein boom. Lui, il fonce, convaincu depuis trente ans qu'après l'ère de l'informatique viendra celle de la robotique domestique. Sa compagnie est une bouffée d'optimisme bienvenue en cette période incertaine.

Steve Jobs est mort dans la nuit. Bruno Maisonnier arrive, secoué par la nouvelle. Il est pressé et s'excuse de m'avoir fait attendre. Nous entrons dans son bureau, un cube à parois transparentes au style très épuré. Le lapin connecté Nabaztag de Violet trône sur son bureau. Aldebaran Robotics a repris Violet en octobre 2011. Un mois plus tard, le lapin ressortait commercialement, sous le nom de Karotz. Les locaux d'Aldebaran incarnent le stéréotype de la start-up. Google et Facebook devaient ressembler à ça il y a quelques années. Le bâtiment est couvert de cellules solaires. Les couloirs métalliques sont éclairés de néons verts, oranges, violets. À l'entrée, les mots « Welcome to Aldebaran » sont entourés d'une multitude de photos sur lesquelles chaque employé pose avec le petit robot Nao dans les bras. Autour, un grand open-space. Des jeunes travaillent sur des pièces de Nao ou des futurs robots, d'autres codent des programmes informatiques.

L'HOMME

Créatif passionné

Ainsi a commencé ma première rencontre avec celui qui a quitté le Crédit agricole pour suivre son intuition : demain tout le monde disposera d'un robot domestique, de même que désormais tout le monde possède un ordinateur. Avec son physique de rugbyman, son jean, ses manches de chemise retroussées, Bruno Maisonnier ne mâche pas ses mots. Il répond aux questions sans ambages.

Créatif est le premier adjectif qui lui vient quand je lui demande de se qualifier. « Je suis un aventurier de la science », affirme-t-il. En creusant, je découvre un tempérament d'artiste : « Quand je fais un truc qui me tient à coeur, c'est à fond ! » Le jour où il a décidé de comprendre les principes du dessin animé, il en a fait un. À 32 ans. Pendant 10 jours, il n'a fait que ça. Il a aussi fait du pain, des chemises, fabriqué de la poudre à canon, construit des fusées, pour comprendre... « C'est la science qui fait fonctionner le monde. Au-delà de toucher à tout, je veux savoir ce qu'il se passe », explique-t-il. Aujourd'hui sa passion c'est Aldebaran. Il ne fait que ça. « Lorsqu'on est chef d'entreprise, tant qu'elle n'est pas en régime stable, on y pense à chaque seconde... même si elle affiche une croissance de 70 % par an », justifie-t-il.

Sa philosophie de vie, il l'a acquise lors de ses nombreux séjours à l'étranger. Pas des voyages de 15 jours, qu'il trouve très frustrants. Ce sont des années qu'il a passées au Portugal (2 ans), au Brésil (2 ans et demi), et en Pologne (4 ans), pour « vivre autrement, connaître la vraie vie, des vrais gens. » Les enseignements qu'il tire de ces pérégrinations ne sont pas que personnels. « Quand j'étais directeur des prêts au Crédit agricole, nous avons lancé les prêts à taux variables capés, à la française. Nous avons réfléchi pendant dix mois avant le lancement. Ce fut un succès. Au Portugal nous avons lancé le même produit en 15 jours. Çe fut un échec. Nous avons fait des corrections. Un mois et demi plus tard ça marchait. » Optimiste est le deuxième adjectif qu'il choisit. Pas étonnant de la part de quelqu'un qui a décidé de réussir là où Sony a échoué avec son robot chien Aibo.

L'INGÉNIEUR

Informaticien visionnaire

Jusqu'en sixième, Bruno Maisonnier est en échec scolaire, il redouble, se fait renvoyer. Dans le collège catholique où il effectue sa seconde sixième, un curé lui dit « j'ai connu quelqu'un comme toi qui a fait Polytechnique ». Le petit Bruno est convaincu que telle est sa voie. Il rencontre alors la science-fiction et, par ce biais, l'électronique et la robotique. Ses parents lui offrent des cours d'électronique par correspondance. Il fabrique un antimoustique électronique, une poignée de porte électrique, une table de nuit lumineuse et musicale... et devient premier de la classe.

