Nous suivre Industrie Techno

Le pari roumain de Nokia

Mirel Scherer

Sujets relatifs :

,
Le pari roumain de Nokia

Tout comme dans les autres sites de Nokia, les opérateurs roumains affectés au montage ou au test sont postés suivant une configuration en îlots.

© D.R.

En délocalisant la production de téléphones mobiles d'Allemagne en Roumanie, le groupe finlandais a misé sur la disponibilité d'une main-d'oeuvre à faible coût. Cela suffira-t-il ?

Mercredi 24 septembre 2008. Le Premier ministre roumain Calin Popescu Tariceanu inaugure devant quelque 200 personnes l'usine Nokia de Jucu, un village situé à une trentaine de kilomètres de Cluj, en Transylvanie. Le projet a été mené tambour battant : sept mois seulement après le lancement de sa construction en juillet 2007, le premier téléphone portable était fabriqué dans le parc industriel Tetarom III (lire p. 63).

Avant même d'exister, l'usine a fait couler beaucoup d'encre. Tout a commencé en janvier 2007 quand le groupe finlandais a brusquement annoncé la délocalisation de son unité de fabrication de Bochum, une ville de l'ouest de l'Allemagne. Pas assez rentable. La décision a provoqué un tollé outre-Rhin. Elle a laissé sur le carreau pas moins de 2 300 employés, ou, si on compte les intérimaires et les sous-traitants, 4 300 personnes. Pourtant les résultats du groupe en 2007 étaient flamboyants. Le numéro 1 mondial du téléphone portable détenait cette année-là quelque 40 % du marché mondial avec un chiffre d'affaires de 51 milliards d'euros (10 de plus qu'en 2006) et un profit opérationnel de 8 milliards d'euros contre 5,4 l'année précédente.

L'infrastructure routière du pays est insuffisante

Les raisons de cette initiative qui a nécessité un plan social de plus de 200 millions d'euros ne sont pas mystérieuses : la quête incessante du profit a bien sûr poussé Nokia à transférer son usine dans les contrées roumaines où le coût de la main-d'oeuvre n'a rien de comparable avec celui de l'Allemagne. En l'occurrence avec 23 % de coûts de fabrication pour un marché allemand qui ne représente que 6 % des ventes totales de Nokia le site de Bochum ne pouvait prétendre au titre de champion de l'efficacité...

Autre motivation : « Nous avons pour politique de nous installer au plus près des marchés que nous voulons couvrir », relève Anssi Vanjoki, vice président executif Marchés de Nokia. L'entreprise dispose ainsi de dix usines dans neuf pays. L'usine roumaine, qui fêtera fin octobre, selon l'estimation du responsable finlandais, les dix millions de téléphones fabriqués à Jucu, s'inscrit dans cette stratégie. Ses produits sont destinés au très dynamique marché roumain mais sont aussi exportés en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique. « Installée sur 34 000 m2, l'usine ne produisait au début qu'un seul modèle d'entrée de gamme mais la production s'est élargie peu à peu et nous allons probablement produire ici même des téléphones avancés », s'enthousiasme John Guerry, 36 ans, un transfuge de Motorola, directeur de Nokia Roumanie.

Pourtant, celui qui atterrit sur la seule piste du petit aéroport de Cluj, une ville d'à peine 300 000 habitants, ne peut s'empêcher de se poser quelques questions sur le choix de Nokia. Vingt ans après la révolution qui a balayé Ceausescu, l'infrastructure routière reste ici, comme partout en Roumanie, bien peu satisfaisante, pour ne pas dire... dans un état lamentable. La corruption qui bat tous les records dans ce pays membre de l'Union européenne, a consciencieusement vidé les caisses consacrées à la construction des autoroutes. L'autoroute Transylvanie, dont la réalisation a été confiée à la compagnie américaine Bechtel, ne fait pas exception. Elle a été l'objet de nombreuses affaires obscures qui ont retardé sa mise en service prévue, si tout se passe bien, pour 2013. « Le manque d'infrastructures nous a fait perdre un juteux contrat de plus de 1 milliard d'euros avec Daimler qui a préféré installer en Hongrie son usine pour la fabrication de certains modèles Mercedes », regrette d'ailleurs Valentin Ilcas, premier vice-président de la filiale Cluj du puissant syndicat Cartel Alfa.

Pour rentabiliser les 60 millions d'euros investis ici, les spécialistes de Nokia devront donc jouer serré. Certes, le terrain a été mis gratuitement à la disposition du groupe finlandais qui ne paiera pas d'impôts sur l'immobilier pendant trente ans. Certes, la main-d'oeuvre est aujourd'hui extrêmement bon marché. Un opérateur gagne 850 lei par mois (soit 240 euros au cours du jour !). Mais il faut aussi produire vite et bien avec un personnel bien formé et performant.

