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LES 3 DIMENSIONS DE Bruno Jacomy

CHARLES FOUCAULT cfoucault@industrie-technologies.com
Confluences. Le nom du musée dont s'occupe aujourd'hui Bruno Jacomy est aussi le meilleur mot pour résumer sa vie. Confluence de l'histoire et de l'ingénierie, confluence de l'objet et de la sociologie, confluence de l'enthousiasme et de la pédagogie. Tout cela se cache derrière la barbe hirsute et le regard rieur de celui qui s'est imposé comme une référence en histoire des technologies. « Pourquoi quelqu'un, à tel moment, à tel endroit, a-t-il proposé un perfectionnement ? » Telle est la question qui l'anime. La réponse ? Il invite le grand public à venir la chercher à travers la lecture des objets.

Google vient de tester une voiture qui ne nécessite pas de conducteur. Quand cette nouvelle est tombée, je venais de relire l'article de Bruno Jacomy, publié dans nos colonnes en 2003 : « L'automatisation de la conduite automobile devra passer par le tout électrique pour être pleinement efficace », écrivait-il. C'est la suite logique de l'invention, en 1868, du servomoteur qui permet de « séparer la commande de la puissance ». L'électricité a remplacé la vapeur. L'asservissement devient assistance. Cette analyse porte la griffe de Bruno Jacomy, l'ingénieur qui lit le futur dans le passé. Tant est si bien qu'il en a fait son métier : historien des techniques.

Lorsqu'il raconte son parcours, « fascinant » est le mot que ce passionné prononce le plus. Lorsqu'il ne le dit pas, l'effervescence de ses yeux bleus l'exprime en continu tandis qu'il démontre, presque mathématiquement, qu'il est tout à fait normal de devenir conservateur de musée avec un diplôme d'ingénieur de l'École nationale supérieure des arts & métiers.

L'HOMME

Un électron libre

Bruno Jacomy naît en 1952, en Picardie, immergé dans une culture technique. Ses deux grands-pères travaillent chez Saint-Gobain, l'un est ingénieur immigré de Pise, l'autre employé à l'approvisionnement de la verrerie. L'Italien collectionne les équipements dernier cri, non sans susciter l'admiration de son petit-fils. Son père est technicien-formateur dans les instruments optiques pour l'armée. Le souvenir de ses oncles, tous travailleurs du verre, passant toute une nuit à démonter et remonter la vieille Panhard qui ne voulait plus démarrer, est ancré en lui. « Le lendemain matin, elle fonctionnait », s'émerveille l'historien qui semble soudain avoir de nouveau huit ans. « J'ai baigné là-dedans, résume-t-il. Ce n'est pas trop matérialisable. C'est le propre d'une culture. »

L'arrivée simultanée de ses 12 ans et du jeu « Electronic Engineer » occupe son temps libre par la construction de sonnettes, de récepteurs, d'oscillateurs... À l'école, l'éternelle double casquette du plus jeune et de la tête de classe ne facilite pas les relations avec ses camarades. Le déménagement à Chalon-sur-Saône (Bourgogne), le passage en seconde et l'orientation vers un Bac C changent la donne. Il s'épanouit « autant en cours qu'en dehors », glisse-t-il. En travaillant un minimum, il excelle dans les matières scientifiques. La philosophie le fascine mais ne suffit pas à faire entrer la lecture dans ses habitudes. Dans sa famille « lire était considéré comme du temps perdu. »

Ce n'est que plus tard, au musée du Creusot puis pendant sa thèse qu'il développera sa boulimie pour les livres, que le scientifique deviendra littéraire. S'il a désormais écrit trois ouvrages et pense au quatrième, son ADN d'ingénieur se manifeste toujours : sur son agenda, à la date de notre rendez-vous, ses trois objets fétiches n'étaient pas écrits mais dessinés ! Ce patrimoine génétique, il l'a transmis à ses trois fils, qui ont tous intégré une grande école. Le plus jeune l'appelle. Il décroche. Un temps. « Mais non, c'est monté à l'envers, il faut tourner vers le bleu... Voilà. » Il raccroche et ajoute en riant : « Il est en école d'ingénieur et ne sait pas faire marcher une chaudière. »

