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La conception sort du bureau d'études

JEAN-FRANÇOIS PREVÉRAUD jfpreveraud@industrie-technologies.com
L'innovation ne se cantonne pas à la technologie. Les entreprises les plus en pointe s'attachent aussi à renouveler les méthodologies de travail de leurs bureaux d'études. Et cherchent leurs idées non seulement en interne, mais au-delà, du côté de leurs partenaires ou même de leurs clients. Un domaine en pleine effervescence mêlant réseaux sociaux, analyse sémantique et plates-formes d'innovation communautaire.

Areva, Astrium, GDF Suez, La Poste, Zodiac Aerospace : la liste des groupes organisateurs de journées de l'innovation ne cesse de s'allonger. « Tous les grands groupes industriels ou de services sont en recherche d'innovation et de technologies pouvant faire évoluer leurs offres. Ces journées alimentent leur créativité en permettent à un certain nombre de partenaires externes de présenter leurs idées », décrypte Olivier Feindgold, consultant chez Vinci Consulting.

Chercher à l'extérieur l'innovation de rupture

Le plus souvent placés sous la responsabilité des directions de l'innovation, ces événements rassemblent des participants extérieurs ou internes à l'entreprise, sélectionnés en fonction des problématiques à résoudre. Charge aux directions de l'innovation de canaliser cette démarche d'innovation ouverte pour faire émerger des idées transversales, susceptibles d'intéresser l'ensemble des divisons.

Ce qui est présenté peut aller du simple concept au démonstrateur. Mais il ne s'agit pas d'ouvrir la porte à tous les inventeurs. C'est pourquoi ces groupes font souvent appel à des cabinets d'observation de tendances qui les aident dans leur choix, en faisant le lien avec des « offreurs de technologies ». C'est ainsi que La Poste a sollicité le cabinet Tebaldo. Mission : évaluer l'intérêt d'affiches en papier électronique. Susceptibles d'être mises à jour via l'Internet, elles simplifieraient la mise à disposition des grilles tarifaires dans les multiples bureaux de poste.

« Notre rôle est d'aider les entreprises à trouver des technologies leur permettant de faire des innovations de rupture. Nous scrutons en permanence le marché de l'électronique et nous sommes à l'écoute des besoins exprimés par les directions de l'innovation. Nous essayons donc de trouver des opportunités de collaboration et de qualifier des applications innovantes en faisant réaliser des preuves de concept dans le contexte du besoin des grands groupes », explique Bruno Rives, président de Tebaldo.

Ce besoin d'innovation externe peut aussi venir de la volonté d'un groupe industriel de conquérir de nouveaux marchés à l'international. « C'est par exemple le cas d'Astrium, qui monte un réseau de partenaires d'innovation en Asie », constate Olivier Feindgold, de Vinci Consulting.

Le plus souvent, ces collaborations extérieures se font indépendamment des projets en cours. Elles sont donc traitées en dehors des traditionnels outils de gestion des cycles de développement tels le PLM. « Il s'agit d'être agile, réactif et innovant. Il ne faut donc pas être contraint par la lourdeur d'un système d'information. Mais cela ne veut pas dire non plus qu'il faille se lancer en dehors de tout cadre », prévient Olivier Feindgold.

Ainsi le cabinet Québécois Zins Beauchesne et Associés (ZBA) propose-t-il un ensemble d'outils et de méthodologies autour de la gestion de l'innovation ouverte. Il met notamment en place dans les entreprises des tournois de l'innovation. Ces sessions plénières rassemblent jusqu'à 200 participants. Comme dans certaines émissions de télévision, ils donnent leur avis en temps réel via un boîtier de vote électronique. Une méthodologie qui permet d'impliquer de nombreux salariés de l'entreprise.

