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L'usine à peaux de L'Oréal

LUDOVIC FERY lfery@industrie-technologies.fr

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Dans le technopôle de Gerland à Lyon, L'Oréal garde secret depuis plus de vingt ans le mode de fabrication d'échantillons de... peaux reconstruites. Un savoir-faire original, qui intéresse au plus haut point les industriels de la cosmétique, de la pharmacie et de la chimie soucieux de limiter l'expérimentation animale.

On peut appuyer dessus, l'étirer... même à travers un gant, le petit disque au fond de sa cupule en plastique rappelle une sensation familière. Celle du toucher de notre organe le plus primaire, mais aussi le plus vital, la peau. Car c'est bien la spécialité du laboratoire lyonnais de L'Oréal : pas de crèmes anti-âge ou de lotions capillaires, mais des disques d'épiderme !

Cette activité pour le moins étonnante n'est pourtant pas neuve. Le géant français de la cosmétique s'est lancé dès 1990 dans les modèles de peau reconstruite, comme alternative aux tests sur des animaux. Il lui faudra dix-sept ans de travaux avant que le premier modèle, Episkin, soit validé à l'échelle européenne, pour tester le potentiel irritant des substances chimiques.

Pour le secteur de la cosmétique, ces méthodes non-animales deviennent la règle. D'ici 2013, une directive européenne doit officialiser l'interdiction de mise sur le marché de tous produits testés sur des cobayes. C'est pourquoi L'Oréal cherche à étendre sa gamme de tissus pour mesurer d'autres effets toxiques, comme la corrosivité ou l'irritation oculaire.

Le recyclage de déchets opératoires

Pas de doute, le centre de Gerland est bien une usine. En 2010, pas moins de 135 000 unités de tissus sont sorties de ses « lignes » de production, et ce chiffre a encore crû l'an dernier, pour atteindre 150 000 unités.

Le laboratoire est peu gourmand en matière première. Mieux, il pratique le recyclage. L'Oréal a signé un contrat avec une clinique de Lyon, qui lui fournit des échantillons de peau, rebuts d'opérations de chirurgie esthétique. Cinq pièces opératoires peuvent suffire à faire tourner le centre pendant un an. « Avec un prélèvement, nous pouvons réaliser plus de 20 000 unités de peau reconstruite », s'enorgueillit Estelle Tinois-Tessonneaud, la directrice du centre, sur le seuil de la plate-forme de production de 1 260 mètres carrés, comptant seulement dix personnes.

Pas de robot ultra-performant derrière cette productivité, mais un savoir-faire au contraire très artisanal. Avec un seul mot d'ordre, la stérilité. « Les bactéries empêcheraient la culture des peaux reconstruites. Nous stérilisons les échantillons et utilisons des bains d'antibiotiques pour nous assurer de leur élimination », poursuit l'ancienne chercheuse, qui travaille sur le sujet depuis sa thèse.

Le procédé se déroule dans deux salles blanches distinctes. Dans la première, les échantillons sont traités, mécaniquement et à l'aide d'enzymes, pour séparer l'épiderme du derme, et surtout les deux ingrédients constitutifs des peaux artificielles, les kératinocytes et les fibroblastes.

Les peaux à l'épreuve des contrôles qualité

Après un tour des salles blanches où s'activent des techniciens couverts de la tête aux pieds, la responsable confie être à l'origine des plans du bâtiment. Celui-ci est organisé de telle manière qu'il y ait une activité par salle, avec une séparation nette des flux de stérile et de non stérile.

En face du bloc de salles blanches, se trouve le laboratoire de contrôle qualité, moins à cheval sur la stérilité. Penchés sur des microscopes, des automates et des outils de découpe ultrafins, les techniciens notent les peaux reconstruites, tels des oenologues avec un grand cru. En tant que modèles approuvés de l'Ecvam, le centre de validation des méthodes alternatives de la Commission européenne, les peaux reconstruites de L'Oréal doivent être évalués sur sept critères (viabilité, adhérence, nombre de couches de kératinocytes...). Seuls les kits passant le test seront mis sur le marché.

À l'étage, le centre de Gerland dispose aussi de deux laboratoires pour mener les tests « in vitro » sur ses modèles. Les pâtes, poudres, crèmes ou colorants à évaluer sont appliqués sur les peaux reconstruites, et laissées en contact 18 à 24 heures pour y faire pénétrer le produit. Le jour de la visite a été l'occasion de réaliser un test d'irritation cutanée, qui ne se déroule pas comme on pourrait l'imaginer. « Comme il n'y a pas de vaisseaux sanguins dans notre modèle, il n'y a pas de rougeur caractéristique de l'irritation, il faut donc chercher d'autres signaux », explique Isabelle Walter, responsable de la communication scientifique du groupe. Un colorant de viabilité, jaune clair, est ajouté à la fin du test : s'il vire au rose, cela signifie que les cellules l'ont métabolisé, et qu'elles sont donc en bonne santé.

Des modèles toujours plus réalistes

Dans le laboratoire mitoyen, les chercheurs de L'Oréal réalisent des analyses plus poussées. Par exemple, pour contrôler l'efficacité d'un produit anti-âge sur les peaux reconstruites, en mesurant l'expression de certains biomarqueurs. Ils peuvent également, dans une petite cabine, exposer un tissu aux rayons ultraviolets et ainsi quantifier l'effet protecteur d'une crème solaire.

Les modèles actuels sont bien plus proches de la réalité que les premières générations. « Nous pouvons insérer des mélanocytes pour donner une coloration à la peau, ou des cellules immunitaires si l'on recherche une réponse inflammatoire », détaille Estelle Tinois-Tessonneaud. Ou reconstruire l'épiderme sur une base de derme vivant, plutôt que du collagène de synthèse.

Une expertise qui a conduit L'Oréal à simuler d'autres tissus, comme la cornée, la gencive ou l'épithélium vaginal. Autant de modèles différents qui permettront à l'avenir de tester de nouveaux effets. Le modèle de cornée est justement en phase de validation pour mesurer l'irritation oculaire. À l'Ecvam de trancher.

L'informatique économise des peaux artificielles

Avant toute synthèse associée à des tests « in vitro », les chercheurs de L'Oréal commencent par de la simulation informatique. But : concevoir la molécule active et la découper en petits fragments qui, grâce à un logiciel, seront analysés pour rechercher d'éventuels effets secondaires dans la bibliographie. Sur une application courante, comme une crème solaire, L'Oréal dispose en plus d'une base de données moléculaires, partagée entre ses différents centres de recherche. Il suffit parfois de changer légèrement la structure pour obtenir de nouvelles propriétés. La formulation n'a lieu qu'une fois ces investigations menées, avant d'effectuer les tests in vitro, pour s'assurer de l'absence de toxicité et de l'efficacité du produit.

MARCHÉ

Les 160 clients du centre L'Oréal de Gerland sont des industriels de la cosmétique, de la pharmacie et de la chimie.

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