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Le textile entre dans la 3e dimension

Nadège Aumond

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Le textile entre dans la 3e dimension

Les outils de prototypage virtuel (ci-contre celui de Lectra) permettent de juger rapidement du "bien allé" d'un vêtement.

© D.R.

Le passage du 2D en 3D dans le secteur de l'habillement semble inéluctable malgré la complexité de mise en oeuvre et les changements de méthodes que cela nécessite.

Dans l'industrie du textile-habillement, cela fait déjà une vingtaine d'années que les logiciels de conception 2D ont envahi les bureaux d'études, notamment pour la réalisation des "patronages". L'arrivée de solutions en 3D rebat les cartes car, si ces nouveaux outils ne manquent pas d'intérêt, leur mise en oeuvre se révèle complexe. Âpre décision donc que d'adopter la 3D, surtout dans le contexte d'hypercompétitivité qui règne sur le secteur. Les industriels sont convaincus qu'il leur faudra intégrer ces outils pour rester dans la course mais personne n'est encore en mesure de dire quand et surtout comment effectuer ce virage dans les meilleures conditions.

Les solutions 3D proposées dans le secteur de l'habillement se limitent pour l'instant au prototypage virtuel. Ces logiciels assemblent numériquement des patrons préalablement générés en 2D pour construire un modèle en 3D du vêtement. La génération automatique du patronage 2D depuis un modèle en 3D, l'inverse en somme et aspiration ultime de la profession, fonctionne aujourd'hui uniquement pour les applications dites de "textile tendu" telles que l'ameublement, la sellerie ou encore la lingerie. Le fait que le tissu soit constamment tendu facilite en effet grandement la modélisation.

L'habillement, où la fluidité et les plis sont légion, ne se prête donc pas aussi aisément à cette gymnastique. « Le passage du "look" au patron relève d'un véritable savoir-faire détenu aujourd'hui par les modélistes, explique Yann Perruchot, responsable du Centre national numérique innovation textile habillement (Cnnith). Ce passage ne se mathématise pas facilement. Peut-être y arriverons-nous d'ici vingt ou trente ans... », poursuit l'expert.

Créatifs et techniciens communiqueront mieux

En attendant, Yannick Letiec, responsable du bureau d'études de Mulliez, spécialiste des vêtements professionnels, considère que le prototypage virtuel est déjà une belle avancée : « Il permet notamment de juger très rapidement du "bien allé" d'un vêtement (adéquation au regard d'un référentiel morphologique de taille et de posture) et d'apporter les corrections en direct. »

Les industriels s'accordent tous néanmoins à dire qu'un prototype physique final sera toujours nécessaire. La limite étant posée par des notions d'interprétation. « Il est en effet difficile de faire converger les créatifs et les gens de la technique. Cet outil améliore assurément les échanges et la communication entre ces deux métiers », souligne Yann Perruchot. Et c'est sans compter avec la délocalisation : « Ajouter aux spécifications écrites et aux patrons une image du vêtement à réaliser est un réel atout, surtout lorsqu'il s'agit d'exprimer à distance des nuances d'ordre sensoriel et que les deux côtés ne maîtrisent pas suffisamment l'anglais », note Nathalie Gondoin, chef de produit au sein de l'éditeur de logiciels français Lectra.

Multiplier les propositions stylistiques, gagner du temps en réduisant le nombre de prototypes physiques, améliorer la communication interne et externe, le prototypage virtuel se pose comme un véritable outil d'aide à la création, à la fabrication et à la vente. Et au final, arriver plus vite au résultat accroît la réactivité de l'entreprise. Des arguments qui ne manquent pas d'interpeller les industriels.

Ce premier pas dans la 3e dimension se révèle donc une étape décisive. Elle se doit d'être négociée avec délicatesse car les investissements nécessaires et les changements méthodologiques induits ne sont pas anodins. « Il ne faut en effet jamais perdre de vue que construire un vêtement, faire un prototype physique, ne coûte pas très cher même si c'est gourmand en temps. Les investissements se justifient aisément pour un avion ou une voiture mais pour un pantalon... », soulève Ivan Brossard, responsable du design produit chez Mulliez.

L'investissement en ressources humaines et en formation est un autre frein. Générer un modèle en 3D est compliqué, d'autant plus que l'on s'approche d'un rendu ultraréaliste ! « Intégrer des solutions 3D nécessite une réelle volonté de la direction car cela demande une équipe dédiée et un accompagnement soutenu », commente Nathalie Gondoin.