Associer l'utilisateur pour le rendre créatif

Au-delà des partenaires, la tendance à impliquer clients et prospects se développe. Le retour de ces derniers a toujours été déterminant pour développer des produits répondant à leurs attentes. Mais la montée en puissance des réseaux sociaux accélère la tendance. Au point de donner l'impression que les utilisateurs peuvent être inclus dans les processus de développement en temps réel. « C'est en réalité très difficile, car il n'existe de fait que peu de liens entre un concepteur et un utilisateur. Et c'est d'autant plus vrai lorsque l'on travaille sur un produit qui n'existe pas et dont il faut inventer l'usage », tempère Pascal Le Masson, en charge du Curriculum Engineering Design à l'École mines ParisTech (lire page 43). Un exemple ? « Ingi Brown, chercheur spécialiste de la conception, a montré que le kit de développement logiciel pour les Apps d'Apple est très directif sur certaines dimensions critiques, où il fixe plein de contraintes. Il laisse en revanche des degrés de liberté sur les dimensions où l'usager apportera ses contenus. » L'enjeu ? Permettre au concepteur d'être surpris par l'usager. Il ne s'agit pas pour autant de proposer des solutions à la place du concepteur. Plutôt de l'inciter à se poser les bonnes questions, tout en aidant l'usager à être plus créatif. La difficulté est qu'il faut tout à la fois stimuler l'usager et le concepteur, sans être directif, pour que des concepts novateurs émergent.

Et il ne faut pas non plus envisager cette relation sur un mode « One to one » car les utilisateurs sont multiples et certains objets ou services peuvent s'adresser à des communautés. Là aussi la démarche collective, la Crowd Innovation des anglo-saxons, est bien supérieure à la somme des talents des individus, car les usagers se stimulent mutuellement.

La démarche est difficile car il ne faut surtout pas entrer dans un processus de validation de variantes de type « j'aime/je n'aime pas », mais vraiment dans une spirale vertueuse de codéveloppement, sans braquer aucune des parties.

Une telle démarche peut-elle passer par les réseaux sociaux ? Rien n'est moins sûr. Les premiers retours d'expériences montrent que si l'on se contente de faire valider des variantes aux usagers cela peut marcher. « Toutefois, il ne faut pas être naïf : l'élaboration collective de concepts en ruptures grâce à ce type de média reste très difficile », estime Pascal Le Masson. Bref, il faut être derrière l'usager en permanence pour le forcer à réagir et décrypter ses retours.

D'où la nécessité d'intermédiaires pour l'innovation ouverte. D'ailleurs, un programme européen de recherche sur les « intermédiaires de l'innovation collective » a été lancé sous l'égide d'un organisme allemand, la Peter Pribilla Foundation. Ces travaux montrent qu'il existe plusieurs types d'intermédiaires entre les « Seekers » et les « Solvers » : les « Brokers », qui misent sur l'effet d'un grand nombre de relations ; les « Networkers », qui pratiquent la mise en relation fine de gens issus de leur carnet d'adresses ; les « Architects » qui, à partir d'un champ d'innovation, organisent un processus qui aboutit à l'identification de questions et d'acteurs pertinents, voire contribuent à l'apprentissage et la formation des deux partis avant leur mise en relation.

Des thèses menées actuellement par Ingy Brown et Marine Agogué à Mines ParisTech, ainsi que les travaux de Mathieu Cassotti à l'université Paris Descartes montrent comment on peut utiliser la méthode C-K développée à Mines ParisTech pour créer de tels outils.

C'est ainsi qu'Ingy Brown a développé le prototype C-K Power. À l'aide de la base de données lexicale WordNet, celui-ci fait une analyse sémantique du problème exprimé. Il propose des pistes de réflexion en faisant des analogies. « Cela fonctionne, mais n'est pas encore assez robuste tant en termes de nature des objets manipulés que d'architecture informatique. Les développements se poursuivent », avoue Pascal Le Masson.

