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Interview

"La République a besoin de savants!"

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Trois pour le prix d’une ! Mardi 21 février, trois résolutions, identiques au mot près, ont été adoptées par l’Assemblée nationale. Ces textes sans valeur contraignante, qui expriment une prise de position des parlementaires, avaient été présentés par 77 députés de trois groupes politiques (républicains, socialistes et radicaux) . Ils appellent les décideurs politiques à prêter une oreille plus attentive à la voix des experts, et proposent quelques mesures pour la rendre plus audible. Le président de l'Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques (Opecst) et député (PS) de Meuthe-et-Moselle Jean-Yves Le Déaut, porteur de l’un de ces textes, a répondu aux questions d'Industrie & Technologies.

Industrie & Technologies : Pourquoi avoir présenté ces résolutions?

Jean-Yves Le Déaut : Nous sommes un certain nombre de parlementaires de plusieurs groupes, pour la plupart membres de l'Opecst, qui partageons une inquiétude. Nous avons l'impression que la science n'est pas vraiment présente dans les choix politiques. Cela se traduit par exemple par le fait qu'il n'y ait pas de ministre de l'enseignement supérieur de plein exercice. Ou encore par le fait que, bien qu'un conseil stratégique de  la recherche, placé sous l'autorité du premier ministre, ait été créé dans le cadre de la loi de 2013 relative à l'enseignement supérieur et à la recherche, le premier ministre n'a assisté à aucune de ses réunions. Cette situation se traduit par des arbitrages qui devraient être pris sur des savoirs et reposent en fait, en pratique, sur des opinions. On ne devrait pas prendre des décisions publiques en se basant sur des croyances. Nous pensons que la parole scientifique doit retrouver sa place au coeur des grands débats de notre démocratie, c'est pourquoi nous avons voulu réaffirmer que "la République a besoin de savants" [contrairement à ce qu'avait soutenu le président du conseil révolutionnaire lors du procès de Lavoisier, ndlr] et proposer un certain nombre de mesures, dans le domaine de l'éducation et de la diffusion de la culture scientifique notamment.

I&T : Est-ce une façon d'interpeller les candidats à la présidentielle sur la place des sciences et des technologies?

JYLD : Je crois que le dépôt simultané de trois textes identiques par trois familles politiques est une première! Ils ont été adoptés à l'unanimité. C'est à mon sens un symbole fort, à quelques mois de la fin d'une législature, que nous nous retrouvions autour de valeurs républicaines. Nous avons voulu insister sur le fait que demain, les grands sujets économiques, d'innovation ainsi que les grands sujets de société seront des sujets scientifiques. En tant que député d'un ancien bassin minier, je pense que les mines du 21ème siècle seront des mines de matière grise. Nous espérons que l'attention à la science et à l'innovation seront un fil rouge pour les prochains gouvernements.

I&T : A quoi attribuez-vous cette perte de crédibilité de la parole des experts?

JYLD : Les scientifiques n'ont peut-être pas suffisamment diffusé la culture scientifique et technique, ils ne sont peut-être pas tous sortis assez de leurs laboratoires, même si certains le font. Le danger est que la science ne soit plus vue que comme une opinion parmi d'autres, ouvrant la voie au relativisme, ou au regain d'idéologies comme le créationisme. Sur certains sujets, le discours des experts en sciences et en technologies peine à se faire entendre. Le week-end dernier encore, une manifestation à Bure contre l'enfouissement des déchets nucléaires a mal tourné : il y a eu 20 millions d'euros de dégâts, du fait de l'intervention de casseurs professionnels. Or c'est un sujet sur lequel nous travaillons, au niveau législatif, depuis 25 ans. Que l'on soit pour ou contre le nucléaire, même si on arrêtait toutes les centrales demain, il faudra bien traiter la question des déchets! Des tensions du même ordre existent par exemple sur le sujet des ondes électromagnétiques, et aujourd'hui de la transgenèse.

I&T : Lors du débat parlementaire, la question du scientisme des trois résolutions, qui affirment notamment que "la République doit avoir foi dans le progrès scientifique" a été soulevée...

JYLD : Le député (PCF) André Chassaigne est en effet intervenu pour faire part de ses réserves, même s'il a indiqué qu'il ne voterait pas contre le texte. Pour ma part, je pense que le progrès doit être maîtrisé et partagé. Dans la loi de 2013, j'avais d'ailleurs fait voter un amendement pour parler d'un progrès au service de la société. Il faut bien sûr distinguer la science de ses applications, qui peuvent être terribles. Et être conscient par ailleurs que le progrès n'a pas toujours profité tout de suite à tous. Pour autant, il ne faut pas laisser un certain nombre de marchands de peur avoir un impact trop grand sur la société. Il y a en fait deux écueils : d'un côté le scientisme, de l'autre l'obscurantisme : il faut éviter l'un et l'autre!

Propos recueillis par Muriel de Véricourt

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