En sortie de prépa, il considère comme un échec d'être sur liste d'attente à Polytechnique. Il entre à Centrale. Mais l'X le rappelle dans ses rangs. En 1978, les cours d'électronique et de microinformatique le passionnent. Il développe une carte électronique reliée à un clavier tandis que sort le Commodore PET, l'un des tout premiers ordinateurs personnels. « C'était génial de découvrir que des centaines de milliers de personnes l'achetaient alors que ça valait cinq fois le Smic ! » Dans cet émerveillement, Bruno Maisonnier prend le temps de s'arrêter, d'observer, de réfléchir. « Dès 1980 je me suis dit qu'il allait un jour se passer la même chose avec les robots. Je voulais créer l'IBM de la robotique. » Il choisit Télécom Paris comme école d'application puis entre dans une SSII « pour apprendre de l'intérieur la vie de différentes entreprises. » Il y fait du développement informatique chez Alstom, pour les arsenaux de Roanne et de Saint-Étienne, pour la Banque Louis Dreyfus et enfin pour le Crédit agricole, qui l'embauche. Un an plus tard il est nommé directeur informatique. Sa plus grosse réalisation reste l'installation de micro-ordinateurs en réseau dans toutes les agences, entre 1987 et 1990. Il s'éloigne ensuite de l'ingénierie en devenant secrétaire général puis directeur des ressources humaines.

L'ENTREPRENEUR

Bosseur blessé

Tout au long de sa carrière au Crédit agricole Bruno Maisonnier a engrangé les compétences nécessaires à la gestion d'une entreprise. Il s'est rendu compte « à quel point une PME doit se battre sur chaque franc. » Un jour, il décide de racheter une entreprise de cartes électroniques pour la faire évoluer vers la robotique. Les banques font mourir son projet dans l'oeuf. Leurs arguments : il n'a jamais été patron, n'a pas d'expérience à l'international et ne dispose d'aucun apport. Soit. Bruno Maisonnier se fait muter au Portugal, au Brésil puis en Pologne, où le résultat net se voit multiplié par dix en 4 ans. « Je voulais me prouver à moi-même que j'étais capable de gérer une boîte... et mettre de l'argent de côté. » En 2004, toutes les conditions sont réunies. « Mais j'avais la trouille », confie-t-il. Il s'arrête. « Il y autre chose qu'il faut que je vous raconte. C'est important. » Depuis 2001, Bruno Maisonnier faisait la navette entre Varsovie et Paris, où vivaient sa femme, ses trois enfants et les trois enfants de son frère et de sa belle-soeur, décédés peu après sa mutation en Pologne. « Cela m'a fait prendre conscience que la vie est courte, et aussi de l'importance d'avoir plusieurs cordes à son arc. » Au bout de trois ans, la famille est épuisée de cette situation mais le Crédit agricole refuse de redonner un poste en France à Bruno Maisonnier. Il négocie un gros chèque et puis s'en va.

Alors, installé chez lui, il imagine un robot virtuel, bidouille, puis prend rendez-vous avec Pierre Blazevic, du Laboratoire d'ingénierie des systèmes de Versailles et d'autres chercheurs en robotique. « J'ai vu le banquier redevenir ingénieur », se souvient Pierre Blazevic. Le premier Nao nait, en 2006, des mains de la petite équipe de six collaborateurs montée par Bruno Maisonnier. Depuis, Aldebaran Robotics a embauché 140 personnes et vendu 2 000 de ses robots aux laboratoires et universités du monde entier. Même l'université de Tokyo a choisi le petit humanoïde français comme modèle d'étude. « Bruno sait trouver ce qui existe et inventer ce qui n'existe pas, mais le développement d'Aldebaran est aussi fortement lié à sa vision, sa connaissance du monde des affaires et à ses compétences en management », reprend Pierre Blazevic.

Peut-être, mais l'entrepreneur reste avant tout épris de technologie. « Moi ce que j'aime c'est concevoir », avoue-t-il. « Sur une question technique, c'est lui qui tranche, » confirme Vincent Clerc, le responsable mécatronique de la société. Aujourd'hui, Bruno Maisonnier prend garde à ne pas s'endormir sur la réussite de Nao. Il pense à l'avenir et à de jolis dessins de futurs produits dans les dossiers posés sur son bureau. Quant à la sortie d'un robot grand public, bon marché et aussi utile qu'un ordinateur, il me l'a promise pour cette année. En ligne, l'AppStore est déjà en construction. Moi, j'ai envie de le croire et de voir en lui le Steve Jobs français.

SES 3 DATES CLÉS

Janvier 1998 Il part vivre au Portugal, ce qui changera sa vision du monde et de la France. Décembre 2006 Le premier Nao est né, ce qu'il peut gagner le pari fou qu'il s'est lancé. Octobre 2009 Il découvre l'Asie, « encore un autre monde »

SES 3 OBJETS FÉTICHES

UNE FIGURINE D'IRON MAN Sa rencontre avec le super héros à l'armure de fer lui a donné le goût de l'électronique et réconcilié avec les études. DEUX LIVRES, DEUX THÉORIES L'univers élégant, de Brian Greene, sur la théorie des cordes et Climbing Mount Improbable de Richard Hawkins sur la théorie de l'évolution. Deux théories fondatrices de sa compréhension du monde. UN COUTEAU FAIT MAISON Très manuel, Bruno Maisonnier se dit autant artisan qu'ingénieur. Il a lui-même forgé, trempé et sculpté ce couteau.

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