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L'ESPACE, ENJEU INDUSTRIEL

- Pour quelles raisons l'Europe doit-elle posséder et maîtriser la technique spatiale ? De quels moyens dispose-t-elle pour acquérir et surtout maintenir cette maîtrise ? Quel rôle les industriels doivent-ils jouer dans la politique spatiale ?

L'activité spatiale est diverse dans ses fins comme dans ses moyens et la claire conscience des enjeux socio-économiques immédiats tend à se diluer dans cette diversité. Ce d'autant que les aspects les plus spectaculaires - vols habités autour de la Terre, vers la Lune et peut-être demain vers Mars - fascinent les médias par leurs caractères d'exploit technique et d'aventure humaine. Ce n'est pas là cependant, que résident les liens essentiels entre la technique spatiale et l'évolution de la société ; ils s'établissent dans deux domaines qui, pour n'être pas indépendants, n'en sont pas moins distincts : la recherche scientifique fondamentale d'une part et la fourniture de services à la société d'autre part.

Aussi immense que soit la contribution de l'espace à la connaissance de l'Univers extérieur et quelle que soit l'importance des valeurs culturelles qu'elle sert, ce n'est pas sur cette dimension de la technique spatiale que nous centrerons notre propos mais sur son apport plus prosaïque aux besoins de la société, sur ce qu'on appelle d'ordinaire les applications de l'espace.

De façon exclusive, dans le présent et dans le moyen terme, ces applications sont de nature informationnelle. Elles s'inscrivent ainsi dans le droit-fil du puissant courant évolutif qui transforme la société contemporaine et qu'évoque le terme : société de l'information. Dans cette évolution du système technique, l'importance du rôle de la technique spatiale procède de plusieurs capacités qui lui sont propres :

- Elle permet d'établir, à partir d'un investissement unique, un service à couverture mondiale. Les systèmes de navigation par satellites comme GPS et demain Galileo, les systèmes d'observation civils ou militaires comme SPOT, Jason ou Hélios en sont autant d'exemples.

- Le caractère transfrontière des services fournis, qui est la règle, se fonde sur une deuxième spécificité de la technique spatiale : sa capacité à faire pénétrer un service informationnel - la diffusion télévisuelle par exemple - sur un territoire national ou encore à observer ce territoire, à en extraire des informations, sans intrusion matérielle dans la zone de souveraineté, c'est-à-dire sans violation de la souveraineté nationale.

- À cela s'ajoute, dans certains domaines, l'absence d'alternative technique au recours à l'espace, qu'il s'agisse de l'observation à grande échelle de l'atmosphère, des continents et des océans, de la création d'un référentiel géodésique universel ou de la diffusion instantanée, sur une vaste zone, d'informations destinées à des usagers mobiles.

L'importance économique et politique de ces capacités a été parfaitement comprise par les États-Unis, comme on pouvait s'y attendre de la part d'une nation où le leadership spatial a hérité de la guerre froide un statut de symbole. L'objectif de space dominance constitue, dans la formulation de la politique spatiale américaine, un élément central d'une démarche d'hégémonie mondiale. Cela ne dicte nullement la politique spatiale de l'Europe qui ne peut se définir qu'à partir des priorités et des objectifs que l'Europe s'assigne ; cependant les analyses sur lesquelles se fonde la démarche américaine et qui définissent la place de la technique spatiale dans la société de l'information ont une valeur universelle.

Industrie spatiale et pouvoir politique

La question du pourquoi une maîtrise de l'espace trouve ainsi une réponse suffisante dans cette constatation : l'espace est un outil majeur d'une politique informationnelle et comme tel il est un instrument indispensable de la souveraineté européenne. D'autres facteurs, qui sont très loin d'être négligeables, confortent cette conclusion : présence de l'Europe dans l'aventure scientifique qui se construit sur l'outil spatial et dans l'aventure humaine des vols habités.

Reste la question du comment ; elle conduit nécessairement à examiner le rôle des principaux acteurs au premier rang desquels l'industrie spatiale et le pouvoir politique. La capacité spatiale, que ce soit en Europe ou ailleurs dans le monde, s'est construite sur une relation entre ces deux acteurs qui repose sur une dépendance mutuelle extrêmement forte. D'une part, la puissance publique a besoin de la technique spatiale dans l'exercice de ses attributions fondamentales : la défense, la sécurité des biens et des personnes, l'éducation et l'enrichissement des connaissances par la recherche, la fourniture de certains services qui, comme la météorologie, pour n'être pas commercialement rentables, n'en sont pas moins économiquement profitables pour la communauté. La disponibilité des moyens correspondants est un objectif central de toute politique spatiale et commande l'existence de cette politique.

L'industrie d'autre part est le détenteur de la capacité technique sans laquelle aucune politique spatiale ne saurait se matérialiser ; mais l'industrie, elle, ne peut exister et se développer sans un flux permanent de financement public. Il existe certes un secteur de l'activité spatiale, celui des télécommunications, qui a accédé à la rentabilité commerciale, mais ce secteur ne peut prospérer qu'adossé à un solide substrat d'activités gouvernementales, civiles et militaires.