Reste qu'au-delà de la rentabilité, la difficulté majeure à la laquelle devront faire face les entreprises est le changement de méthodes de travail qu'engendre l'adoption de tels outils. Changements qui seront à leur paroxysme lorsqu'il s'agira de concevoir directement en 3D. Concevoir en 3D n'est effectivement pas "naturel". Cela commence tout juste dans la chaussure.

La 3D révolutionnera les méthodes de travail

C'est pourquoi les acteurs majeurs du domaine ne maîtrisent pas l'horizon auquel les solutions de conception directe en 3D émergeront dans l'habillement. Il y a bien entendu des raisons de développements techniques mais également de complexité de prise en main chez les industriels explique-t-on chez les éditeurs de logiciels.

Rapprochement des métiers et évolution de l'organisation semblent toutefois inéluctable. « Qu'on le veuille ou non, le passage au 3D révolutionnera les méthodes de travail et les organisations. Je crois sincèrement qu'à terme, certaines fonctions seront amenées à fusionner. L'adoption du prototypage virtuel entraînera déjà, à mon avis, une superprofessionnalisation des stylistes/modélistes », estime Yannick Letiec,

Pour aider la filière à conduire ces changements et à intégrer ces nouvelles technologies, l'Institut français du textile habillement (IFTH) a créé, il y a quatre ans, le Centre national numérique innovation textile habillement (Cnnith). Établir une veille sur le sujet, recenser et tester les solutions disponibles sont ses premières missions. Son rôle est ensuite d'accompagner progressivement les entreprises jusqu'à l'autonomie. « Nous fédérons les différentes approches au travers de projets collectifs », explique Yann Perruchot, responsable du centre. En début d'année, le projet Synergeo a démarré. D'une durée de trois ans, celui-ci aboutira notamment à la production d'une vidéo numérique qui sera le résultat d'un travail en cocréation et de la mise en pratique du partage de modèles.

Se familiariser avec la 3D sans prendre de risque. Voilà sûrement la meilleure solution pour sauter le pas et accélérer les choses. Les industriels occidentaux doivent en effet également avoir en tête que les pays à bas coûts comme l'Asie ont encore un autre avantage : non freinés par le poids des traditions du métier ni par des problèmes techniques de compatibilité avec d'anciennes solutions logicielles, ils sont plus aptes à intégrer rapidement les technologies les plus avancées. S'ils sont aujourd'hui derrière sur le terrain de la 3D et de la conception textile en général, ils pourraient dépasser l'Occident au final.

MULLIEZ PLONGE DANS LA RÉALITÉ VIRTUELLE

- Cette année, Mulliez, spécialiste des vêtements professionnels (uniformes de travail), a bénéficié gratuitement d'une étude de sensibilisation aux outils de réalité virtuelle dispensée par l'association lavalloise Clarté. Celle-ci a réalisé avec le Cnnith (Centre national numérique innovation textile habillement), un démonstrateur personnalisé basé sur un modèle de combinaison pilote. « Bien que le rendu visuel soit encore imparfait - l'aspect est encore un peu cartonneux et la fluidité du textile élémentaire -, pouvoir tourner autour du modèle porté par un mannequin virtuel de taille réelle est vraiment formidable. Grâce à l'immersion totale, on pourrait imaginer à l'avenir concevoir virtuellement comme à l'ancienne, avec des gestes traditionnels sur un mannequin virtuel », s'exclame Ivan Brossard, responsable du design produit de Mulliez. « Nous sommes convaincus qu'à un moment donné, il faudra intégrer ces outils de 3D mais quand et comment ? Le tout numérique n'est pas une fin en soit. C'est une réflexion de fond, un projet d'entreprise », poursuit le designer, déjà sensible à l'intérêt de la modélisation 3D. Son équipe travaille en effet depuis quatorze ans à illustrer les propositions commerciales avec des modèles numériques en 3D. Ces derniers sont réalisés à partir des croquis des stylistes, à l'aide des logiciels graphiques génériques Photoshop et Illustrator.

DEUX SOLUTIONS DÉJÀ DISPONIBLES

> À ce jour, deux solutions israéliennes de prototypage virtuel 3D, Runway 3D d'Optitex et AccuMark V-Stitcher de Browzwear, sont commercialisées. L'américain Gerber Technology a choisi d'intégrer dans sa suite logicielle la solution de Browzwear. > Du côté des majors européens, les solutions présentées en avant-première au printemps dernier, Vidya pour l'allemand Assyst Bullmer et prototypage virtuel 3D pour l'éditeur français Lectra, ne sauraient plus tarder à être disponibles. Fruit de huit ans de recherche et développement, le logiciel de Lectra est en phase pilote depuis trois mois chez ses clients européens. En France, c'est Lener Cordier qui joue les pionniers jusqu'à la fin de l'année. La commercialisation devrait se faire dans la foulée.

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