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LE PRINTEMPS DES MÉTHODO LOGIES

Jean-François Prevéraud

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- De multiples méthodes d'aide à la conception voient le jour. Plus structurantes, elles font la part belle à l'innovation. Beaucoup reste encore à inventer.

La conception de produits nouveaux, qu'elle soit intégrée ou externalisée, est vitale pour les entreprises industrielles. Elles réalisent en moyenne 80 % de leurs bénéfices à partir de produits ayant moins de trois ans. Le renouvellement continu de leurs gammes et l'innovation sont donc indispensables. « Encore faut-il bien faire la différence entre conception et développement de produits », prévient Didier Coffy, directeur du pôle innovation du groupe Ségula Technologies, société prestataire de services dans le domaine de l'externalisation du développement de produits. Pour lui, « la conception, c'est la recherche des concepts qui permettent d'atteindre les prestations que l'on souhaite offrir à ses clients. Le développement, c'est la définition de détail du produit, à partir des concepts, sans les remettre en cause tout en respectant l'enveloppe du projet. Et cette segmentation est fondamentale pour les méthodes de travail que l'on va utiliser tout au long du projet ». En effet, elle offre une plus grande liberté créative dans la phase amont, et elle permet davantage de rigueur dans le processus de développement.

Une étape trop souvent laissée pour compte

Reste que la conception fait figure de parent pauvre dans le domaine méthodologique. Peu d'entreprises, petites ou grandes, sont capables d'expliquer rapidement et clairement leur processus de conception. Et encore moins de formaliser leurs méthodologies de conception. Pourtant, toutes utilisent plus ou moins une panoplie d'outils, mais il s'agit rarement d'une méthodologie optimisée pour faire face aux défis auxquels elles sont soumises. Il faut dire, à leur décharge, qu'il s'agit d'un problème général et que bien peu d'écoles d'ingénieurs et d'universités proposent des cours d'ingénierie de la conception. Même les consultants sur le sujet sont rares !

Pourtant nombre d'industriels sont conscients qu'ils doivent réagir rapidement car, outre la concurrence, ils ont à faire face à une crise d'identité de leurs produits, bien souvent causée par l'arrivée de technologies émergentes « C'est particulièrement vrai dans les PME de la mécanique », constate Philippe Poncet, responsable du service ingénierie de la conception au Cetim. « Rares sont celles qui nous interrogent pour parler méthodologie de conception, par contre la plupart veulent améliorer leurs produits, tout en sentant bien que leur bureau d'études plafonne. Alors on les aide aussi à faire le point sur leurs processus de conception et de développement. »

Une nouvelle organisation des études

En l'occurrence, il ne s'agit pas de remettre en cause l'existant drastiquement, mais de compléter la panoplie des outils utilisés et de mieux matérialiser le processus. Cela peut se faire à l'occasion de la mise en place d'une procédure ISO 9000, ou d'une approche gestion de projet, qui demandent une structuration des processus de conception. L'ISO 9000 a fait un pas vers les processus de développement en remplaçant, dans sa version 2000, la notion de procédures précises et contraignantes par celle, plus générale, de processus à suivre.

Le mot est lâché : processus. Tout comme la fabrication, l'étude d'un produit obéit à un processus comportant un certain nombre de phases successives. On définit d'abord les besoins du client (la portière doit se fermer sans bruit et sans effort). Puis, on exprime ces besoins sous forme de grandeurs physiques non négociables (niveau sonore, effort appliqué...). Ces données seront intégrées au cahier des charges fonctionnel servant de base à l'étude. « Une telle démarche, issue du cycle en "V" propre aux projets informatiques, permet une plus grande rigueur lors des étapes de la conception puis du développement, et garantit une meilleure qualité de l'étude, car on a évité le subjectif et l'interprétable. Cela facilite le "bon du premier coup" », estime Didier Coffy.