La conception d'une démarche concrète associant le pouvoir politique et l'industrie doit s'adapter aux caractères spécifiques de la technique spatiale.

En premier lieu, il est tout à fait clair que l'ampleur de l'effort nécessaire pour bâtir une capacité spatiale excède les moyens des nations européennes prises isolément et impose le recours à la dimension européenne. À cela s'ajoute la nécessité d'asseoir le déploiement des systèmes opérationnels sur une globalisation des besoins des nations européennes. L'industrie spatiale, en se structurant de son propre mouvement à l'échelle de l'Europe, a montré qu'elle comprenait parfaitement cet impératif européen, plus rapidement même que ne l'ont fait les milieux politiques.

Une autre spécificité forte de la technique spatiale, son caractère dual, sa capacité de satisfaire, souvent avec le même système, des besoins civils et des besoins militaires, est confrontée à une double réalité. Il existe en effet, au sein des structures de la puissance publique, une démarcation nette entre le civil et le militaire, mais, a contrario, il est non moins clair que l'industrie spatiale est une. Il n'y a pas une industrie spatiale civile et une industrie spatiale militaire, il y a une seule et même industrie structurée à l'échelle de l'Europe.

Une troisième contrainte concerne l'accès à l'espace, point de passage obligé pour le déploiement de tout système satellitaire. Dans la mesure où la disponibilité des systèmes spatiaux met en jeu des intérêts stratégiques civils et militaires, il est de l'ordre de l'évidence que la volonté de contrôler ces intérêts doit s'appuyer sur une autonomie d'accès à l'espace. Tous les pays qui ont décidé, pour des raisons d'autonomie stratégique, de disposer d'une capacité spatiale : États-Unis, Russie, Japon, Inde, Chine et même Israël, ont voulu pour cela disposer d'un accès autonome à l'espace. Aussi, bien que le programme Ariane ait largement exploité la vente de lancements commerciaux, il est abusif d'utiliser pour cette activité, le terme de marché ; l'offre n'y est pas régulée par la demande mais par le niveau des subventions étatiques. L'Europe, quel qu'ait pu être, dans un passé récent, le succès commercial d'Ariane, ne saurait échapper à cette contrainte de financement public qui traduit une réalité profonde : les lanceurs, l'accès à l'espace sont d'abord des outils de souveraineté.

Bientôt un livre blanc sur l'espace

Ces trois éléments et quelques autres de moindre importance sont les données de base qui s'imposent à la conception d'une politique spatiale de l'Europe. Il faut y ajouter une contrainte de continuité dans l'action de la puissance publique. En effet, la capacité industrielle européenne, qui s'est constituée au cours des précédentes décennies et sur laquelle tout repose, n'est pas un objet matériel ; elle est un savoir-faire collectif détenu par des équipes ; il a fallu du temps pour la bâtir, mais elle peut se dissiper rapidement.

Unité européenne, unité du substrat industriel, nécessité d'un financement public, impératif de continuité, puis définition des objectifs civils et militaires et cohérence de l'action de la puissance publique dans ses dimensions civile et militaire, telles sont les contraintes auxquelles doit répondre la démarche de l'Europe. La prise de conscience des enjeux par le pouvoir politique en est naturellement le moteur ; on ne peut que se réjouir des progrès enregistrés dans ce domaine. Avec le projet Galileo de navigation par satellites, la décision d'entreprendre un programme dont les implications stratégiques sont considérables a été, pour la première fois, prise par le Conseil de l'Union européenne, c'est-à-dire par les chefs d'État. L'Europe spatiale et l'Europe politique : l'Agence spatiale européenne et les institutions de Bruxelles, édifiées par des démarches parallèles, ont entrepris de créer les structures nécessaires pour coordonner leurs actions. Enfin l'élaboration, par la Commission européenne et l'Agence spatiale européenne, d'un livre blanc sur l'espace aboutira prochainement à formuler la politique et les objectifs que s'assigne l'Europe. Il est d'une importance capitale que l'industrie prenne toute sa part à l'élaboration de ce document par lequel l'espace accède au statut d'enjeu politique reconnu. Car en définitive rien ne peut se faire sans elle et son avenir dépend de l'aboutissement de cette démarche.

« LA TECHNIQUE SPATIALE EST DUALE : ELLE SATISFAIT À LA FOIS DES BESOINS CIVILS ET MILITAIRES. »

BIBLIOGRAPHIE

Les ouvrages à consulter sur le sujet - Fernand VERGER (sous la direction de) L'espace, nouveau territoire. Atlas des satellites et des politiques spatiales. Belin, 2002 Une mise au point très complète et très sérieuse sur l'ensemble des activités spatiales dans le monde (voir IT n° 846). - Anne-Marie MALAVIALLE, Xavier PASCO, Isabelle SOURBES-VERGER Espace et puissance Ellipses, 1999 Une analyse des fondements techniques d'une stratégie spatiale. - André LEBEAU L'espace : les enjeux et les mythes Hachette littératures, 1998 Un essai sur les enjeux stratégiques de la maîtrise de l'espace.

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