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La 5G avec ou sans Huawei ? Les industriels européens ne savent plus à quel saint se vouer

Kevin Poireault

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La 5G avec ou sans Huawei ? Les industriels européens ne savent plus à quel saint se vouer

Les Etats-Unis voudraient que leurs alliés bannissent l'ensemble des équipements 5G fournis par Huawei, hardware comme software.

© Flickr/Marco Verch

Ce lundi 13 janvier, les Etats-Unis ont envoyé une délégation à Londres pour pousser le Royaume-Uni à interdire à Huawei de déployer des réseaux 5G. En Europe, le secteur des télécommunications est de plus en plus écartelé entre pressions américaines et chinoises, mais aussi entre les bas prix du fournisseur chinois et les cyber-risques qu'il fait planer.

En ce début de semaine, c’est la cacophonie au 10 Downing Street. Cette fois-ci, il n’est pas question de Brexit mais de Huawei. Ce lundi 13 janvier, une délégation envoyée à Londres par le président américain Donald Trump s'active pour convaincre les autorités britanniques de bannir l’équipementier télécoms chinois Huawei de ses réseaux 5G. Au sein de ce groupe d'officiels, des représentants de la National Security Agency (NSA) mais aussi Chris Ford, secrétaire adjoint au sein du ministère américain des Affaires étrangères, Robert Blair, l’envoyé spécial en charge des télécommunications et, surtout, Matt Pottinger, l’un des principaux conseillers de Trump en matière de sécurité.

En pleine guerre commerciale contre la Chine, le président des Etats-Unis a interdit Huawei sur le sol de son pays en mai 2019, rapidement suivi par le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ces Etats reprochent à l'industriel d’utiliser ses équipements pour les espionner pour le compte du gouvernement chinois – ce qu’il réfute catégoriquement. En juin 2019, une société de cybersécurité américaine, Finite State, publie un rapport qui dévoile l’existence de vulnérabilités dans les logiciels de gestion du réseau 5G de Huawei. « Le rapport de Finite State n’est pas complet », rétorque le géant chinois un mois plus tard, dénonçant des méthodes d’analyse incomplètes. « Il y a de forts soupçons que cette étude ait été appuyée par les Etats-Unis », souligne un chercheur français en sécurité numérique connu sous le nom de SwitHak, pour qui Huawei a toutefois « fait preuve de mauvaises pratiques dans le développement de ses logiciels ». Ce que montre une autre étude, publiée en mars 2019 par le gouvernement britannique. Selon la BBC, Matt Pottinger, lui, serait venu, ce lundi 13 janvier, avec un nouveau rapport accablant pour Huawei dans ses bagages, qu’il n’a pour le moment partagé qu’avec ses homologues britanniques.

Le Royaume-Uni accepte les antennes Huawei, pas ses logiciels

Donald Trump aurait voulu que tous ses alliés lui emboitent le pas et chassent à leur tour Huawei. Ce ne fut pas le cas, loin de là. L’Italie et l’Inde ont d’ores et déjà affirmé qu’elles collaboreraient avec l’équipementier chinois pour déployer des réseaux 5G. Le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, eux, sont en plein doute.

Comptant parmi les partenaires majeurs des Etats-Unis, le premier a décidé, en avril dernier sous le gouvernement de Theresa May, qu’il acceptait Huawei mais seulement pour fournir des équipements qui ne relèvent pas du cœur 5G, la partie de l’architecture réseau la plus stratégique. En somme, les quatre opérateurs - Vodafone, EE (BT - ex British Telecom), Three et O2 (Telefonica) – pourront déployer des antennes radio (RAN) Huawei mais pas ses logiciels de gestion du réseau 5G. Insuffisant pour les Etats-Unis, qui menacent même le Royaume-Uni, membre des Five Eyes (réseau de services secrets comprenant ces deux pays ainsi que le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande), de cesser de partager du renseignement.

L’Allemagne fait volte-face

Même aux plus hautes sphères de l’Etat britannique, la situation semble loin d’être claire. Si Ben Wallace, le ministre britannique de la Défense, a confié au Sunday Times, le 12 janvier, à la veille de la venue de la délégation américaine à Londres, que les menaces de Washington l’« empêchaient de dormir », le patron de l’agence de renseignement intérieur britannique (MI5), Andrew Parker, estimait le même jour, dans les colonnes du Financial Times, qu’il n’y avait « pas de raison » de prendre au sérieux ces menaces. Boris Johnson doit annoncer sa décision officielle fin janvier.