Parallèlement à cette redistribution des cartes dans le cycle d'étude, les organisations des bureaux d'études évoluent. Peu à peu l'organisation par métier autour de pôles d'excellence, entre lesquels navigue le projet, cède la place à une organisation par projet, beaucoup plus prometteuse en termes de synthèse. Une synthèse qui, du temps de la planche à dessins, se faisait dans l'esprit du projeteur, mais sur des projets moins complexes. Cette complexification impose le recours à de multiples technologies, et donc à des experts qui se joignent à l'équipe au fur et à mesure de l'avancée du projet. Les décisions de synthèse sont alors collectives et objectives.

Avec l'organisation par projet, on atteint presque la notion de conception totale. Celle-ci implique tous les secteurs de l'entreprise. La direction technique, mais aussi la direction des ressources humaines, pour la validation ou l'amélioration des connaissances du personnel impliqué, la direction de la qualité, la direction financière, les directions commerciale et marketing, ainsi que la direction générale.

L'objectif, c'est de créer de la valeur

« Innover, c'est créer davantage de valeur en jouant sur tous les leviers disponibles. Il peut s'agir de technique, soit dans le produit soit dans ses processus de production, mais aussi d'approches commerciales ou marketing, voire de services complémentaires autour au produit », constate Guy-Christian Guidi, responsable de la filiale française du cabinet PRTM. De ce fait, il n'y a pas une seule approche possible pour concevoir des produits innovants, ce qui explique en partie le manque de méthodologies véritablement structurées, mais laisse la place à une large marge de progrès.

« Innover, c'est poser les problèmes autrement », estime de son côté Maurille Larivière, directeur pédagogique du Strate Collège Designers. Et poser les problèmes autrement c'est le rôle du designer, qui remet en cause l'approche traditionnelle d'un produit en reformatant les questions de base et en créant des scénarios d'utilisation. Il propose une approche différente et complémentaire de celle de l'ingénieur. « L'ingénieur est l'avocat des technologies et des méthodes, alors que le designer est l'avocat des hommes qui donne un sens aux objets. Le produit n'est alors que le résultat de sa volonté de faciliter la vie des clients. »

Le designer va jouer le rôle de force de propositions dans le processus de conception, en forçant les experts à répondre à de nouvelles questions. Et les industriels en redemandent. Ainsi, ces dernières années, les principaux équipementiers automobiles français ont intégré chacun une vingtaine de designers dans leurs équipes de conception, afin de pouvoir proposer des idées nouvelles aux constructeurs. De plus, ces designers intégrés assurent une ouverture vers des cabinets extérieurs.

Une démarche qui va se pérenniser car le Strate Collège proposera, dès la rentrée, un Master post graduate intitulé "Design industriel et gestion de l'innovation", destiné aux futurs managers et responsables marketing. L'objectif étant de leur montrer comment utiliser et placer le design dans le cycle d'innovation et de conception.

On le voit, méthodologies et organisation de la conception sont intimement liées. Le secteur automobile, qui a toujours une longueur d'avance, a commencé à se préoccuper de ces processus de développement au début des années 1990. Ceux-ci sont maintenant très robustes et bien documentés, ce qui lui permet de faire face aux réductions de délais imposées par la concurrence. En revanche, la phase de conception en amont reste toujours très intuitive, et pas assez structurée. « Les organisations et les méthodologies adéquates restent encore à inventer. On se retrouve dans une situation similaire à celle de la gestion de projets d'il y a une quinzaine d'années », constate Guy-Christian Guidi.

