Nous suivre Industrie Techno

La crise est bénéfique pour l'industrie

L'industrie française n'est pas morte. Elle a besoin de nouveaux objectifs ambitieux vers lesquels grandes entreprises, PME-PMI et entreprises de taille intermédiaire doivent avancer ensemble pour créer des domaines d'excellence. C'est ce que pense Pierre Gattaz qui compte énormément sur les états généraux de l'industrie pour stopper la chute. Le président de la Fédération de l'électronique milite pour le développement de trois grandes filières industrielles : la sécurité, la santé et le développement durable.

I. T. - Les trois quarts des emplois sont générés aujourd'hui en France par les services et représentent près de 80 % du PIB. L'industrie est-elle morte ?

Pierre Gattaz. L'industrie française a beau aller mal, elle emploie directement 17 % des travailleurs français, 33 % si l'on adjoint les services connexes à ses activités. On ne peut pas imaginer un pays vivant uniquement sur les services. On prendrait le risque de tout faire partir et de voir l'emploi et la richesse décliner irrémédiablement. L'industrie demeure la locomotive du pays. Un emploi industriel crée plusieurs emplois de gardiennage, de maintenance, de restauration, sans oublier les fournisseurs, les consultants... Ce secteur a un effet d'entraînement considérable, ce n'est pas le cas des services.

I. T. - La crise ne lui a-t-elle pas malgré tout porté un coup fatal ?

P. G. La crise a eu un effet bénéfique : le gouvernement, la population, les économistes se sont rendu compte du problème d'une mondialisation sans contrainte. Des périodes de croissance et de crise vont se succéder. L'éclatement d'une bulle détruira systématiquement des emplois qu'on a beaucoup de mal, en France, à recréer. Le code du travail français est trop complexe pour un monde qui change aussi vite. Alors que faire ? C'est la question que la crise a posée. Comment lutter contre ces dysfonctionnements locaux et l'ultralibéralisme qui anéantissent peu à peu notre industrie ? La Fédération de l'électronique que je préside propose de recréer une stratégie industrielle basée sur de grands projets.

I. T. - Sur quelles innovations peut se fonder cette stratégie ?

P. G. La proposition de la filière électronique est originale : nous proposons de prévoir les besoins sociétaux pour identifier les marchés futurs sur lesquels l'industrie française pourrait prospérer. Nous en avons relevé trois : la sécurité, la santé et le développement durable. Prenons l'exemple de la sécurité dans le domaine routier : il faut se concentrer sur le développement de la route intelligente, des outils de régulation de trafic, bien plus utiles et sympathiques que nos routes coercitives. Ces nouvelles technologies nécessitent des capteurs, de l'optique, du sans-fil... Un gros effort dans ce sens relancerait tout un pan de l'industrie. De l'autre côté ces innovations seraient bénéfiques pour l'environnement. Elles diminueraient le nombre de morts sur les routes et ainsi le coût pour la société : 12 milliards d'économie par an pourraient être générés dans ce domaine selon nos estimations.

I. T. - Et quelles sont vos propositions pour la santé ?

P. G. La France dispose d'une grosse expertise dans les technologies d'information et de communication (TIC) et d'excellentes formations en télécommunications. Si elle s'en donne les moyens, elle est capable de devenir le leader mondial de la télésanté. Aujourd'hui, le malade qui habite loin du centre de santé qui le prend en charge doit faire des allers-retours en ambulance et parfois même passer une nuit à l'hôpital. Avec des capteurs et des dispositifs de contrôles automatisés à domicile, il pourrait être suivi sans avoir à bouger de chez lui. On imagine même des sondes mesurant et envoyant en continue les données d'un patient depuis l'intérieur du corps. Un système qui éviterait des analyses aujourd'hui intrusives et serait capable de donner l'alerte immédiatement en cas de problèmes. La télésanté permettrait de faire faire des économies à la sécurité sociale tout en relançant l'industrie.

I. T. - Les entreprises françaises peuvent développer ces activités depuis l'étranger, cela ne règle pas le problème de l'emploi...

P. G. Faux. Notre stratégie de relance basée sur l'innovation permet aux entreprises de conserver 30 % de leur production en France : la part à forte valeur ajoutée. Pourquoi ? Parce que l'innovation passe également par la créativité dans les procédés de fabrication, par le lean manufacturing notamment. Aujourd'hui, les acheteurs veulent un service client réactif et l'excellence opérationnelle en plus d'un prix bas. Cependant, la différenciation est difficile à traiter sur de grands volumes. Il faut donc impérativement que la méthode et la qualité soit parfaitement réglées en France, sur des volumes plus petits. Ensuite seulement, l'entreprise pourra envisager de délocaliser. Mais elle doit continuer d'innover pour garantir sa pérennité et donner de l'activité à son usine française.

I. T. - Cela rendra le marché du travail encore plus fluctuant, non ?

P. G. Peut-être, mais la relation employeur-employé doit aussi changer. Fini le temps où le salarié fait la même chose dans la même boîte toute sa vie. En contrepartie, l'entreprise doit le former. C'est la « flex sécurité » du modèle danois : la possibilité de retrouver du travail facilement évite les problèmes de gestion de ressources humaines français. L'entreprise idéale sera aussi présente à la fois à l'export dans une mondialisation susceptible de variations importantes, et sur le marché intérieur, plus stable grâce aux plans français et européens à mettre en place.

