Nous suivre Industrie Techno

Le meilleur bureau d'études, c'est le client

PROPOS RECUEILLIS PAR THOMAS BLOSSEVILLE tblosseville@industrie-technologies.com

Thierry Grange défend ardemment la théorie des usages, selon laquelle le succès d'un produit est orienté par l'usage qu'en font les consommateurs. L'École de management qu'il a cofondée à Grenoble aide les industriels à marier performances économiques et écologiques... car l'écologie coïncide désormais avec les attentes de la société. Éclairage sur les nouveaux défis des bureaux d'études pour inventer les produits à succès de demain.

IT : Alors que la technologie est omniprésente dans notre quotidien, comment les bureaux d'études peuvent-ils encore innover ?

Thierry Grange : En matière d'innovation, une révolution est passée inaperçue. Jusqu'aux années 1980, la recherche technologique a répondu à des objectifs prédéfinis par des programmes nationaux et internationaux dans le spatial, le nucléaire, le militaire, le médical... Comme marcher sur la Lune. Depuis, elle a récolté les fruits de plusieurs décennies d'investissements colossaux. Cette moisson technologique a conduit l'offre à dépasser la demande. Aujourd'hui, l'innovation combine des solutions déjà sur les étagères, comme la vidéo et la téléphonie. Bien que personne n'ait exprimé le besoin de filmer avec son téléphone, cette association a été adoptée. Pour s'imposer, un produit n'a plus forcément besoin de répondre à des usages existants. Il peut aussi en générer.

IT : Comment concevoir les succès technologiques de demain ?

T. G. : Les usages orientent l'innovation. Pour l'industriel, il y a deux approches. Soit détecter au plus tôt les usages naissants. Débute alors une course de vitesse pour évaluer leur pertinence. Soit sortir de nouveaux produits, mêmes imparfaits, le plus rapidement possible... en espérant que les utilisateurs leur trouvent des applications. Quitte à faire évoluer les produits à mesure qu'apparaissent les nouveaux usages. Le succès de la tablette iPad d'Apple, par exemple, pourrait venir des applications qui seront développées dans trois ans. Anticiper très tôt les nouveaux besoins ou lancer très vite de nouveaux produits... Les deux approches aujourd'hui convergent. Pour innover, il faut savoir anticiper son offre et s'adapter à la manière dont les clients l'utilisent. C'est le principe du béta test en informatique.

IT : Vous semblez privilégier la rapidité de développement des produits à la qualité de leur finition...

T. G. : Dans une phase de développement, les derniers réglages sont souvent les plus longs, les plus coûteux et les plus dangereux. À trop tarder, vous risquez d'être dépassés par vos concurrents. Or, pour détecter les derniers bugs, il n'y a pas meilleur bureau d'études que les clients. L'innovation ne consiste pas à être le premier techniquement, mais le premier en phase avec les usages. Même si ce n'est pas la tablette la plus performante, l'ergonomie simplifiée de l'iPad et son faible poids correspondent aux besoins d'aujourd'hui : les consommateurs veulent pouvoir utiliser leur ordinateur n'importe où. C'est cette philosophie qui a permis à Apple, avec l'iPhone, de bousculer Nokia sur le marché de la téléphonie. Là où tout le monde parlait performances techniques, Apple a compris qu'il existe un véritable esthétisme de la technologie.

IT : Sortir rapidement ses nouveautés... D'accord pour des produits de grande consommation, mais pour les autres secteurs ?

T. G. : Il y a certainement des secteurs pour lesquels c'est plus compliqué. Dans la pharmacie, le développement d'une molécule demande du temps, comme la phase de tests avant la mise sur le marché. Mais pour concevoir rapidement un médicament, rien n'empêche les laboratoires de piocher dans un stock de molécules préexistant. Les grandes innovations sont souvent des recompositions de ce qui existe déjà. On peut aussi les orienter en étudiant les typologies de consommateurs. En jouant sur les options, comme la couleur d'une voiture, on crée des identités. L'idée est de concevoir des plates-formes communes. Puis de décliner les produits en fonction de l'image que l'on veut renforcer chez le consommateur. Acheter un produit d'Apple, c'est aussi acheter une image sociale de modernité.

IT : À quoi ressembleront, demain, les nouveaux usages ?

T. G. : Se nourrir, communiquer, se déplacer... Dans le fond, les usages sont toujours restés les mêmes. C'est la manière de les assouvir qui va changer. Google est une forme d'accès au savoir, tout comme l'était avant lui le dictionnaire. Pour l'industrie, les échecs découlent souvent d'un manque de pertinence des produits. Si les usages sont prévisibles, l'ergonomie des solutions proposées n'est pas toujours parfaite. Demain, ce sont les innovations écologiques qui seront en phase avec les attentes de la société.

IT : L'écologie ? Tout le monde en parle à tort et à travers. Quelle place lui accorder dans les bureaux d'études ?

