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Le design doit accélérer l'obsolescence des produits

PROPOS RECUEILLIS PAR RIDHA LOUKIL
Le design n'est pas qu'une affaire d'esthétique. Fonctionnalités, interface, ergonomie... Il détermine d'abord la valeur d'usage d'un produit. Il a aussi une finalité économique : générer de la valeur ajoutée pour l'entreprise. Et à l'heure de l'écologie, il se révèle utile pour aider le concepteur à changer ses pratiques. Rencontre avec une personnalité qui s'emploie, depuis vingt-cinq ans, à diffuser et promouvoir la culture design dans l'industrie.

- Pour le commun des mortels, le design n'est ni plus ni moins qu'une question d'esthétique...

Anne-Marie Sargueil. C'est vrai que l'esthétique est importante. Dieu sait combien l'image détermine nos choix dans la société aujourd'hui. Les talents choisissent de rejoindre une entreprise d'abord pour une question d'image. C'est également le premier rendez-vous avec le consommateur. C'est l'apparence qui différencie immédiatement un produit de ses concurrents. C'est elle qui véhicule l'image, l'identité, la culture, les valeurs d'une entreprise.

- Mais cet aspect ne cache-t-il pas tous les apports techniques induits par votre discipline ?

A.-M. S. En matière de design, soigner l'aspect visuel ne suffit pas, même si certains continuent à penser que cette discipline est une démarche élitiste, réservée à l'univers du mobilier ou de la décoration. C'est un préjugé particulièrement répandu dans les milieux à forte culture technique. Le problème ne concerne pas les grandes entreprises qui, en général, pratiquent bien le design et en font même le vecteur de leur image, mais plutôt les PME. Si elles se montrent souvent innovantes sur le plan technique, elles n'exploitent pas assez le design. C'est dommage, car le design ne permet pas seulement d'embellir les machines.

- Que peut-il apporter à des entreprises davantage préoccupées par leur part de marché que par la beauté de leurs produits ?

A.-M. S. Le design a une finalité économique : générer de la valeur ajoutée, comme le montrent les exemples de Dosatron dans les doseurs hydrauliques, Sedep dans les convoyeurs ou Lacroix dans les panneaux de signalisation routière. En rendant les produits plus cohérents, en optimisant les scénarios d'utilisation ou en éliminant certains coûts, le design se traduit par des économies et des gains financiers. Sur la valeur d'usage du produit par exemple, il permet de dire si la promesse a été tenue en termes de fonctionnalités, d'interface, d'ergonomie et de performances. Le rôle du designer est d'aider l'entreprise à s'assurer que les solutions techniques retenues apportent bien les valeurs d'usage promises à l'utilisateur. Mais l'innovation ne se réduit pas aux produits. On peut innover aussi par le service. De ce point de vue, le Vélib' me semble exemplaire. Interface de paiement, ergonomie, système de fixation, dispositions pour la maintenance... Il recèle une foule d'innovations astucieuses.

- Dessiner un produit grand public est sans doute plus motivant qu'une machine industrielle...

A.-M. S. Pas du tout ! Pour le designer, un produit industriel est dix fois plus intéressant qu'un produit grand public. D'abord parce qu'il devient de plus en plus sophistiqué. Ensuite parce que l'acheteur n'est pas l'utilisateur. Il faut le convaincre des gains potentiels en termes économiques par la valeur d'usage, l'ergonomie ou les fonctionnalités du produit. La problématique industrielle est d'autant plus intéressante que les designers doivent intégrer une nouvelle dimension à leurs travaux : le respect de l'environnement. Plus qu'un effet de mode, c'est une nécessité au regard des attentes du public et de la réglementation croissante dans ce domaine.

- Écoconception, écodesign, green design... Nous avons quand même le sentiment que cette question peine à dépasser le stade du concept...