S'appuyer sur la recherche sémantique

Les grands éditeurs d'outils de conception ne sont pas insensibles à ces nouvelles approches. Dassault Systèmes est d'ailleurs l'un des sponsors industriels de la chaire Théorie et méthodes de la conception innovante de l'École des mines ParisTech, aux côtés de la RATP, la SNCF, Renault, STMicroelectronics, Thales et Vallourec.

« Nos logiciels servent à développer virtuellement des produits innovants. Mais il y a beaucoup à apprendre de la vraie vie, source d'information incontournable pour créer le futur », estime Laurent Couillard, directeur général de la marque Exalead chez Dassault Systèmes. « Notre moteur de recherche sémantique permet d'accéder à l'information, de la traiter très rapidement et de la mettre à disposition dans le contexte d'un système décisionnel. Des informations qui peuvent être stockées dans de multiples silos, dans des formats hétérogènes et sur des médias divers. De fait, c'est le moteur de recherche qui va comprendre la question qui lui est posée et qui va aller chercher les bonnes informations et les agréger intelligemment pour faire apparaître des valeurs ou des comportements auxquels l'utilisateur ne s'attendait pas forcément », explique-t-il.

Solliciter les usagers avec des modèles CAO

Ces jeux de données exhaustifs peuvent alors être utilisés pour nourrir des systèmes de prédimensionnement tant dans Simulia, pour la conception produit, que dans Delmia ou Intercim pour les lignes de production et leur contrôle. L'analyse des informations non-structurées renseigne aussi sur l'usage de certaines fonctionnalités du produit. Elle guide les concepteurs dans le développement des versions futures.

Combiné au moteur de recherche sémantique Exalead, l'environnement 3DSWYM (see what you mean) capitalise et rend disponible dynamiquement les connaissances internes et externes. Il permet aux entreprises de mettre en synergie les compétences des collaborateurs de l'entreprise, des clients, des partenaires, des fournisseurs et des consommateurs pour innover, apporter de la valeur, partager ses expériences et mettre en avant des idées. « Les entreprises disposent ainsi d'une vue unifiée à 360° de leurs activités et de leurs interactions. 3DSWYM devient un référentiel dynamique social d'entreprise. C'est aussi un environnement d'aide à la prise de décisions et d'actions tirant parti de l'innovation sociale », estime Sophie Planté, directrice générale de la marque 3DSWYM chez Dassault Systèmes. 3DSWYM s'intègre aux systèmes d'information et aux processus métier existants, ainsi qu'à la plate-forme collaborative Enovia.

Chez Siemens PLM Software, l'entité Solid Edge est très en pointe sur la Crowd Innovation. Elle a en effet développé une version allégée de Solid Edge, utilisable simplement par les internautes pour répondre aux concours d'innovations lancés par la plate-forme Local Motors (voir encadré). « La social innovation va être au coeur de notre offre Velocity. Nous annoncerons mi-juin la version 5 de Solid Edge ST complétée par le module InSigh XT. Nous intégrerons une partie du savoir-faire en innovation collective, développé en collaboration avec Local Motors, au niveau de l'utilisation de la maquette numérique et du travail collaboratif », détaille Pascal Devatine, responsable de Velocity en France.

Une démarche que l'on retrouve aussi au coeur de la plate-forme de collaboration Teamcenter Community basée sur SharePoint. Celle-ci permet de gérer conjointement des informations stockées dans le PLM et des informations issues de documents ou de blogs. Cet outil permet aussi de faire de la recherche morphologique dans Teamcenter, grâce à l'outil Geolus. Une façon de ne pas réinventer la roue. « Nous pouvons ainsi réunir autour d'une table virtuelle de multiples intervenants, du spécialiste au passionné. Ils mettent leur savoir-faire au service de l'innovation autour d'un produit, quelle que soit leur localisation dans le monde. Il ne s'agit pas de remplacer le bureau d'études, mais de décupler ses capacités d'innovation, afin de développer des produits qui répondent aux attentes des clients. », concut Pascal Devatine

Autodesk n'est pas en reste. L'éditeur a fait l'acquisition voici quelques mois de la communauté de partage en ligne Instructables, qui propose régulièrement des concours d'innovation à ses membres. Autodesk va leur proposer d'utiliser ses logiciels SketchBook, 123D et Homestyler. Il entend ainsi aider ses clients à profiter de ce qu'il appelle « l'intelligence ambiante ».

