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Le design prend le volant

Une nouvelle génération de véhicules est en gestation. Légers, électriques, communicants, voire communautaires, ils se démarquent de plus en plus des voitures traditionnelles. À l'origine de cette métamorphose, une réflexion menée très en amont sur la place et les usages du véhicule dans le cadre urbain.

Les automobilistes parisiens consacrent 30 % de leur temps de conduite à se garer. Un chiffre qui révèle à lui seul la congestion des grands centres urbains et ses corollaires : pollution, bruit et manque d'espace. Hors de l'Europe, les villes chinoises font de la maîtrise de ce trafic un enjeu majeur.

Le cadre urbain devient donc un terrain d'expérimentation pour réinventer la voiture et la mobilité. Anecdotique en termes de ventes, la Twizy de Renault marque pourtant une petite révolution : l'incursion d'un grand constructeur dans la commercialisation des quadricycles électriques. Certes, ce type d'engin léger n'a pas attendu la marque au losange pour arriver sur le marché. Mais ils étaient jusque-là commercialisés par de petites sociétés, alors que Renault joue à plein l'effet de marque. « Grâce à son code stylistique, le Twizy affiche l'identité de la marque Renault. Il établit un lien avec l'auto sans être une auto, ni passer pour un sous-véhicule », décrypte Philip Nemeth, consultant en design et ancien directeur du département mobilité et transports au Strate College.

Une flopée d'autres concepts de véhicules sobres et faciles à garer est ainsi en gestation. Illustration : l'appel à projet « véhicules décarbonés urbains ». Financés par l'Ademe, ses lauréats ont exploré différents scénarios d'usage. Véléance entend faciliter le transport de marchandise « sur le dernier kilomètre » grâce à son quadricycle léger et inclinable Quat'Ode. Scooter repliable, le S'PLR se loge dans le coffre d'une voiture pour achever un trajet. Même les concepteurs de vélo sont de la partie : la marque B'twin a lancé un concours mondial pour designer le « vélo du XXIe siècle ». Son critère : conductible en bi-mode (manuel et électrique), facile à ranger, connectable à un smartphone. Son gagnant, le tricyle Velomobile du designer John Bukasa, est actuellement en phase de prototypage.

La créativité libérée des contraintes du thermique

Exotiques, de niche, parfois impertinentes, toutes ces initiatives ont une vertu : réinterroger la fonction du véhicule, en partant des usages. « Sur une voiture thermique, toute l'architecture est dictée par le bloc motopropulseur. Mais il n'y a pas de raison de reproduire ce schéma sur les véhicules électriques. La batterie et le bloc-moteur peuvent être agencés différemment. Il y a tout un champ de créativité à réinvestir », résume Rémy Constantin, directeur pédagogique à l'Institut supérieur de design de Valenciennes, qui forme les futurs designers d'automobiles. Fruits de ces réflexions, des technologies spécifiquement électriques, commencent à prendre forme face à « l'héritage » du thermique.

« La climatisation d'un véhicule électrique est un grand sujet. Plutôt que d'imiter un système de chauffage centralisé, le designer peut reposer la question du besoin. Faut-il plutôt assurer une température uniforme dans l'habitacle, ou assurer le confort de l'utilisateur ? Cette seconde option a permis d'imaginer les sièges autochauffants installés sur les modèles I-Miev de Mitsubishi », raconte Philip Nemeth.

Dans le même ordre d'idées, la suppression de la colonne de direction mécanique au profit d'une transmission tout électrique « by wire » permet de remodeler le véhicule. Exit les capots longilignes, bonjour les architectures plus ramassées. Autre incontournable largement exploré en R&D : le moteur-roue. Avec un moteur déporté dans chaque roue, la dynamique et la manoeuvrabilité du véhicule serait transfigurée. La technologie Active Wheel développée par Michelin combine ainsi la motorisation, la suspension électrique active, et le freinage 100 % électrique dans les roues du véhicule. « Ce type d'innovation fleurit sur les concept cars, mais leur adoption est un processus lent. Les constructeurs doivent respecter des normes d'homologation très strictes », tempère Jérôme Jullien, chef projet mécanique et design chez Akka Technologies.