3 500 employés prévus en fin 2009

Pour le moment, l'usine qui n'est remplie qu'à un tiers de sa capacité, emploie 1 600 personnes (moyenne d'âge 35 ans), dont 1 200 en production à la fin de cette année. Avec cafétéria gratuite, salles de gym et même, comme il sied bien à un Finlandais, des saunas. Un seul hall de production est en service ainsi que le magasin de composants, livrés pour le moment par les autres usines du groupe. Plusieurs opérateurs situés sur les postes de montage et de test installés dans des îlots selon la configuration de production qui a fait ses preuves de productivité dans les autres usines de Nokia, assurent la fabrication de cinq téléphones mobiles par seconde. Le groupe regarde néanmoins à long terme. « Nous embauchons actuellement une centaine de personnes par semaine pour arriver fin 2009 quand l'usine fonctionnera à sa capacité maximale, à l'effectif total prévu de 3 500 employés », indique John Guerry.

Bien sûr la qualité des ingénieurs formés par l'université technique de Cluj ne posera aucun problème pour satisfaire les besoins de Nokia et de ses partenaires. « Nous avons un accord de coopération avec le groupe finlandais pour former les futurs techniciens indispensables à ce projet d'envergure », confirme le professeur Aurel Vlaicu, vice-recteur de l'université technique de Cluj, chargé de la recherche et des relations internationales.

Trois sous-traitants sur dix sont installés

Nokia réussira-t-il à retenir ces oiseaux rares ? Le défi reste à relever. Les salaires montent vite (même s'ils restent encore loin de ceux pratiqués en Occident) et les employés, formés par ces groupes high-tech n'hésitent plus à vendre leurs compétences aux plus offrants. D'autant que d'autres multinationales, comme Emerson, arrivent sur place. Et, non seulement les ingénieurs, mais également les opérateurs de machines ne comptent pas se contenter de n'importe quel salaire. « Je travaille depuis trois mois dans cette nouvelle usine et je trouve que je ne gagne pas suffisamment », déclarait à la télévision roumaine une jeune opératrice venue d'Italie où elle avait travaillé auparavant.

Autre épine dans le pied de l'industriel : le projet initial visait l'installation dans le parc industriel Tetarom III d'une véritable "planète Nokia" avec une kyrielle de sous-traitants et la volonté de couvrir l'ensemble de la chaîne de la production à la livraison. L'affaire est loin de se développer aussi vite que prévu. « On parlait de 15 000 employés au total... », affirme Valentin Ilcas, qui reste très dubitatif sur le futur. Pour l'instant trois entreprises seulement sont installées, deux finlandaises (un investissement de 40 millions d'euros et 300 emplois créés) et le chinois BYD (2 000 employés) qui a investi 20 millions d'euros dans la fabrication de composants pour les téléphones mobiles Nokia. Tandis que sept autres négocient toujours... Le pari n'est pas encore gagné.

LA NOUVELLE USINE FACE À L'ANCIENNE

L'usine roumaine de Jucu a remplacé celle de Bochum (Allemagne), ouverte en 1989. En termes de production, les résultats de Jucu sont comparables aux résultats allemands. À deux "détails" près : le nombre de personnes employées et les salaires, qui donnent à la Roumanie un réel avantage concurrentiel. Source : Industrie et technologies

TROIS PARCS INDUSTRIELS

Trois parcs industriels ont été créés par le conseil régional autour de Cluj (à 500 km de Bucarest, la capitale roumaine) sur une superficie totale de 200 hectares - Baptisés Tetarom (Transylvanie équipements et technologies avancées fabriquées en Roumanie), ils abritent déjà une cinquantaine d'entreprises. Dont l'américain Emerson, le spécialiste du process industriel qui a investi à Tetarom II la bagatelle de 75 millions d'euros et emploie 3 500 personnes... - Nokia pour sa part est installé sur Tetarom III, qui occupe à lui seul 154 hectares à Jucu. - Les fonds investis dans les trois parcs s'élèvent à environ 240 millions d'euros et plus de 11 000 emplois ont été créés.

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0904

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2008 d'Industries & Technologies

Bienvenue !

Vous êtes désormais inscrits. Vous recevrez prochainement notre newsletter hebdomadaire Industrie & Technologies

Nous vous recommandons

Agarik efface les distances grâce au très haut débit

Agarik efface les distances grâce au très haut débit

La filiale de Bull a installé entre Angers et Paris une liaison à très haut débit reposant sur la technologie DWDM pour dupliquer un data center. Une[…]

Métamatériaux ? révolutionnaires !

Métamatériaux ? révolutionnaires !

Ceci n'est pas un téléphone...

Ceci n'est pas un téléphone...

Laser optique pour Internet haut débit

Laser optique pour Internet haut débit

Plus d'articles