L'INGÉNIEUR

La technologie dans le sang

Serein, menant la danse en terminale, la surprise est de taille lorsque Bruno passe à côté de la mention et voit les portes de l'Insa se fermer. Son père le pistonne pour qu'il entre en Math Sup, à Dijon. Vexé de cette faveur, il travaille énormément et obtient d'excellents résultats. Il se présente au concours de l'Ensam « parce qu'ils prenaient à Bac+1.» La formation le passionne, aussi bien l'atelier que les cours techniques et théoriques. « Curieux de tout et très volontaire, il s'est rapidement mis au niveau technique alors qu'il venait d'une prépa math », se souvient Jean-Pierre Levallois, un gadzarts de sa promo. Quelques mois avant ses 22 ans, le voilà diplômé. Il refuse les sollicitations de Framatome (devenu Areva NP) : il ne se sent pas mûr pour exercer en tant qu'ingénieur. Il pense un instant faire une année d'esthétique industrielle mais devient finalement dépanneur radio-télé dans un Mammouth. Après le service militaire, il trouve un poste d'intérimaire dans un bureau d'étude de conception d'outils pour le travail... du verre. Ce job ne le tiendra pas longtemps. Un ami de la chorale lui parle de l'Écomusée du Creusot comme d'un « musée d'un type nouveau qui travaille sur le monde industriel et l'histoire technique du bassin minier. » L'équipe qui le monte a besoin d'une personne capable de comprendre et trier l'énorme bibliothèque technique. La plus grosse de France. Bruno Jacomy s'y rend et s'étonne devant cet « autre monde » où travaillent de concert architectes, historiens, sociologues... Il accepte le poste. Après avoir organisé les livres, il ouvre le lieu au public. Au bout d'un an, il devient conservateur chargé du patrimoine industriel.

Trente ans plus tard, il est historien des techniques reconnu internationalement (son livre « Une histoire des techniques » a été traduit en espagnol, en grec et en chinois). Cette notoriété, il la doit à son approche originale dans l'étude des technologies au cours des âges. C'est en ingénieur qu'il sonde le passé, conçoit des expositions ou organise des musées : « Tout est analogie. Il s'agit d'appliquer ailleurs ce qu'on a vu dans un domaine en particulier. Ainsi se résolvent les problèmes, comme en ingénierie. » Sa formation initiale lui permet de comprendre les objets, de les expliquer, de les transmettre. Aujourd'hui conservateur en chef et directeur adjoint du musée des Confluences en construction, à Lyon, il use de ses compétences dans le suivi des travaux. « Je comprends ce que racontent les types de Vinci », lance-t-il en souriant.

LE CONSERVATEUR

Passionné et passionnant

Ce musée à la confluence du Rhône et de la Saône a vocation à rapprocher société et sciences. Il devrait ouvrir ses portes en 2014. En attendant, Bruno Jacomy comprend, compare et organise les pièces du Muséum de Lyon qui l'habiteront. Il définit la manière dont il les installera. Il formule les commentaires qui les accompagneront. Il faut que le public, aussi hétérogène soit-il, comprenne une histoire : celles de l'évolution croisée des hommes et des technologies.

« Je ne sais pas si j'aurai passé plus de temps dans des musées ouverts ou fermés », s'amuse-t-il. Sur les seize ans qu'il a passés au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), il a réorganisé pendant huit ans l'immense collection d'objets techniques, dans le musée fermé. Sa réouverture en 2000 reste la grande réalisation de sa vie. En utilisant deux fois moins d'objets qu'avant la fermeture, il a réussi à donner un sens à l'exposition. Il y amenait ensuite les étudiants de l'Université de technologie de Compiègne (UTC) auprès de qui il assurait l'unité de valeur « culture technique ». Il leur demandait : « Qu'auriez-vous fait à ce moment-là à la place de tel inventeur ? » Il voulait leur montrer que tout n'est que transferts de technologies.

Pour Dominique Ferriot, qui l'a recruté lorsqu'elle était directrice du musée des Arts et Métiers, « Bruno a un don de pédagogue : il sait faire parler les objets et, ainsi, les gens qui sont derrière. » Ce talent, lui permet de jeter sur le monde contemporain un regard qui bénéficie du poids de l'histoire. Selon lui, « les objets n'ont de sens que s'ils sont vus et expliqués », il s'attelle donc à attirer le public le plus large possible. Il s'efforce de lui donner du plaisir tout en le faisant apprendre. « Le but est aussi de susciter des vocations. Il faut dire aux jeunes qu'il y a plein de choses à trouver, qu'on a besoin d'eux ! » En décortiquant la genèse des innovations d'hier, il suscite la réflexion sur les technologies de demain. La rencontre de l'iPad et de la perceuse du néolithique peut faire naître, dans les yeux d'un visiteur, l'idée du siècle. C'est ça, la confluence.

SES 3 DATES CLÉS

1974 Il décroche à 21 ans son diplôme d'ingénieur des Arts et Métiers. Trop jeune pour l'armée, il travaille un an comme réparateur de télé et radio. 1976 Il participe à la création de l'Écomusée du bassin industriel de Creusot-Montceau. 2000 Réouverture du Conservatoire national des arts et métiers, que Bruno Jacomy a réorganisé et rénové pendant 11 ans.

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