Enfin, PTC de son côté intègre dans sa stratégie toute une offre couvrant les besoins en service des entreprises, les SLM Solutions, qui inclut notamment la remontée des informations d'après-vente pour aider les concepteurs à cerner les problèmes et à innover.

La CAO traditionnelle va donc bientôt laisser la place à l'innovation assistée par ordinateur (IAO). La géométrie ne sera plus une fin en soi. Elle redeviendra juste le support matériel des idées.

De l'innovation ouverte au produit de série

Dans le cadre de sa politique d'Open Innovationm,le groupe PSA Peugeot Citroën fait évaluer chaque mois par un jury d'experts techniques et de décideurs les inventions des ingénieurs du groupe ayant donné lieu à un brevet. Chaque idée primée vaut 3 500 euros à son inventeur et passe en développement. Comme ce gicleur d'essuie-glace, primé en 2011, qui sera monté en série en 2014.

ISO 13 407 : la conception centrée sur l'utilisateur

La norme ISO 13407 détermine les exigences auxquelles le développement d'un projet informatique doit répondre pour être considéré comme ''centré sur l'humain''. Elle met les utilisateurs et leurs besoins, notamment en termes d'ergonomie, au centre des préoccupations des développeurs tout au long du cycle de développement. Elle inclut un ensemble de méthodes spécialisées, destinées à recueillir des entrées des utilisateurs et à les convertir en choix de conception.Cinq principes sont nécessaires à sa satisfaction : une prise en compte amont des utilisateurs ; leur participation active ; une répartition appropriée des fonctions entre les utilisateurs et la technologie ; l'itération des solutions de conception et l'intervention d'une équipe de conception multidisciplinaire.

LA PROBLÉMATIQUE

Les traditionnels gicleurs de lave-glace induisent des contraintes de style, ne sont pas forcément efficaces à haute vitesse, provoquent une perte de visibilité temporaire et ont une consommation d'eau importante.

L'IDÉE

Un gicleur est intégré au capuchon à l'extrémité de la raclette plate d'essuie-vitre. Lors d'une commande de lavage du pare-brise, il dépose un filet d'eau le long de la lame de la raclette avant son départ.

L'INTÉRÊT

Pour le conducteur, la visibilité est maintenue lors du lavage, qui est efficace et sans traces. La consommation de lave-glace est divisée par 2, ce qui permet de réduire de 1 kg la masse du bocal et les rejets d'alcool dans l'atmosphère.

« Il faut stimuler la créativité de l'usager sans le brider »

PASCAL LE MASSON EN CHARGE DU CURRICULUM ENGINEERING DESIGN À L'ÉCOLE DES MINES PARISTECH

« Toute la difficulté de la Crowd Innovation consiste à stimuler un utilisateur pour qu'il apporte des idées nouvelles sans le brider dans un carcan déterministe qui fausse les choses. C'est pourquoi il faut simplifier les tâches où il n'a pas besoin d'être bon, tout en l'aidant à être plus créatif sur ses sujets d'intérêt.L'usager ne fera pas tout le travail d'innovation tout seul. Ce doit être un échange suivi entre le concepteur et lui, duquel sortiront les bonnes questions que doit se poser le concepteur. Charge alors à celui-ci de trouver les bonnes réponses à apporter pour innover.C'est pourquoi les expériences de Crowd Innovation montées à travers les réseaux sociaux sont rarement couronnées de succès, car il n'y a pas cette capacité à renchérir en permanence pour stimuler la créativité ».

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