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Le CO2 doit-il orienter l'innovation ?

THOMAS BLOSSEVILLE tblosseville@industrie-technologies.com

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Le dioxyde de carbone est devenu le nouveau mètre étalon de l'industrie... Que ce soit en matière d'énergie, d'écoconception ou d'organisation industrielle, l'indicateur CO2 donne désormais le « la » des grands choix technologiques. Mais peut-on vraiment lui faire confiance ? Face à la complexité des phénomènes climatiques, il est à manier avec précaution.

Le sujet suscite la polémique. Selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), au cours du XXe siècle, la température moyenne sur terre s'est élevée de 0,75 °C. Ces derniers mois, la percée climato-sceptique dans les médias a semé le doute sur la cause de ce réchauffement, sans toujours fournir d'arguments scientifiques. Dans le débat climatique, la responsabilité humaine reste donc privilégiée. Le développement technologique est mis en cause et, pour inverser la tendance, le CO2 dégagé par les activités industrielles ou de services est devenu l'indicateur de référence. Dans toutes les usines, dans tous les bureaux d'études, les choix technologiques dépendront désormais de leurs émissions de gaz à effet de serre. Face au défi climatique, le CO2 devient le juge de paix de l'innovation... Est-ce bien le meilleur candidat ?

UN INDICATEUR FORCÉMENT

RÉDUCTEUR

Le Giec a deux certitudes. La température moyenne sur Terre augmente à un rythme sans précédent depuis huit cent mille ans ; la composition de l'atmosphère s'est considérablement modifiée sous l'influence humaine. Mais les mécanismes en jeu dépassent le seul CO2. Le protocole de Kyoto a pointé du doigt six gaz à effet de serre. Outre le CO2, le méthane, le protoxyde d'azote (N2O), l'hexafluorure de soufre (SF6) et les gaz fluorés (PFC et HFC) sont sur la sellette. Même les traînées d'avion et la pollution urbaine (constituées de poussières) contribuent, sur de courtes durées, à bloquer une partie du rayonnement infrarouge terrestre.

Pour toutes ces nuisances, l'usage impose d'exprimer les pouvoirs réchauffants de ces gaz par leur « équivalent CO2 ». C'est-à-dire d'évaluer l'effet qu'aurait la même quantité de CO2 émis au même instant. En suivant cette méthode, le méthane est 27 fois plus puissant que le CO2.

Si elle a le mérite de simplifier les calculs, la démarche est réductrice. Elle masque la diversité des gaz à effet de serre et surtout leur durée de séjour dans l'atmosphère (délai au bout duquel leur concentration a diminué de moitié). Elle est de cent à cent cinquante ans pour le CO2 contre seulement huit à douze ans pour le méthane. Les spécialistes estiment qu'à l'horizon 2020-2030, c'est en jouant sur les émissions de méthane, qui compte pour 14 % dans la hausse de l'effet de serre, que nous arriverons à influer sur le climat.

« L'indicateur CO2 est également trompeur pour une autre raison, avertit Meike Fink, chargée de programme climat/énergie au réseau Action climat. L'attention portée au seul critère du CO2 laisse croire que le nucléaire est une solution, en occultant le problème des déchets radioactifs. » Plus généralement, le tort du discours autour du seul dioxyde de carbone est de se concentrer sur le climat au détriment d'autres enjeux écologiques majeurs, comme la pollution, l'épuisement des ressources naturelles ou la biodiversité. Alors pourquoi l'indicateur CO2 a-t-il été retenu comme référence ?

UN COMPROMIS UNIVERSEL

Météorologie et climatologie sont deux choses différentes. « La météorologie consiste à suivre une perturbation océanique jusqu'à perdre sa trace. Au-delà d'un mois, on passe à une échelle climatique et l'on travaille en valeur moyenne, et non exacte », précise Jean Jouzel, climatologue et vice-président du Giec. Face à la complexité des phénomènes climatiques, l'indicateur CO2 fixe des tendances globales. Il s'est imposé de lui-même car les émissions de dioxyde de carbone sont le principal responsable de la hausse de l'effet de serre. « Pour l'industrie, le choix de cet indicateur est d'autant plus pertinent que les ingénieurs sont rarement en présence d'un autre gaz à effet de serre », rappelle par ailleurs Michel Bruder, le président du comité environnement du Conseil national des ingénieurs et scientifiques de France (Cnist).

