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La technologie devra apprendre à intégrer la nature

THOMAS BLOSSEVILLE tblosseville@industrie-technologies.com

Elle a préparé les travaux du Grenelle de l'environnement sur l'urbanisme durable. Depuis, Françoise-Hélène Jourda, architecte spécialisée en développement durable, a poussé sa réflexion jusqu'aux nouvelles technologies. D'Internet aux énergies renouvelables, elle a une certitude. L'écologie obligera les ingénieurs à inventer des technologies plus proches de l'être humain.

IT-Pénurie des ressources naturelles, péril climatique et même social... Le développement durable et les problèmes qu'il soulève sonnent-t-ils le glas du « progrès technologique » ?

Françoise Hélène Jourda. Pas du tout. Certes, l'homme perçoit mal les limites de son développement. Il sent venir la pénurie de matières premières et ignore l'effet réel des technologies qu'il invente. Mais il ne doit pas cesser d'innover. Pour l'instant, deux extrêmes coexistent : une sophistication tous azimuts des produits et, en réponse, un désir de modes de vie plus naturels. Prenez l'urbanisme, les offres de domotique se multiplient et nous sommes parfaitement capables d'automatiser le contrôle de l'éclairage et de la température des bâtiments. Mais nous assistons aussi à un retour des matériaux d'origine végétale et animale. Ces deux tendances, le naturel et l'artificiel, sont contradictoires. L'enjeu du développement durable est de les faire converger.

IT-À quoi ressemblera une innovation durable ?

F.-H. J. Le développement durable est souvent réduit à une chasse aux gaspillages. Mais la véritable innovation verte naîtra quand on cessera d'opposer nature et technologie. Mieux vaut les faire collaborer. Une étude canadienne a montré, sans l'expliquer, que le taux de guérison était supérieur dans un hôpital construit en bois, un matériau naturel, que dans un hôpital traditionnel. On est loin de l'hôpital conçu comme une machine à guérir. Le développement durable impose à la technologie d'intégrer les éléments naturels, plutôt que de chercher à les maîtriser. Cette philosophie doit guider l'innovation. Pourquoi ne pas introduire des algues ou des champignons dans du vitrage ? Sous l'effet des rayons lumineux, ces éléments se développeraient pour faire office de pare-soleil naturel. Ce serait une parfaite collaboration entre nature et technologie.

IT-Ce n'est pas le cas aujourd'hui ?

F.-H. J. Actuellement, les produits sont développés pour conquérir des marchés, sans préoccupation du facteur humain. Ils simplifient notre quotidien, mais en même temps ils le façonnent. Ils sont également de plus en plus élitistes. Informatique, domotique, télécommunications... Il faut disposer de connaissances suffisantes pour s'en servir. Pour se les offrir, il faut un niveau de vie toujours plus élevé. Comment un sans-abri peut-il demander son RMI par Internet ? À terme, les nouvelles technologies risquent d'accentuer la ségrégation sociale. Mais nous sommes dans une période charnière. Personne ne mesure l'ampleur des changements dans lesquels nous nous engageons. Le développement durable métamorphose notre perception des progrès du numérique.

IT-Pourtant, et le succès de l'iPhone le montre, le grand public est enthousiaste à l'égard de ces nouvelles technologies...

F.-H. J. Le produit le plus perfectionné n'a pas d'avenir s'il n'intègre pas son environnement. L'opposition entre le naturel et l'artificiel débouche tôt ou tard sur un déchirement entre la technologie et l'individu qui la possède. La domotique a, a priori, tout pour s'imposer. Ses outils sont matures et permettent même d'optimiser la consommation d'énergie d'un bâtiment. Pourtant, elle ne perce pas. Sa limite n'est pas technologique, mais psychologique. Elle a été développée sans penser à la nature humaine. Or, l'homme préfère maîtriser manuellement l'ambiance de son habitat plutôt que de faire confiance à un système d'asservissement - la domotique - qu'il ne contrôle pas.

IT-Les industriels se montrent-ils réceptifs à votre discours ?

F.-H. J. Notre tissu industriel, composé de grands groupes comme EdF, Bouygues ou Saint-Gobain, se caractérise par une certaine inertie qui le rend lent au changement. Mais notre principal frein est avant tout culturel. Historiquement, les Français sont peu sensibles à l'intérêt général. Notre tradition centralisée a fait naître dans notre inconscient un rejet de l'autorité et des règles de groupe. Dans les pays nordiques, au contraire, la nature est crainte, donc respectée. Le climat y est plus difficile. Cette différence se ressent dans les orientations technologiques. L'industrie française, qui a tout juste démarré sa révolution verte, a des années de retard sur ces pays nordiques, mais aussi sur l'Allemagne, l'Autriche...

IT-Quel conseil donneriez-vous aux chefs d'entreprise ?

F.-H. J. N'oubliez pas que l'homme est un animal social. L'innovation doit se centrer sur la notion de groupes humains. Internet, qui développe les réseaux à distance, risque d'aller trop loin dans la dématé-rialisation des contacts. Autre exemple, la voiture électrique a un sens, car, même sans pétrole, des transports indi-viduels seront toujours nécessaires. Mais la voiture électrique devra être partagée pour concilier technologie et vie en société.

IT-Les bonnes intentions sont souvent insuffisantes pour changer des habitudes bien ancrées...

F.-H. J. Il faut laisser l'imaginaire des ingénieurs s'exprimer ! Pour le stimuler, pourquoi ne pas revaloriser l'art dans les cursus scientifiques ? Pour l'instant, les nouvelles technologies cherchent simplement à satisfaire les besoins primaires de l'homme. Peur du manque, volonté de toute puissance... Ils ne sont pas toujours nobles. Pour être durable, l'offre technologique devra répondre aux vrais désirs humains inconscients. Il n'y a qu'un moyen de les connaître, revaloriser les sciences humaines par rapport aux sciences dures. Aux côtés de la physique et des mathématiques, la sociologie et la psychologie ont tout à fait leur place dans les bureaux d'études.

SES 5 DATES

1979 Diplôme d'architecture. 1980 Lauréate de son premier concours d'architecture portant sur l'énergie solaire passive. 1986 Conception de sa première maison bioclimatique, à Stuttgart, en Allemagne 1990 Lauréate d'un concours international d'architecture pour un bâtiment muni de 10 000 m² de cellules photovoltaïques. 2007 Rédaction pour le gouvernement du rapport sur la construction et le développement durable préalable au Grenelle de l'environnement.

JOURDA ARCHITECTES

Basé à Paris, son cabinet d'architecture est spécialisé en développement durable. Mais Françoise-Hélène Jourda dirige aussi le département architecture durable de l'université de Vienne, en Autriche, depuis dix ans.

Comment vivrons-nous en 2055 ?

Françoise-Hélène Jourda participe à l'observatoire énergie d'entreprises d'EdF. Aux côtés de deux économistes, d'un juriste, d'un anthropologue et d'un spécialiste du marketing, elle découvre, pour cet observatoire, les tendances naissantes en matière de consommation d'énergie. Prospectif, son atelier se projettera en 2055 pour imaginer les modes de vie du futur. L'objectif ? Anticiper les contraintes techniques et humaines posées par le réseau décentralisé de production et de distribution d'énergie. L'observatoire se concentrera sur les conséquences pour les entreprises. Énergies renouvelables, autonomie énergétique, compteurs intelligents... Françoise-Hélène Jourda veut pousser les tendances actuelles à leur extrême pour débusquer les chimères technologiques. Les conclusions de cet observatoire sont progressivement mises en ligne sur le site http://www.observatoire-energies-entreprises.fr

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