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Le CNRS doit être à l'origine de ruptures technologiques

PROPOS RECUEILLIS PAR THIBAUT DE JAEGHER tdejaegher@industrie-technologies.com
Le déclin de la France de la recherche, Alain Fuchs ne veut pas en entendre parler. Le nouveau patron du CNRS est même persuadé que notre pays a les capacités de rebondir pour retrouver le meilleur niveau mondial. Et la maison qu'il dirige peut évidemment jouer un rôle crucial dans la recomposition en cours. Ce docteur en chimie, ancien directeur de l'École nationale supérieure de chimie de Paris, dévoile sa vision, en exclusivité pour Industrie et Technologies.

IT : La France est en train de réformer profondément son système de recherche. On voit émerger des campus d'excellence, une stratégie nationale de recherche et d'innovation, un grand emprunt qui entend s'occuper d'investissements d'avenir... Le CNRS peut-il trouver sa place dans ce paysage en pleine recomposition ?

Alain Fuchs. Lorsqu'on fait de la recherche aujourd'hui en France, je ne crois pas que l'on puisse se couper du CNRS. Nous rassemblons 30 000 personnes autour de cette thématique pour un budget de 3 milliards d'euros. Pour toutes les initiatives ou structures que vous citez, le CNRS joue un rôle ou va jouer un rôle de premier plan. C'est une marque de renommée mondiale, très bien identifiée par les scientifiques du monde entier. Et d'ailleurs une université qui affiche un certain nombre de chercheurs estampillés CNRS dans son staff cela veut dire quelque chose aujourd'hui à l'étranger.

IT : Le label CNRS est certes un gage de qualité mais quel rôle jouera précisément l'organisme que vous pilotez ?

A. F. Mon ambition est de faire du CNRS un stratège. Je ne veux pas que nous soyons des spectateurs ni une agence de moyens. Je veux que le CNRS prenne part, au travers de son directoire et de ses dix directeurs d'institut, à la recomposition en cours du système de recherche et d'innovation français. Nous devrons notamment participer activement à la mise en place des cinq à huit campus d'excellence que devrait permettre de faire émerger le grand emprunt.

IT : Vous êtes désireux d'en prendre les commandes...

A. F. Pas du tout. Je sais que le CNRS tout comme le CEA ont eu l'habitude de s'occuper de tout par le passé. Mais ce temps est révolu. Pour ces nouveaux projets, je ne souhaite pas dicter la manière dont les regroupements doivent s'opérer entre établissements. Je n'ai aucune légitimité pour dire si les écoles et les universités de Grenoble, par exemple, doivent ou non fusionner. Ce qui ne veut pas dire que nous ne ferons pas partie des membres fondateurs. Le CNRS est un élément incontournable de ces nouveaux campus où se mêleront enseignement supérieur, recherche de haut niveau et entreprises.

IT : Concrètement, quel sera votre apport ?

A. F. Prenons l'exemple de ce que l'on fait à Saclay qui a de fortes chances de devenir l'un des premiers campus d'excellence. Le CNRS est membre à part entière de la fondation de coopération scientifique qui pilote le projet et qui regroupe vingt-trois acteurs. Nous avons une équipe en interne qui travaille sur ce projet. Et nous participons à toutes les réunions stratégiques pour enrichir la réflexion. Nous y apportons nos idées et notre exigence en ce qui concerne le projet scientifique. Nous veillons au renouvellement des thématiques de recherche. Nous apportons également l'expertise de nos chercheurs en veillant bien à accorder de la place aux sciences humaines pour faire des nouvelles universités des sites interdisciplinaires.

IT : Plaiderez-vous en faveur de thèmes de recherche particuliers ?

A. F. La question ne se pose pas en ces termes. Au CNRS, comme à l'Agence nationale de la recherche, nous avons un système double qui propose de financer des projets de recherche sur des programmes précis comme les énergies nouvelles, le changement climatique ou la santé et des projets en blanc où c'est le chercheur qui suggère de creuser un domaine de recherche. Je ne souhaite pas revenir sur cette dualité. Mon souhait est plutôt de réussir à promouvoir la bonne recherche dans tous les domaines, sans a priori.

IT : La bonne recherche... elle est un peu difficile à définir, non ?