En partenariat avec l'Ademe, PSA planche sur un démonstrateur de tricycle, le VelV. Son industrialisation en petites séries fait appel à des solutions originales dans l'automobile, à l'image de sa coque. Faite de pièces de composite en résine renforcée au verre entièrement moulées, elle a été récompensée lors du sommet des composites JEC 2013. Dans ce projet encore, l'ergonomie et les usages ont été intégrés en amont : « l'utilisation urbaine implique de fréquents arrêts. Initialement centrale, la place conducteur a été déportée à gauche pour faciliter les montées et descentes du conducteur », se souvient Stéphane Bolle-Reddat, chef de projet VélV.

Le véhicule du futur : un smartphone à quatre roues

Au-delà du véhicule, c'est la mobilité urbaine dans son ensemble qui entame une mue. « Le véhicule électrique s'insère dans le réseau urbain. On ne peut plus penser la voiture sans penser communication. Encore une fois, les nouveaux usages sont loin d'avoir été tous inventés », affirme Rémy Constantin. Si les constructeurs travaillent tous sur la « voiture connectée », ils ne sont pas forcément les grands gagnants de cet eldorado. Autolib', le service d'autopartage parisien de l'industriel Bolloré, a ainsi bâti son succès sur l'anticipation de l'expérience utilisateur autour de l'automobile.

Autre empêcheur de tourner en rond : Induct. Cette société spécialisée dans le logiciel a remporté un appel à projet du conseil général des Yvelines sur le thème « Véhicule urbain du futur ». Dans son système d'autopartage Modulgo, la voiture est conçue comme un périphérique... du smartphone, qui remplace le tableau de bord. « C'est un système de navigation point à point. Notre application indiquera à une personne comment se rendre d'un lieu à un autre en utilisant tous les types de transport. La voiture n'en sera qu'un maillon », promet son PDG Pierre Lefèvre. Le prototype de la voiture, « un téléphone à quatre roues », est réduit à sa simple expression : doté de trois places frontales, rustique, peu cher. L'ambitieux concurrent d'Autolib', pensé pour les villes moyennes, serait déjà en discussion avancée avec plusieurs collectivités françaises et américaines.

Mutualiser un engin via les réseaux sociaux

« Un changement de culture est à l'oeuvre. Les concepteurs de ma génération ont grandi dans la passion de la voiture individuelle. La jeune génération est de moins en moins réticente à partager un véhicule », note Philip Nemeth. Via les moyens de communication accrus entre un véhicule, son environnement et ses utilisateurs, de nombreux acteurs anticipent une intégration plus complète de la voiture dans les réseaux sociaux.

Une vision qui a présidé à l'élaboration du concept car Link et Go d'Akka Technologies, présenté au salon de Genève 2013 (voir encadré page 29). Pour donner un sens à sa vitrine technologique, l'ingénieriste a mené une réflexion prospective sur les usages, en faisant collaborer étroitement ses équipes de design et d'ingénierie, regroupées dans son centre R&D de Guyancourt. « La Link et Go redéfinit le covoiturage, à cheval entre la voiture personnelle et transport en commun. Une box embarquée fournit son réseau intérieur. Elle mutualise les trajets de personnes mises en contact via les réseaux sociaux. L'espace intérieur a été conçu comme un salon interactif, avec des interfaces multimédia favorisant la connectivité », détaille Jérôme Jullien, le chef du projet.

À l'heure du créneau automatisé, la Link et Go présente aussi des fonctions de pilote automatique. Elle préfigure un dernier tournant : des plates-formes conçues pour transporter des petits groupes de personnes en terrain connu « sur le dernier kilomètre » tout en évitant les obstacles. C'est le cas de la CityMobil testée à La Rochelle par l'Inria, de la Vipa, ou de Cybergo, la navette qu'Induct développe en parallèle de Modulgo. La Google Car n'a qu'à bien se tenir !

Link et Go : un concept car pour anticiper l'évolution des usages

Automatique Un guidage reposant sur un laser et des caméras assure le pilotage automatique au démarrage, pour se garer ou sur les voies dédiées. Connecté La box de bord apporte la connectivité dans la voiture. Liée aux réseaux sociaux de l'utilisateur, la voiture favorise le covoiturage. Optimisé La transmission tout électrique « by wire » remplace la traditionnelle colonne de direction mécanique. Un mini-moteur est déporté dans chaque roue autonome. Tendance Son look se démarque de celui d'une voiture classique : un habitacle en bulle (blanc) inséré sur une plate-forme roulante (noire) et des portes papillon ouvrant au milieu de l'appareil. Social Les sièges modulaires du concept car Link et go d'Akka permettent d'agencer l'intérieur en mode « salon ». Des tablettes favorisent l'interactivité et le partage de documents multimédia.

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