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Point de vue

La France, championne mondiale des fablabs

La France, championne mondiale des fablabs

Matt Fuller, consultant au cabinet Conseil & Recherche, et chercheur en management de l’innovation rattaché à l’Université Paris-Dauphine

Matt Fuller, consultant au cabinet Conseil & Recherche, et chercheur en management de l’innovation rattaché à l’Université Paris-Dauphine,  nous livre son analyse sur le développement des Fab Lab internes aux entreprises, ou Labs d'entreprises. Matt Fuller est notamment co-auteur avec Bertrand Dalle (Conseil & Recherche) et Albert David (Université Paris-Dauphine) d’un document du Laboratoire de Recherche Collaborative intitulé « Enjeux RH et organisationnels des Labs d’entreprise ». Pour lui, la France est une terre particulièrement fertile pour ces structures innovantes chargées de booster l'innovation en interne des grands groupes, et dont Industrie & Technologies a fait  le recensement l'année dernière.

Industrie & Technologies : Le développement des Labs d'entreprise se poursuit-il avec autant de dynamisme qu'à ses débuts ?

Matt Fuller : Le boom a eu lieu il y a deux ou trois ans, mais on assiste à présent à un ralentissement lié à une phase de maturation. Quelques-uns de ces labs sont à la fin de l’aventure pour des raisons typiques : restriction budgétaire, le porteur du lab s’en va … Pour ceux qui restent, on assiste à plusieurs types de maturation. Certaines entreprises sont très satisfaites, comme Airbus, qui témoigne avoir généré des innovations qui représentent plusieurs millions d’euros d’économies sur leur chaîne de production. Ils ont mis en place une démarche « sprint » : une petite équipe pluridisciplinaire est réunie pendant 90 jours dans un « ProtoSpace » pour s’atteler à un sujet précis. Dans le cas de Renault, le premier lab mis en place au Technocentre [le centre R&D de Renault en région parisienne, NDLR] a vu suivre des initiatives en Roumanie, en Amérique du sud, en Corée, etc, sur des sujets variés. Enfin, beaucoup d’entreprises expriment leur désir d’y aller mais ne veulent pas se précipiter. C’est le cas de Sony, qui a attendu deux ans avant d’ouvrir un lab au siège mondial à Tokyo, avec un dispositif bien réfléchi.

I&T : Quels sont les secteurs d’activité les plus porteurs ? 

M.F. : Les plus friands sont les industriels, notamment les entreprises spécialisées dans la mobilité, comme l’industrie automobile et aéronautique. Nous connaissons également des initiatives dans les secteurs des télécommunications et de l’énergie. Dans le secteur des services, les initiatives sont plus compliquées, car le modèle d'un lab dans l’industrie n'est pas cohérent avec toutes les structures. Si l’on met une machine dans une banque, les employés n’ont ni la culture, ni les compétences pour la prendre en main. Il convient donc de concevoir à quoi pourrait ressembler un lab adapté à une entreprise de services qui ouvrira la porte aux mêmes avantages : disposer des moyens de faire un prototype rapide, rassembler une communauté orientée vers la conception innovante, etc. Enfin, on constate que le lab en interne reste pour l’instant l’apanage des grands groupes.

I&T : Comment les labs d'entreprise s’organisent-ils ? 

M.F. : On voit émerger aujourd’hui en France une logique de réseau inter-entreprises, notamment avec Fab & Co dont le président est Mickaël Desmoulins, réseau auquel adhèrent une vingtaine d’entreprises. L’idée est de s’entraider. Cette logique de réseau renforce aussi la légitimité des fablabs vis-à-vis de la direction de l’entreprise, et elle ouvre la porte à d’autres types d’innovations. Néanmoins, certains dirigeants ont des difficultés à comprendre l’esprit d’innovation de ces initiatives.

I&T : Y-a-t-il une spécificité française des labs d'entreprise ? 

M.F. : En France, le mouvement des labs est dynamique et en progression, quoiqu'encore dans son adolescence. A ma connaissance, la France est de loin leader en terme de Labs d’entreprise. Plus généralement, il y a proportionnellement plus de Fab Labs en France que dans n’importe quel pays [141 aux USA contre 131 en France, ou encore 126 en Italie. Source: https://fablabs.io, NDLR]. Tous les ans, le fablab Artilect, précurseur en France créé en 2009, organise un fablab festival, et le congrès mondial de fablabs, sous la coupe de la Fab Foundation, issue du MIT, aura lieu en 2018 en France. 

I&T : Peut-on tirer un bilan sur l’apport de ces labs à leur organisation ? 

M.F. : L’idée des labs est d’identifier les procédés, les méthodes organisationnelles, les ressources qui permettent aux personnes d’innover. Du point de vue managérial, il s’agit de regarder plus largement l’organisation des dispositifs d’innovation en entreprise. Dans de nombreux cas, l’enjeu n’est donc pas l’objet créé en soi, mais ce qui va germer chez les personnes. Les objets créés dans les labs sont d’ailleurs souvent des objets personnels, même s’ils sont utilisés dans le cadre professionnel, comme un cadeau pour un collègue qui s’en va à la retraite, un objet de confort pour le bureau… La valeur performative des labs consiste donc d’abord à changer d’état d’esprit. Les processus suivis dans le lab mettent par exemple en situation de demander aux autres. Or on est généralement recruté pour des connaissances, et demander à ses collègues est perçu comme une entorse. Les labs participent à remettre en cause cette idée.

Une autre idée est de remettre les outils dans les mains des ingénieurs, pour les remettre en situation de créer des choses. Par exemple, j’apprends à y utiliser un logiciel de CAO pour réaliser un objet personnel, mais cette compétence pourra m’être utile dans mon travail. Au final, les labs permettent à chacun d’être manager de soi. 

I&T : Les machines du type imprimante 3D sont-elles un pilier essentiel des fablabs ?

M.F. : Un lab, c’est plus que mettre des machines à disposition. Aujourd’hui, on revient pourtant aux machines, car c’est le point d’entrée, même si la finalité, c’est la méthode et le développement des capacités personnelles. Renault a récemment inauguré un lab au Technocentre à côté de la cantine. C’est là où il y a le plus de flux entre midi et deux. Ce qui attire du monde, c’est de voir les machines d’impression 3D tourner. C’est le produit d’appel pour piquer la curiosité : les personnes viennent voir. Mais après cette première rencontre, l’imprimante 3D devient accessoire :  elle n’est qu’une ressource dans un univers d’innovation.

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