Après un grand oui à Huawei en octobre 2019, l’Allemagne, de son côté, a fait marche arrière à peine un mois plus tard en réclamant un « test de fiabilité » pour s’assurer que l’équipementier ne l’espionne pas. Ce revirement irrite la Chine, qui menace la première puissance européenne de sanctions si jamais elle décidait d’exclure Huawei. En attendant une décision définitive du gouvernement allemand, l’opérateur Deutsche Telekom a décidé, début décembre, de mettre ses projets de déploiement de la 5G en pause. D’autres opérateurs européens, comme Telefonica en Espagne, attendent aussi de voir comment sera réglé le cas Huawei, alors que d’autres, à l’image du polonais Cyfrowy Polsat, ont déjà prévu de ne pas collaborer avec le chinois.

La France pendue aux lèvres de l’Anssi

La France, elle, n’a pour le moment pas interdit Huawei. Elle a simplement pris de timides précautions : au printemps 2019, le gouvernement a fait voter une loi, effective depuis début décembre, obligeant les opérateurs à obtenir une autorisation du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) pour les installations d'équipements de réseaux radio-électriques. Néanmoins, cette loi est fortement critiquée, jugée trop floue et redondante avec la législation en place.

Par ailleurs, le pays n’est pas aussi avancé que ses voisins britannique et allemand puisqu’il vient tout juste d’officialiser la première procédure d’attribution des fréquences 5G. Trois des quatre opérateurs, SFR, Bouygues Telecom et Orange, auraient déjà demandé à l’Agence française de sécurité des systèmes d’information (Anssi) le droit d’utiliser des équipements Huawei. Avec eux, le gouvernement est désormais suspendu à l'évaluation de l’autorité nationale de cybersécurité pour savoir si, oui ou non, Huawei pourra vendre ses architectures réseaux 5G en France.

Qui pourrait tirer son épingle du jeu ?

Si Huawei conserve sa deuxième place dans le nombre de déploiements 5G dans le monde, avec 65 contrats commerciaux signés jusqu’à présent, l’année 2020 devrait être « plus difficile », a admis Eric Xu, l'un des trois PDG tournants du groupe, dans Les Echos. Ses concurrents directs, le suédois Ericsson et le finlandais Nokia, pourraient bien tirer leur épingle du jeu.

Le premier fait la course en tête avec 78 contrats commerciaux et 24 réseaux 5G opérationnels dans le monde. Présent dans de nombreux pays au côté de Nokia, il a par exemple été choisi comme seul fournisseur par Telenor, le premier opérateur norvégien, ou encore par l’opérateur du Groenland Tele Greenland. A Worcester, en Angleterre, l’usine Bosch, pionnière dans l’expérimentation de la 5G dans un contexte industriel a, elle, décidé de troquer son réseau Huawei pour un réseau Ericsson au début de l’année 2020 [à lire dans Industrie & Technologies n°1028, à paraître le 6 février 2020].

Nokia, lui, reste troisième, avec 63 contrats commerciaux et 18 réseaux 5G opérationnels dans le monde. Mais, choisi par Vodafone Hutchinson, l’un des quatre opérateurs australiens – en passe d’en racheter un autre, TPG – et par Free, en France, pour « des raisons d’indépendance stratégique »,  il pourrait bien damer le pion à Huawei.

Quant à Samsung, seulement cinquième sur le marché de la 5G – après l’autre chinois, ZTE -,  il n’est pas interdit de penser qu’il pourrait également doubler les deux chinois dans un tel climat de méfiance à l’encontre de tout ce qui vient de la Chine. D’ores et déjà fournisseur attitré de trois opérateurs sud-coréens – l’un des seuls pays à jouir d’une couverture 5G nationale complète – il pourrait bien se faire une place au Canada et aux Etats-Unis, annonçait Siècle Digital en décembre dernier.

La crainte de prendre trop de retard dans le déploiement de la 5G

Mais Huawei n’a pas dit son dernier mot. Après avoir dénoncé la partialité des rapports à sa charge, le géant chinois leur en oppose d’autres, plus à son avantage. Son argument principal : les pays qui le banniront de leur territoire prendront du retard dans le déploiement des réseaux 5G par rapport aux autres, et cela nuira fortement à leur économie. Ce 14 janvier, Huawei relaie sur Twitter, par exemple, une étude publiée la veille par Oxford Economics, qui chiffre les pertes économiques à 2,8 milliards de dollars en Australie et jusqu’à 21,9 milliards aux Etats-Unis d’ici 2035.

Un argument que Huawei n’est pas le seul à brandir : le GSMA, qui regroupe plus de 800 acteurs des télécommunications, a estimé que si les pays européens décidaient d’interdire tout contrat avec Huawei, le déploiement de la 5G leur coûterait 55 milliards d’euros supplémentaires et leur retard sur les Etats-Unis pourrait s'aggraver de 18 mois supplémentaires. A ce jour, selon l’entreprise américaine Ookla les Etats-Unis peuvent se targuer d’avoir plus de 5 000 réseaux 5G à leurs actifs, loin devant la Suisse (522), le Royaume-Uni (109) et l’Allemagne (26). Les prochains mois seront décisifs.

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