L'indicateur CO2 est utile en première approche. Pour les autres gaz à effet de serre, un simple calcul permet d'obtenir le fameux « équivalent CO2 ». Le pouvoir réchauffant d'un gaz est la puissance infrarouge qu'il bloque dans l'atmosphère (en W/m2). Pour l'évaluer, les experts disposent de bases de données datant des années 1970 et 1980. À cette époque, toutes les molécules de l'atmosphère ont été caractérisées. Les longueurs d'onde qu'elles rayonnaient ont été mesurées selon la température. L'équivalent CO2 d'un gaz n'est alors que l'intégrale, au sens mathématique, de son pouvoir réchauffant sur cent ans. Cette durée arbitraire correspond à l'échelle de temps des préoccupations climatiques (le siècle).

L'indicateur CO2 est avant tout le fruit de ce compromis international. C'est à cette échelle que se joue l'avenir du climat. Peu importe où les gaz à effet de serre sont émis. En un an, ils seront mélangés dans l'atmosphère. Tout l'enjeu consiste alors à savoir comment décliner cet indicateur mondial au niveau local.

UN OUTIL À APPRIVOISER

Pour l'industrie, la question n'est plus de savoir s'il faut utiliser l'indicateur CO2, mais comment. « À terme, il y aura trois indicateurs environnementaux. Le CO2 pour le climat, mais aussi deux autres pour l'eau et la biodiversité », prévoit Valérie de Robillard, consultante au cabinet Kepler. Alors autant apprivoiser, dès aujourd'hui, l'indicateur CO2. Seul, il n'est pertinent que pour évaluer l'effet global de l'activité d'une entreprise. Un bilan poste par poste des émissions de gaz à effet de serre permet d'identifier les principales sources, pas de les calculer exactement. « L'objectif est de lister les leviers d'action, puis de les hiérarchiser », conseille Thierry Format, président d'EcoAct, spécialiste de la stratégie carbone des entreprises. L'indicateur CO2 fixe les priorités à court terme (sensibilisation des salariés), à moyen terme (investissement dans des détecteurs de présence) et à long terme (choix des sources d'énergie).

« L'intérêt de l'indicateur CO2 est d'être convertible en kilomètres parcourus en voiture. Il est compréhensible par tout le monde », témoigne Fabienne Coruble, responsable environnement, hygiène et sécurité chez Carrier. Le fabricant de climatiseurs a mis en place une réduction continue de sa consommation d'énergie basée sur la participation de tous les salariés. L'indicateur CO2 joue alors un rôle pédagogique et mobilisateur.

Pour la conduite d'un process, l'indicateur CO2 s'impose car il est la simple transcription de l'efficacité énergétique. Mais pour la conception d'un produit, il ne suffit pas. « Il faut utiliser d'autres indicateurs pour comprendre finement d'où viennent les émissions », préconise Sophie Galharret, chargée de recherche énergie/climat à l'Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Réduire les émissions de CO2 d'un produit n'est en effet pas toujours bénéfique pour le climat. « Depuis les années 1990, on ne cesse de baisser les émissions unitaires des voitures. Mais ces économies poussent à rouler plus », confirme Stephen Kerckhove, le délégué général de l'association Agir pour l'environnement. Dans ce cas, d'autres indicateurs, comme le taux moyen d'occupation d'un véhicule ou le nombre de kilomètres parcourus, semblent tout aussi pertinents.

Pour la conception d'un produit, le CO2 est un indicateur parmi d'autres de l'analyse du cycle de vie. Cette méthode, qui intègre toutes les pollutions, est complète et donne de meilleurs résultats, car elle va chercher des informations plus précises sur l'usage du produit et la quantité des matériaux utilisés. « Nous utilisons la méthode Impact 2002 », témoigne Paul-Joël Derian, le directeur R et D de Rhodia. Elle repose sur quatre critères : l'empreinte CO2, la consommation de ressources naturelles, l'effet sur la santé humaine et sur les écosystèmes.

