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La priorité, c'est remplacer les énergies fossiles

PROPOS RECUEILLIS PAR HUGO LEROUX hleroux@industrie-technologies
Après trois ans à la tête du CEA en tant qu'administrateur général, Bernard Bigot a été reconduit dans ses fonctions en janvier dernier. Malgré le contexte défavorable à l'atome créé par la catastrophe de Fukushima, au Japon, ce physicien croit encore en l'avenir du nucléaire. Il défend un mix énergétique dans lequel les énergies du nucléaire et celles renouvelables s'associent pour réduire le recours aux énergies fossiles.

IT : Ces trois dernières années ont été marquées par une actualité nucléaire plus que mouvementée. Qu'en retirez-vous ?

Bernard Bigot : Lorsque je suis arrivé à la tête du CEA en 2009, un certain nombre d'incertitudes planaient sur l'industrie nucléaire française. Il a fallu accompagner cette industrie dans la reconquête des marchés extérieurs, notamment par l'apprentissage et la consolidation des technologies les plus sûres qui caractérisent les réacteurs de troisième génération. Malgré plusieurs retards et contrariétés, nous avons réussi à pousser la sécurité de l'EPR dans ses derniers retranchements.

Est ensuite arrivé Fukushima. Cet événement majeur a rappelé, au même titre que Tchernobyl, qu'au-delà des barrières technologiques, il y a des organisations humaines, et que leur capacité à anticiper les événements les plus extrêmes peut être déficiente. Au niveau du parc français, cette catastrophe nous a conduits à revoir notre copie. Les évaluations complémentaires de sûreté, rendues publiques par l'Autorité de sûreté nucléaire le 3 janvier dernier, ont bien montré qu'il n'y avait pas de carences majeures dans notre parc nucléaire. Nous réaffirmons donc que l'énergie nucléaire a des raisons d'être durablement choisie.

IT : Le rapport de la Cour des comptes sur la filière électronucléaire montre que les coûts de production vont augmenter significativement dans les quinze ans à venir. Est-ce la fin d'une énergie nucléaire bon marché ?

Ce rapport montre que l'électricité nucléaire affiche entre toutes les sources d'électricité le prix le plus bas et le plus stable dans le temps, hydraulique mise à part : 50 euros le mégawattheure. Il montre aussi que les fameux « coûts cachés » liés au démantèlement des installations et au stockage des déchets, tant dénoncés par les opposants du nucléaire, ne représenteront qu'un surcoût modéré. J'en tire donc la conclusion inverse : l'énergie nucléaire restera durablement compétitive et à prix stabilisé.

IT : Le CEA mène des recherches dans les énergies renouvelables. Croyez-vous en leur capacité à remplacer le nucléaire ?

Il faut sortir de ce manichéisme énergétique consistant à penser tout nucléaire ou tout renouvelable. Depuis deux siècles, notre planète a connu un développement économique et social grâce aux énergies fossiles, peu chères et incroyablement denses. Elles assurent encore aujourd'hui 85 % de la consommation d'énergie mondiale. Avec les conséquences que l'on connaît sur le climat, l'environnement, et sur la santé. Comme chacun sait, ce modèle ne durera pas. Le problème prioritaire est donc de remplacer les énergies fossiles. Pour y parvenir, nous devons combiner les qualités du nucléaire et des énergies renouvelables qui, loin d'être opposées, sont complémentaires. Le nucléaire, c'est une technique complexe : de hautes exigences de sûreté, de gros investissements, la gestion du combustible, etc. Mais c'est une source puissante et centralisée qui restera indispensable pour assurer le socle incompressible de nos besoins énergétiques. Les énergies renouvelables, intermittentes et diffuses sont amenées à répondre aux pics de consommation et variations de demande.

IT : Quelles pistes technologiques explorez-vous ?

Elles couvrent les trois grands secteurs occupés par les énergies fossiles : le bâtiment, les transports et enfin l'industrie. Dans l'habitat, l'isolation du bâtiment et l'utilisation de l'énergie solaire peuvent couvrir la plus grande part des consommations. Dans les transports terrestres, la mobilité électrique fait des progrès impressionnants. Elle ne résoudra certes pas tous les problèmes. L'autonomie des batteries est limitée. Mais 80 % des trajets quotidiens se font sur moins de 100 kilomètres. Pour les autres modes de transports ou pour l'industrie, nous aurons besoin de substituts aux hydrocarbures. Le CEA étudie notamment la gazéification, qui permet de recomposer des chaînes carbonées à partir de la matière organique par voie thermochimique. De nombreuses recherches concernent enfin les piles à combustible et la production d'hydrogène par électrolyse de l'eau. Pour stocker de l'énergie, nous pourrions ainsi synthétiser des hydrocarbures avec de l'hydrogène lorsque l'électricité renouvelable est disponible.

