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La santé passe à table

MURIEL DE VÉRICOURT mvericourt@industrie-technologies.com

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C'est le nouveau relais de croissance des industriels de l'agroalimentaire. Attaqués de toute part pour leurs produits trop salés ou trop sucrés, ils se ruent littéralement sur le rayon des aliments santé. Des aliments déstressants, amaigrissants, prévenant les maladies cardiaques, voire le cancer... Les allégations - prouvées ou non - fleurissent sur bon nombre d'emballages. Une anarchie relative à laquelle la réglementation européenne devrait mettre bon ordre... au plus tôt en 2010.

Les aliments santé font recette. En 2010, le marché des produits de bouche censés nous faire du bien devrait peser pas moins de 169 milliards de dollars (près de 112,7 milliards d'euros), soit trois fois plus qu'en 2006, selon les analystes de Business Insights. En France, les trois quarts des produits alimentaires affichent d'ores et déjà au moins une allégation nutritionnelle ou de santé, même lorsqu'il ne s'agit pas de leur positionnement principal. Et les Français sont loin d'y être insensibles, puisque la moitié d'entre eux affirment lire systématiquement l'étiquetage nutritionnel avant de prendre une décision d'achat.

Des promesses qui balaient tous les champs de la médecine

« La création du plan national nutrition santé (PNNS) en 2001 a sensibilisé les consommateurs au lien entre nutrition et santé », analyse Caroline Rouveyrol, conseiller technologique nutrition santé au centre régional d'innovation et de transferts de technologies agroalimentaires (Crittiaa) de la région Paca. Alors que 75 % des consommateurs estimaient que leur façon de manger influençait leur santé en 1997, ils étaient 89 % dix ans après. »

Conséquence : les produits affichant une allégation nutritionnelle (une simple indication sur la richesse en un élément considéré comme bénéfique) ou de santé (revendiquant une action médicale précise) se multiplient dans les linéaires. Tous les rayons : des céréales aux yaourts en passant par les jus de fruits, les sucres de substitution, les pâtes alimentaires, les huiles ou même les eaux minérales, les aliments dits « fonctionnels » sont présents dans le moindre recoin de nos supermarchés. Et leurs promesses balaient presque tous les champs de la médecine, de l'allergologie à la diététique en passant par la santé du système cardiovasculaire, les performances intellectuelles, les défenses immunitaires, la lutte contre le vieillissement, la santé osseuse ou encore l'amélioration de la digestion.

Plus récemment, les industriels ont d'ailleurs poussé encore plus loin cette logique en associant un conditionnement sous forme de doses avec une véritable « posologie », conseillant une cure sur plusieurs jours pour observer les effets du principe actif. Une façon de se rapprocher encore de l'univers du médicament mais surtout... de fidéliser la clientèle.

Reste que malgré leur succès, ces produits n'échappent pas au soupçon récurrent de devoir leur développement moins à la recherche médicale qu'aux études marketing. « Mettez de l'Actimel en bidon de trois litres et je vous garantis que vous n'en vendrez pas », assure le consultant Xavier Terlet, pour qui le génie de la petite bouteille ne tient pas tant à ses bienfaits sur la flore intestinale qu'à son packaging astucieux.

L'industrie agroalimentaire entre marketing et science

Le soupçon d'un simple artefact marketing est également alimenté par le nappage de produits basiques sous une sauce « santé ». Par exemple, via la seule mise en avant d'un ingrédient qui a toujours fait partie de leur composition. « À quel moment la confiture de cassis, riche en polyphénols, deviendra un alicament ? Quand quelqu'un s'avisera de l'inscrire sur l'étiquette ? », interroge malicieusement Béatrice de Reynal. Pour la nutritionniste, la baie noire n'a pourtant rien à envier aux « superfruits », goji, noni, canneberge, açaï, etc., délibérément positionnés sur le créneau des aliments santé. Or, dans ce cas de figure, si c'est bien le recours à des technologies de détermination de la composition nutritionnelle de ces baies qui permet de leur attribuer d'éventuelles vertus, l'innovation au sens strict n'est pas vraiment au programme.

Mais il n'en va pas de même pour tous les produits mis en rayon santé. Ceux sur lesquels nous nous sommes concentrés dans ce dossier (lire l'encadré page 26) sont le résultat d'un véritable travail sur la recette afin d'y inclure des ingrédients censés apporter un bénéfice médical. Ce qui peut nécessiter une adaptation des technologies utilisées lors du process pour que l'ingrédient conserve son action. Une action que l'on peut tenter d'évaluer par des études, effectuées non seulement en laboratoire mais aussi via un suivi de volontaires, exactement comme lorsque l'on cherche à quantifier l'efficacité d'un médicament. Autrement dit, s'ils prétendent être crédibles sur ce créneau, les industriels de l'agroalimentaire ont tout intérêt à s'inspirer du savoir-faire de leurs collègues de la pharmacie. Et ce, d'autant plus que la réglementation leur impose de fournir les preuves scientifiques à l'appui de leurs allégations.

Dans le cadre d'un règlement européen en date de 2006, seules les mentions figurant sur une liste régie par la loi - qui reste à établir - pourront en effet à l'avenir être utilisées par les industriels, à condition qu'ils soient en mesure d'apporter la preuve que le texte porté sur l'emballage repose sur des études scientifiques substantielles. « Pour obtenir une allégation, il va falloir apporter suffisamment de science », résume Paul Cornillon, directeur R et D du centre d'innovation de Tate et Lyle situé dans les environs de Lille.