Avant d'agir finement avec l'analyse de cycle de vie, l'indicateur CO2 offre une première radiographie. « Il permet de se poser les bonnes questions », avance Valérie de Robillard. Un exemple : la course aux délais les plus courts n'est pas toujours la plus pertinente. L'optimisation du taux de remplissage ou la vitesse d'un bateau peuvent faire varier les émissions de carbone pour une même tonne transportée. « Il est parfois plus intéressant de décaler d'une semaine une livraison », poursuit la consultante. Le principal atout de l'indicateur CO2 est finalement de rompre les habitudes. L'innovation commence par là.

ENJEUX

Depuis 2005, l'Europe a mis en place un marché d'échanges des quotas d'émissions. Il concerne 12 000 installations (celles ayant recours à la combustion à une puissance supérieure à 20 MW). Pour encourager les investissements dans les « technologies propres », le prix de la tonne de CO2 doit au moins atteindre 160 euros en 2030 et 350 euros en 2050, selon l'Iddri. En France, les transports sont le secteur le plus émetteur de gaz à effet de serre (+ 19,1 % d'émissions directes entre 1990 et 2007). Dans le reste du monde, où la part du nucléaire est plus basse dans le mix énergétique, la production d'énergie est le mauvais élève.

PERSPECTIVE

À l'horizon 2020-2030, c'est en jouant sur les émissions de méthane que l'on arrivera à influer sur le climat.

Le casse-tête automobile

La voiture est un exemple parfait de casse-tête posé par le défi climatique. La traque aux émissions de CO2 pousse à l'utilisation de moteurs Diesel. Ils sont plus efficaces que leurs alter ego à essence. Problème : ils sont aussi plus polluants (oxyde d'azote, fines particules...). Ce constat a incité les fabricants à innover, avec notamment l'invention du filtre à particules. Aujourd'hui, en matière d'émissions, le diesel rattrape d'ailleurs son retard sur l'essence. Mais le problème n'a pas pour autant été résolu. Dans la filière automobile, le débat sur le CO2 resurgit avec la voiture électrique. Renault veut prouver que l'électricité peut lever le verrou du transport dans la lutte climatique. « Le tout électrique ne fait que reporter les émissions sur la production d'électricité », rétorque Joseph Beretta, délégué énergie, technologie et émissions chez PSA Peugeot Citroën. Seule certitude, personne n'a encore la solution à ce casse-tête.

PHILIPPE SCHULZ RESPONSABLE ÉNERGIE ET ENVIRONNEMENT À LA DIRECTION DU PLAN ENVIRONNEMENT DE RENAULTUn indicateur nécessaire, mais insuffisant

« L'indicateur CO2 est un excellent traceur de l'activité humaine. Il permet de suivre l'évolution dans le temps des émissions de gaz à effet de serre de l'industrie, directes et indirectes. Mais, même s'il est nécessaire, il n'est pas suffisant. Renault ne s'en contente jamais. Prenez les agrocarburants. Leur bilan carbone était meilleur que les carburants d'origine fossile. Pas leur impact écologique. Ils encourageaient notamment la déforestation. Pour concevoir nos voitures, nous utilisons d'autres critères, comme la pollution à l'ozone, l'eutrophisation ou l'épuisement des ressources fossiles. L'objectif est qu'un nouveau véhicule soit meilleur que la génération précédente selon tous les critères. »

HERVÉ LE TREUT DIRECTEUR DE RECHERCHE EN CLIMATOLOGIE AU CNRS ET MEMBRE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCESLe CO2 guidera l'évolution du climat dans cinquante ans

« L'indicateur CO2 pose deux problèmes. Il sous-estime les processus à action rapide, comme l'effet du méthane, et ignore l'influence de la pollution sur l'effet de serre. Mais il donne une vision à long terme pour la gestion des émissions. Dans cinquante ans, ce sont les gaz à effet de serre, et surtout le CO2, qui guideront l'évolution du climat. Le méthane est la cible la plus facile pour infléchir rapidement la tendance. Mais il ne faut surtout pas oublier le CO2, qui s'accumule dans l'atmosphère et agira fortement en fin de siècle. De toute façon, CO2 ou autre indicateur, toutes les initiatives possibles doivent être soutenues. Si l'on n'agit pas, le réchauffement atteindra + 2 °C en 2050. »

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