I. T. - Que doivent faire les institutions pour que l'industrie prenne le chemin que vous décrivez ?

P. G. Le gouvernement a constaté l'importance de l'industrie. Les états généraux et le grand emprunt le prouvent. Mais il s'agit maintenant d'aboutir à des solutions. Nous devons nous fixer des objectifs concrets, réalistes mais ambitieux. Et réfléchir aux moyens d'impliquer les entreprises de toutes tailles. Début février, un grand colloque devrait réunir autour d'une table tous les acteurs du secteur. Nous déciderons ensemble de grands projets sur cinq, dix ou vingt ans. Ce qui en sortira doit nourrir la réflexion autour de la répartition du grand emprunt pour éviter un saupoudrage stérile. On pourrait par exemple prêter 1 milliard d'euros à une grande entreprise pour développer le projet de route intelligente mais en l'obligeant à redistribuer 35 % de cette somme à son écosystème de PME-PMI françaises. L'important c'est de chasser en meute ! C'est-à-dire d'impliquer les pouvoirs publics, les universitaires, les industriels et la formation de jeunes vers un but commun.

I. T. - Le gouvernement vous entend-il ?

P. G. Je crois. De toute façon nous n'avons plus le choix. En ne faisant rien, nous nous enfoncerions dans la crise et dans le stress social. Ceci dit, cela ne fonctionnera que si cet effort global est approuvé par l'ensemble du gouvernement et impulsé par le chef de l'État. Ensuite, j'espère qu'il ne s'agira pas que d'effets d'annonce. Enfin, je pense qu'un changement de gouvernement serait fatal car il reporterait toute avancée à une date indéterminée.

I. T. - L'enseignement supérieur n'a-t-il pas également un rôle à jouer pour que les jeunes participent à la construction de cette nouvelle industrie ?

P. G. Bien sûr ! Mais on ne peut pas forcer les jeunes à aller là où ils ne veulent pas. Il faut d'abord rendre l'industrie attractive, leur expliquer que tous les objets géniaux qu'ils utilisent à longueur de temps sortent de l'industrie, ce qui n'est pas évident pour eux aujourd'hui. Si on les fait rêver, ils viendront d'eux-mêmes postuler. Il suffit de faire le premier pas dans le cercle vertueux innovation, exportation, croissance, innovation... et les écoles d'ingénieurs et de techniciens entreront dans la danse, c'est sûr !

SES 5 DATES

1984 Diplôme d'ingénieur de Sup'Telecom 1992 Président du directoire de Radiall 2007 Président de la FIEEC (Fédération des industries électriques, électroniques et de communication) 2008 Rédaction d'un rapport de propositions au gouvernement intitulé « Une stratégie industrielle pour les marchés du futur » 2009 Publication du livre « Le printemps des magiciens - La révolution industrielle, c'est maintenant ! »

SITUATION

Radiall Basée à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Radiall est l'archétype de l'entreprise de taille intermédiaire, industrielle et patrimoniale. Fondée en 1952 par Lucien et Yvon Gattaz, la famille détient encore 73 % du capital de l'entreprise. Les 2500 personnes qu'elle emploie fabriquent des composants électroniques.

Le monde merveilleux de l'industrie

« Un livre sur l'industrie ? Pouah ! Mais quelle horreur ! » , ainsi commence Le printemps des magiciens, le livre de Pierre Gattaz. Par provocation, car l'ouvrage dresse un élogieux portrait de l'industrie manufacturière que l'auteur entend « faire aimer » de tous. Il y milite contre la mauvaise image que traîne le secteur secondaire. « Traîne » ? Pierre Gattaz dirait plutôt « se coltine ». Car l'homme né dans l'industrie et devenu industriel n'a pas voulu faire un livre de spécialiste pour spécialistes. Le ton est désinvolte, le vocabulaire familier et les métaphores filées pour un résultat très (trop ?) vulgarisé. Nous ne saurions le blâmer, nous qui exhortions les industriels à faire preuve de pédagogie envers le grand public dans notre édito de septembre dernier. Au-delà de l'apologie, l'auteur dénonce les dysfonctionnements et propose les solutions qui permettraient, selon lui, d'empêcher la « disparition » de cette industrie qui lui est si chère.

vous lisez un article d'Industries & Technologies N°0918

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2010 d'Industries & Technologies

Bienvenue !

Vous êtes désormais inscrits. Vous recevrez prochainement notre newsletter hebdomadaire Industrie & Technologies

Nous vous recommandons

La créativité à la chaîne

La créativité à la chaîne

Pleins phares sur la créativité industrialisée. Pour systématiser la mise sur le marché de biens innovants, les industriels devraient s'inspirer de[…]

Obsolescence : faut-il souhaiter longue vie aux produits ?

Obsolescence : faut-il souhaiter longue vie aux produits ?

Errare tecnologicum est

Errare tecnologicum est

Faut-il manipuler le climat ?

Faut-il manipuler le climat ?

  • Nous suivre