Allégations : la fin de l'à-peu-près, le début de la rigueur

Pour l'heure, cette liste n'existant pas encore, les industriels continuent à disposer d'une certaine liberté. Mais l'échéance se rapproche. Depuis l'an dernier en effet, les États membres communiquent à l'Union européenne le libellé des allégations qu'ils aimeraient voir figurer dans cette liste. Ils serviront à établir la première version. Des milliers de demandes doivent désormais être analysées par l'autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), dont l'avis guidera les instances européennes dans l'établissement de ce document, qui était attendu en janvier 2010, mais pourrait se faire attendre étant donné le nombre de dossiers à examiner.

Or, le récent rendu de copie de l'Efsa, début octobre, a fait aux industriels l'effet d'une douche froide. Cet avis qui ne portait que sur 523 dossiers a en effet conclu que deux tiers des affirmations examinées n'avaient pas lieu d'être ! « Vu comme c'est parti, les allégations, il n'y en aura plus beaucoup... », se lamente Judicaël Joandel, chargé de mission nutrition et santé au sein de la société de conseil Casimir. « Les études cliniques, très coûteuses, ne sont pas à la portée de tous les industriels », complète Lucile Royer, chargée de projet nutrition au centre régional d'innovation et de transferts de technologies agroalimentaires (Crittiaa) de Poitou-Charentes.

En tout cas, une chose est sûre : c'est bien face à un défi de transfert de technologie que se trouvent les industriels. Un challenge que l'appel à des compétences externes peut provisoirement aider à relever. Ainsi, les sociétés de l'agroalimentaire ont vu se développer un véritable vivier de cabinets de consultants scientifiques proposant un accompagnement pour monter les dossiers d'allégations. Mais la recette du succès à plus long terme passe peut-être par l'invention d'un modèle à mi-chemin entre l'industrie agroalimentaire et la pharmacie, s'appuyant sur des équipes pluridisciplinaires rassemblant autour d'une même table des médecins, des nutritionnistes, des pharmaciens et des ingénieurs. Un mode de fonctionnement à inventer, dont Industrie et Technologies se propose de vous donner, au fil des pages qui suivent, un avant-goût.

SELON L'EUROPE, DEUX TIERS DES ALLÉGATIONS EXAMINÉES N'ONT PAS LIEU D'ÊTRE.

PORTEUR

26 % des aliments lancés en 2008 sont positionnés sur le créneau santé, contre 16,5 % il y a huit ans. Source : XTC

C'est quoi un alicament ?

Alicament. Ce vocable, souvent rencontré dans la presse, n'est plus du goût des industriels. Pour ne plus être accusés de survendre l'efficacité de leurs produits, les professionnels de l'agroalimentaire préfèrent parler d'aliments santé. Et insister, sauf exception, sur leurs capacités préventives plutôt que sur une promesse curative. Dans ce dossier, nous avons écarté les aliments qui ne doivent leurs vertus qu'à la nature, même lorsque ce sont des analyses poussées qui le révèlent. Et privilégié les produits à haute teneur en technologie, dans lesquels la recette de base est explicitement modifiée, pour y ajouter par exemple un ingrédient actif.

Des aliments remboursés par les mutuelles

L'expérience n'a guère duré. En novembre 2005, la Maaf annonce qu'elle s'engage à rembourser jusqu'à 40 euros par an à ses assurés consommant des margarines Fruit d'or Proactiv, qui promettent une réduction du taux de cholestérol. AGF suit le mouvement en 2006 en proposant à ses assurés santé de leur rembourser les trois premiers mois de consommation du yaourt Danacol, porteur de la même promesse. À condition de le consommer à hauteur d'une bouteille ou de deux pots par jour et de présenter les preuves d'achat correspondantes. Très controversées, ces opérations ont finalement été abandonnées sous la pression des associations de consommateurs.

CE QUE NOUS DISENT LES ÉTIQUETTES

CE DESSIN VAUT UN DISCOURS Selon la nouvelle réglementation européenne, un dessin explicite peut être considéré comme une allégation, au même titre qu'une mention écrite. Il requiert donc le même niveau de preuve scientifique. CECI N'EST PAS UN YAOURT L'ajout de bifidus, qui ne fait pas partie des germes autorisés dans la composition des yaourts, interdit d'utiliser cette dénomination de vente. Mais pas d'adopter tous les codes associés : pot en plastique de 125 grammes, conditionnement par quatre, mise en rayon à côté des autres spécialités lactées. PREUVES EXIGIBLES Pour pouvoir apposer une allégation santé spécifiant un bénéfice précis, l'industriel doit être en mesure de fournir des arguments scientifiques à l'appui de ce qui est avancé. Faute de quoi la mention peut être interdite. TENEUR EN FIBRES GARANTIE L'apposition de cette mention, une allégation nutritionnelle, suppose une teneur minimale en fibres de 3 grammes pour 100 grammes de produit, ou de 1,5 gramme pour 100 kilocalories. DES VALEURS QUI S'AFFICHENT La présence d'une allégation sur l'emballage rend obligatoire la mention des valeurs nutritionnelles du produit. Ce tableau doit comprendre au minimum la valeur énergétique, les teneurs en protéines, en lipides, en glucides, en fibres alimentaires et en sodium.

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