Des essais en grandeur réelle sont en cours

C'est ce que confirme Dominique Levent, responsable du pôle logique innovation de Renault : « Nous sommes en train de nous approprier certaines méthodologies de conception innovantes, comme celle de l'École des mines basée sur la théorie C-K ou encore Triz. Mais il est, pour le moment, également très difficile d'imaginer quel sera leur impact sur nos méthodologies, ainsi que sur notre organisation. »

Des essais en vraie grandeur sur des projets réels sont pourtant en cours. « Les initiatives, tel le codéveloppement de soubassements de véhicules avec les constructeurs automobiles, sont novatrices dans le domaine de la conception », explique Pascal Thierry, expert en méthodologies chez le prestataire Idestyle Technologies. Une telle relation, qualifiée d'apprenante par les deux parties, a permis de codévelopper plus rapidement et moins cher que la génération précédente, un soubassement offrant un niveau de prestations supérieur. Par exemple, le taux de modification des outillages a été divisé par deux, par rapport aux projets précédents. « Nous avons ainsi pu valider, sur un cas réel, le concept du codéveloppement, et mis au point des méthodologies de travail structurées, que nous allons pouvoir réutiliser pour d'autres projets », confirme le responsable du projet chez le constructeur.

Comme quoi, même en méthodologie de travail, l'avenir appartient aux audacieux.

SOMMAIRE

Méthode C-K Vers la conception innovante Page 54 Méthode APPIC Pour dynamiser le bureau d'études Page 58 Méthode triz Pour sortir des sentiers battus Page 62

CE QU'ILS EN PENSENT

Manuel Balbo, directeur commercial de CCRIM. « Triz fonctionne à plusieurs niveaux et apporte des résultats pour chacun d'entre eux. Mais il faut trouver le déclic ouvrant le passage. »

Jean Breton, directeur associé en charge du pôle innovation et stratégie du Thésame. « Le rôle du conseil extérieur est d'entretenir la flamme pour éviter que les problèmes quotidiens du bureau d'études ne viennent étouffer la volonté de changement de méthodologies de travail. »

Philippe Poncet, responsable du service ingénierie de la conception au Cetim. « Il faut aider les entreprises à trouver la méthodologie qui va leur permettre d'améliorer leurs produits et leur démarche de conception. »

Guy-Christian Guidi, responsable de la filiale française du cabinet PRTM. « On ne peut pas investir à coup sûr dans la conception de produits novateurs. »

Didier Coffy, directeur du pôle innovation du groupe Ségula Technologies. « La mise en place d'un processus de conception et de développement structuré garantit une meilleure qualité de l'étude. »

UNE VASTE PANOPLIE D'OUTILS

La liste des méthodes permettant d'améliorer les processus de conception et de développement est longue. Voici un aperçu des principales. - Techniques de créativité : ensemble de techniques d'expression d'idées nouvelles dont la plus connue est le brain storming. - Conception innovante/C-K : théorie développée à l'École des mines de Paris (voir p. 54). - Triz : théorie originaire de l'ex-URSS pour la recherche de solutions innovantes (p. 62). - Appic : méthode mise au point dans le cadre du plan VisioMéca pour les PME de la région Rhône-Alpes (p. 58). - Cycle en V : méthode de développement issue du logiciel. - Analyse fonctionnelle du besoin : assure la traduction des attentes des utilisateurs en termes fonctionnels (norme NF X 50 - 151). - Cahier des charges fonctionnel : exprime une synthèse des attentes et les critères de choix entre les solutions possibles. - Analyse de la valeur : pour augmenter les services offerts par le produit et/ou réduire les ressources nécessaires pour obtenir ces services (normes NF X 50 - 152/153). - Conception à coût objectif et conception à objectifs désignés : méthodes basées sur l'analyse de la valeur. - Design for assembly : méthode mettant en avant les critères de facilité d'assemblage. - Design for manufacturing : méthode mettant en avant les critères de facilité de fabrication. - Redesign to cost : reconception d'un produit ou d'un process pour atteindre le coût "juste nécessaire". - Amdec : l'analyse des modes de défaillance, de leurs effets et de leurs criticités permet d'évaluer la fiabilité des équipements. - Techniques de fiabilité : outils d'analyse issus du monde de l'électronique permettant d'évaluer les risques de panne. - Six Sigma : démarche d'amélioration de la performance industrielle pouvant être étendue à la conception.

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