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Le transhumanisme en question

Le transhumanisme en question

Cette oeuvre de l'artiste France Cadet illustre les interrogations autour de l'hybrydation homme-machine

© F. Cadet

Biotechnologies, bio-informatique et nanotechnologies permettent d'intervenir avec une efficacité inégalée sur l'être humain. Une réalité qui pose de nombreux problèmes éthiques.

Une femme arrive sur scène en fauteuil roulant et raconte son histoire : un accident de ski et une lésion de la moelle épinière, puis la difficulté qu'elle a eue à accepter la situation. Elle enfile ensuite un exosquelette robotisé imprimé en 3D et se lève, appuyée sur de simples béquilles. L'épisode, rapporté par des témoins, s'est déroulé en novembre 2013 lors du premier Sommet européen de la Singularity University, une institution de la Silicon Valley dédiée au transhumanisme et notamment soutenue par Google et Microsoft.

L'hybridation, le futur de l'homme ?

Cette mise en scène illustre parfaitement la stratégie de séduction adoptée par les adeptes de ce courant de pensée. Permettre aux personnes victimes d'une maladie ou d'un accident de retrouver leurs capacités : personne ne peut s'y opposer.

Les progrès de la médecine, des implants, des prothèses sont évidemment source d'espoir. La perspective d'en finir avec la thérapeutique pour prévenir les pathologies avant qu'elles ne se déclarent, et celle de repousser le vieillissement, voire de supprimer la mort, peuvent être considérées comme séduisantes et ouvrent au passage d'importantes perspectives industrielles... L'idée d'aller vers une hybridation toujours plus poussée des organismes et des machines, ou celle d'intervenir sur le génome pour sélectionner des caractères particuliers sont en revanche nettement plus dérangeantes, et soulèvent une foule de questions éthiques. Nous avons demandé leur avis à trois personnalités.

Les interdictions protègent la dignité de l'être humain

Emmanuelle Charpentier Chercheuse en biologie, co-inventrice de la technologie de « ciseaux moléculaires » Crispr-Cas9

Face aux progrès des biotechnologies, il me semble très important que des scientifiques, des cliniciens, des industriels spécialistes du développement de méthodes thérapeutiques puissent se saisir de cette problématique et ouvrir le débat. Lorsque des experts ont récemment appelé à la prudence suite à la révélation de l'utilisation de méthodes d'ingénierie génétique pour intervenir sur des cellules germinales, je les ai approuvés. De fait, la technologie Crispr-Cas9 permet de manipuler le génome de façon multiple, il est important d'en être conscient. En France et dans de nombreux pays d'Europe, il est interdit d'intervenir sur l'ADN des cellules germinales humaines avec une finalité de sélection. Je trouve que c'est une bonne chose. Ces interdictions, qui d'ailleurs n'existent pas toutes aux États-Unis, visent à protéger la dignité de l'être humain. Personnellement, je pense qu'il est plus que souhaitable que des restrictions soient posées, en particulier concernant la manipulation des cellules germinales, pour éviter les dérives. Sans perdre de vue le fait que par ailleurs, la méthode CRISPR-Cas9, qui est révolutionnaire et très puissante, et les progrès des biotechnologies en général sont susceptibles d'apporter beaucoup de bénéfices. J'ai vraiment - et c'est personnel - des resttrictions sur le principe d'une manipulation prénatale des gènes.

 

Créer des hommes augmentés serait source de discriminations

Joël de Rosnay Conseiller de la présidente d'Universcience (Cité des sciences et de l'industrie et Palais de la découverte)

Entre, d'une part, l'homme « réparé » par la chirurgie cardiovasculaire ou une greffe de moelle osseuse ou l'homme « transformé », portant un pacemaker ou une pompe à insuline et, d'autre part, l'homme « augmenté », équipé de manière à ce que soient décuplées ses capacités, il y a une nette différence. Les deux premières catégories ne posent pas de questions éthiques, personne ne s'oppose véritablement à ces technologies. Mais il existe des principes à ne pas transgresser. Aujourd'hui, les limites sont en train d'être dépassées : des imprimantes 3D fabriquent des tissus et des organes vivants. Des cellules embryonnaires capables de croître sur des supports biodégradables reconstituent des vessies, des reins... Des tatouages électroniques communiquent des informations venant de l'intérieur du corps vers un smartphone. Or créer des « surhommes » serait générateur de discriminations. Même si elle donne à réfléchir, notamment sur les limites du vivant et la possibilité de ralentir le vieillissement, la philosophie transhumaniste, est élitiste, égoïste et narcissique, avec une volonté de jouer le chacun pour soi et une sorte de sublimation de l'individu. Un homme en pièces détachées serait-il toujours humain ? Il est indispensable d'avoir une démarche éthique pour ne pas faire n'importe quoi sur l'être humain, de dégager un consensus citoyen et de mettre en place une régulation politique.

 

On évite toute réflexion sur la finalité des innovations

Jean-Michel Besnier Professeur de philosophie à l'université Paris-Sorbonne, auteur de « Demain les posthumains »

Le transhumanisme évoque furieusement le futurisme, avec cette idée d'une fusion avec la machine. Nous assistons aujourd'hui à une espèce de désinhibition. Ceux qui investissent ne se cachent plus. Les effets d'annonce - l'immortalité pour demain, la guérison de tous les cancers... - sont multipliés, pour séduire ces investisseurs. Parallèlement, ce mouvement a l'attention des gouvernements : aux États-Unis, Ray Kurzweil (théoricien du transhumanisme, ndlr) a été un temps conseiller de Barack Obama ; ailleurs, l'idée que la prospérité est subordonnée au progrès est peu questionnée. Pour moi, c'est une fuite en avant : on évite toute réflexion sur la finalité des innovations, comme si seul le marché pouvait trancher. Exemple : les dispositifs d'autosurveillance deviennent de plus en plus acceptables et même désirables. Or la médecine connectée, c'est le cheval de Troie des technologies du transhumanisme, et de cette fusion de l'organisme avec des dispositifs variés. Il faut remettre l'humain au centre comme on le fait avec certains projets, dans les fablabs ou ailleurs, et en réfléchissant sur l'acceptabilité des technologies pour les consommateurs. On peut dire que les mouvements transhumanistes, qui ont activé l'imaginaire technologique, y ont aidé. Ils ont mis en relief l'importance des représentations mentales, ne serait-ce que pour les industriels souhaitant anticiper le comportement des consommateurs.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR MURIEL DE VERICOURT

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0976

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