A. F. Je pense qu'un champ de recherche est pertinent quand il se situe au meilleur niveau mondial. C'est-à-dire quand les publications d'un chercheur font l'objet de citations. Quand il réussit à coloniser les conférences internationales qui sont données sur son sujet ou mieux quand il s'y fait inviter, on peut dire qu'il est parmi les meilleurs. Le CNRS a toujours eu cette culture d'excellence et doit la garder. Nous devons être sur les coups ! Ceux où se joue la compétition au niveau international à l'image de ce que nous avons réalisé avec les nanotubes de carbone, un domaine où nous étions parmi les premiers à travailler.

IT : Et les « coups » de demain, dans quelle discipline les trouverons-nous ?

A. F. Dans les énergies nouvelles, il y aura assurément des révolutions technologiques. Le rendement d'une cellule photovoltaïque est de 70 % à 80 % en théorie mais aujourd'hui nous arrivons péniblement à atteindre les 15 %. Dans les matériaux, il faut s'attendre à des ruptures aussi. Certains chercheurs jouent du piano avec le tableau périodique des éléments pour créer de nouveaux matériaux ou des hybrides où se mêlent des métaux et des matières organiques. Dans la santé, il y a des choses extrêmement excitantes qui sont en train de se produire en lien avec les thérapies géniques. Nous devons y prendre part.

IT : La France a-t-elle les moyens de faire partie des meilleurs dans tous ces domaines ?

A. F. Je déteste ces discours autour du déclin de la France. Ce n'est pas parce que l'on a raté un train que l'on n'est pas capable de prendre le suivant ! Je reconnais que nous n'avons pas été bons sur les biotechnologies mais dans le nucléaire civil nous sommes dans les leaders mondiaux. Je pense qu'un grand pays scientifique se juge surtout sur sa capacité à rebondir, à trouver les ressources suffisantes pour développer des projets qui lui sont propres. Et je crois que notre pays a ces qualités.

IT : Les entreprises privées peuvent-elles jouer un rôle dans cette relance ?

A. F. Oui, mais nous devons arrêter de penser grand groupe. Nous savons travailler avec eux et nous le faisons bien. Nous devons continuer mais notre attention doit désormais se porter vers les petites entreprises. Nous avons basculé vers une économie de la connaissance où le « small business » est roi. Et dans ce contexte, le temps nécessaire pour passer de l'invention à l'innovation est devenu crucial. Et ce n'est malheureusement pas un domaine où le système français excelle. Nous comptons beaucoup sur les sociétés d'accélération de transfert de technologie, qui devront être mises en place sur les campus d'excellence, pour nous libérer de cet handicap

SES 5 DATES

1983 Ingénieur de l'École polytechnique fédérale de Lausanne, il décroche un doctorat en chimie à l'université d'Orsay. 1997 Directeur du laboratoire de chimie physique des matériaux amorphes. 2000 Il fonde le laboratoire de chimie physique d'Orsay (université Paris-Sud). 2006 Directeur de l'École nationale supérieure de chimie de Paris (aujourd'hui Chimie ParisTech). 2010 Président du CNRS.

LE CNRS

16 Nobel, 9 médailles Fields (le Nobel des maths), 500 start-up essaimées, 3 700 brevets actifs, 11 600 chercheurs... Le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) est un mastodonte en matière de recherche. Créé en 1939, il a vu sa mission s'étendre à l'ensemble des disciplines scientifiques. Il est aujourd'hui organisé en dix instituts : chimie, écologie et environnement, physique, physique nucléaire et des particules, biologie, sciences humaines et sociales, informatique, ingénierie et systèmes, mathématiques, sciences de l'univers.

Les brevets, la mine d'or du CNRS

Le CNRS est l'un des tout premiers détenteurs de brevets en France. Il met à disposition des entreprises et des entrepreneurs une mine riche de plus de 40 000 technologies classées en 3 600 familles. Et il en tire près de 60 millions d'euros de revenus en licences chaque année. Et ce chiffre d'affaires ne devrait pas baisser de sitôt. Alors qu'il n'était que 4 % des chercheurs à déclarer un brevet en 2000, ils ont été 12,7 % à le faire en 2009. La dynamique semble bel et bien lancée mais le CNRS refuse de s'endormir sur ses lauriers. Détenir des brevets c'est bien, les utiliser ou les faire utiliser c'est mieux. Depuis l'année dernière, l'organisme s'est ainsi lancé dans une opération séduction auprès des PME. Il a d'ailleurs développé une banque de données pour répondre rapidement aux demandes qui lui parviennent. Aujourd'hui, les laboratoires du CNRS signent en moyenne, chaque année, deux contrats avec un grand groupe par an pour un seul avec une PME. L'ambition du nouveau patron du CNRS est de faire beaucoup mieux.

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