A.-M. S. C'est pourtant un sujet très concret pour les designers. Avec l'écodesign, ils sont amenés à entrer davantage dans la technique et les processus de l'entreprise. Cette démarche de conception est souvent vécue comme une contrainte qui oblige l'entreprise à changer ses pratiques. C'est dans ce contexte de difficultés que le design se révèle le plus utile. L'écodesign constitue également une opportunité pour innover, se différencier de la concurrence, apporter de nouveaux bénéfices à l'utilisateur. Cette démarche peut également fournir l'occasion de réaliser des économies de matières, de réduire la consommation d'énergie, d'optimiser la logistique et de baisser les coûts. Dans tous les cas, elle doit se traduire par des gains économiques pour l'entreprise. Au designer de se montrer suffisamment créatif pour attirer l'attention du consommateur sur la valeur écologique intrinsèque du produit.

- Produit écologique est-il synonyme de produit plus durable ?

A.-M. S. Je ne crois pas. Je milite pour une conception qui accélère l'obsolescence des produits. Imaginons l'immense parc d'équipements électroménagers et de produits électroniques. Toute la société gagnerait à favoriser un renouvellement plus rapide afin de bénéficier des progrès technologiques en termes de réduction de la consommation d'énergie, d'eau, de lessive... Cela suppose évidemment de donner une deuxième vie aux anciens produits par le biais du recyclage de certains matériaux et composants. Le designer doit penser à l'étape qui suit l'utilisation, à savoir le recyclage. Il y a aussi peut-être un nouveau modèle économique à créer, basé sur la location d'un usage plutôt que sur la vente d'un produit. Là encore, le système des Vélib' en est un bel exemple. Ce modèle est vertueux sur le plan de l'environnement puisqu'il favorise le partage et la fluidité tout en maximisant l'usage du produit.

- Quels sont les nouveaux territoires à conquérir pour le design ?

A.-M. S. On parle de design pour tous, un concept qui vise à mieux prendre en compte les besoins de certaines catégories de la population, comme les handicapés ou les seniors, afin de leur simplifier les usages. Dans le médical par exemple, le design s'attache, entre autres, à trouver des solutions aux situations d'inconfort que vivent les malades. Ces solutions ont vocation à être ensuite transposées dans d'autres conditions. En outre, les produits destinés aux hôpitaux doivent être conçus avec une préoccupation aiguë de l'hygiène. La société Ulna, par exemple, a développé une poignée de porte dans un matériau qui détruit les bactéries, évitant ainsi la transmission de germes aux personnes qui la touchent. Chaque application pose ses contraintes spécifiques de design.

- Si vous deviez retenir un produit exemplaire en matière de design, lequel choisiriez-vous ?

A.-M. S. J'en choisirais deux. En premier, le service Vélib' - encore lui ! - pour l'exemplarité de son modèle économique et le bénéfice qu'il apporte à l'utilisateur. Pour le second, je retiendrais sans hésitation l'iPhone d'Apple pour la simplicité de ses formes, la qualité de son interface et l'originalité de son écosystème, qui a été pensé pour relier l'utilisateur au reste du monde.

LES DATES CLÉS D'ANNE- MARIE SARGUEIL

1969 Stage à l'Institut d'esthétique industrielle. 1973 Entrée à la Compagnie d'esthétique industrielle chez le designer Raymond Loewy, après un diplôme de psychologie de l'université Nanterre Paris X. 1978 Prise en charge du département des affaires sociales du Medef. 1984 Élue présidente de l'Institut français du design, elle rebaptise Janus de l'industrie le label français d'esthétique industrielle. Elle le décline ensuite pour la santé, la cité...

L'INSTITUT FRANÇAIS DU DESIGN

Promotion du design dans l'industrie Créé en 1951, l'IFD est une association de promotion et de diffusion de la culture design. Il mène ses missions en partenariat avec plus de 100 entreprises. Chaque année, il décerne son label de design, le Janus, dans six catégories : industrie, étudiant, santé, commerce, cité et services.

Janus de l'industrie : le sésame du design

L'Institut français du design récompense les démarches exemplaires de design industriel en décernant le label Janus de l'industrie. Depuis le début de l'année, sept objets ont été distingués. IT en a sélectionné trois.

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