T. G. : La mobilisation sur les enjeux écologiques est essentielle. La planète est soumise à des défis environnementaux colossaux. Mais l'écologie, encore balbutiante, se cherche une identité. Le changement climatique concentre les attentions car il est facile d'y trouver des boucs émissaires : les gros 4 x 4 ou les firmes pétrolières. D'autres défis, probablement plus graves, restent pourtant sous-estimés. Aux premiers rangs desquels figurent la pauvreté, l'accès à l'eau et la gestion des déchets. Pour les surmonter, les bureaux d'études auront un rôle crucial. L'écoconception est l'évolution naturelle de l'innovation. Mais l'écologie connaîtra aussi des effets de mode.

IT : Quels pièges faudra-t-il éviter ?

T. G. : L'écologie commence tout juste à se concrétiser. Il reste des malentendus à dissiper. La voiture électrique, par exemple, ne résoudra pas le défi énergétique. Selon le pays et son type de centrales, il s'agit d'une voiture au gaz, au charbon ou au nucléaire. La lutte climatique serait probablement plus efficace en s'attaquant au bâtiment. Il y aura pourtant une demande des usagers, car la voiture électrique offrira une image citoyenne et moderne... avant de se banaliser. À masse équivalente, les hydrocarbures embarquent beaucoup plus d'énergie que des batteries. Les moteurs thermiques, aujourd'hui décriés pour leurs émissions de CO2, reviendront peut-être en grâce pour leur efficacité énergétique.

IT : Comment l'innovation technologique peut-elle contribuer à surmonter les défis posés par l'écologie ?

T. G. : Les bureaux d'études ne peuvent pas ignorer l'écologie, qui sera source d'innovations colossales. Par exemple dans les matériaux pour l'isolation des bâtiments ou dans le réseau électrique pour optimiser les consommations d'énergie. L'écologie pousse à modifier les comportements et la technologie facilitera cette métamorphose. D'abord en conservant nos usages alors que les produits changeront. Même sans résoudre le problème énergétique, la voiture électrique maintiendra une forme de mobilité individuelle tout en réduisant les pollutions urbaines. La technologie permettra aussi de modifier nos habitudes : la domotique différera l'utilisation des appareils électroménagers en dehors des pointes électriques. Mais la technologie ne sera qu'un moyen d'innover. Si elle fournit des solutions, elle n'est rien sans l'innovation organisationnelle. Il faudra passer de la seule quête de performance économique à celle d'une performance collective. Avec l'électrique, l'automobile ne sera ainsi peut-être plus conçue selon un système de propriété. Mais selon un modèle partagé, en fonction des usages de mobilité des consommateurs.

SES 3 DATES

1971 Thierry Grange reçoit un diplôme d'ingénieur mécanicien à l'université de technologie de Munich, en Allemagne 1978 Il crée une usine produisant des motos 1984 Il cofonde Grenoble école de management

SON ÉCOLE

Grenoble école de management dépend de la Chambre de commerce et d'industrie de Grenoble. Elle a pour finalité d'accompagner les entreprises dans l'amélioration de la performance. Elle place au coeur de sa formation, initiale et continue, le management de l'innovation et de la technologie.

Un nouveau pôle d'innovation français

À Grenoble, les acteurs de l'innovation se sont réunis autour du projet scientifiqueet universitaire Giant. L'objectif est de créer un campus de rang mondial à l'image du MIT américain en faisant de Giant une entité d'innovation multisectorielle. Plus de dix bâtiments scientifiques ou universitaires seront livrés d'ici 2015 pour un investissement total de 600 millions d'euros. Giant associera la recherche (CEA, CNRS, Institut de biologie structurale, synchrotron, laboratoire européen de biologie moléculaire, Institut Laue-Langevin) à la formation (INPG, université Joseph Fourier, Grenoble école de management). Il s'appuiera sur les centres Minatec, pour les technologies de l'information, Green, pour les nouvelles énergies et transports innovants, et Nanobio pour les biotechnologies et la santé.

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0924

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2010 d'Industries & Technologies

Bienvenue !

Vous êtes désormais inscrits. Vous recevrez prochainement notre newsletter hebdomadaire Industrie & Technologies

Nous vous recommandons

Energy Observer, IA médicale, réacteur Iter… les meilleures innovations de la semaine

Energy Observer, IA médicale, réacteur Iter… les meilleures innovations de la semaine

Quelles sont les innovations qui vous ont le plus marqués au cours des sept derniers jours ? Cette semaine, vous avez apprécié[…]

Notre-Dame, Sido, Stratolaunch… les meilleures innovations de la semaine

Notre-Dame, Sido, Stratolaunch… les meilleures innovations de la semaine

Quelles techniques pour reconstruire la « forêt » de la cathédrale Notre-Dame ?

Quelles techniques pour reconstruire la « forêt » de la cathédrale Notre-Dame ?

[Crazy Labs] Au Louvre, un accélérateur dédié à la préservation du patrimoine

[Crazy Labs] Au Louvre, un accélérateur dédié à la préservation du patrimoine

Plus d'articles