Ce stockage local, indispensable pour parer à l'intermittence des énergies renouvelables, pourrait aussi s'appuyer sur les batteries des véhicules électriques en charge. Pour coordonner ces systèmes, il faudra un réseau électrique souple. L'autre enjeu sera donc de mettre de l'intelligence dans l'énergie. Les compétences du CEA en technologies de l'information, informatique, microélectronique, etc., nous permettent de travailler sur ces sujets.

IT : Les ressources en uranium 235 sont estimées à deux cents ans. Le nucléaire devra donc passer par le nucléaire de quatrième génération. Où en est-on ?

Le CEA, avec le concours des industriels français, développe des réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium. La mise en oeuvre des neutrons rapides permet d'utiliser la quasi-totalité de l'uranium naturel. Principal bénéfice : s'affranchir de l'uranium 235, qui ne représente que 0,6 % de l'uranium naturel. Et l'horizon du nucléaire se déplacerait de 200 à 20 000 ans ! Le prototype Astrid, qui devrait voir le jour entre 2020 et 2025, aura pour objectif de démontrer cette technologie dans des conditions de sûreté au moins équivalentes à l'EPR. À la fin 2012, le CEA présentera ses choix technologiques et le Parlement décidera s'il souhaite donner suite au projet.

IT : La technologie à neutrons rapide refroidis au sodium rappelle la mésaventure du prototype Superphénix, définitivement arrêté en 1998...

Astrid n'est pas une réplique de Superphénix. Superphénix, et Phénix avant lui, étaient des surgénérateurs : leur vocation était de produire plus de plutonium que n'en comportait leur alimentation initiale. On a abandonné cette exigence : le parc actuel produit assez de plutonium pour alimenter des réacteurs à neutrons rapides. Astrid sera donc « iso », ou « sous-générateur ». Ce qui allège radicalement l'opérabilité du concept.

Une rupture technologique interviendra notamment dans la conception du coeur : même si une fusion devait se produire, une évaporation du caloporteur au sodium serait impossible. Quant à la maîtrise du caloporteur au sodium, très réactif avec l'eau et l'atmosphère, il y a l'expérience de Superphénix. Les barrières ont évolué.

IT : Finissons par le projet de fusion nucléaire Iter. Ses détracteurs dénoncent un gouffre financier...

C'est tout le contraire : l'heure de vérité pour la fusion adviendra au coeur de la bataille. Le déclin des énergies fossiles commencera réellement dans la deuxième moitié de ce siècle. C'est à ce moment que le nucléaire et les énergies renouvelables pourraient prendre de l'importance au niveau mondial. Or la fission nucléaire seule serait vite limitée. La fusion, qui repose aussi sur la libération des énergies nucléaires, mais à des échelles bien plus importantes, sans production de déchets, et sans problématique d'épuisement des combustibles, serait un relais idéal.

La fusion est loin d'être acquise. C'est un développement infiniment complexe qui nécessite de nombreuses ruptures technologiques. Le premier plasma d'hydrogène est prévu pour 2019, celui de deutérium en 2026. En 2030, nous saurons si les concepts sur lesquels on veut exploiter l'énergie de fusion sont valides. Si c'est le cas, je n'ai pas de doute que l'on saura accélérer. Mais il faut d'ici là un investissement et une vision de long terme. À ce titre, nous avons choisi la voie la plus raisonnable : un développement collaboratif à l'échelle mondiale.

SES 4 DATES

1979 Doctorat en sciences physiques à l'université Pierre-et-Marie-Curie 2000 Directeur de l'École normale supérieure de Lyon Juillet 2003 Haut-commissaire à l'énergie atomique Janvier 2009 Administrateur général du CEA

LE CEA

Fondé en 1945, le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) et aux énergies alternatives (depuis mars 2010) travaille avec l'industrie dans quatre domaines de R&D : les énergies bas carbone, les technologies pour l'information et la santé, les grandes infrastructures de recherche, la Défense et la sécurité. Il dispose d'un budget de 4,3 milliards d'euros et compte un effectif de 15 900 personnes réparti sur dix centres en France.

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